Pourquoi faut-il que certains lecteurs ne voient dans les écrivains que de possibles prises de guerre au service de leur camp ? Croient-ils qu’on peut s’annexer un auteur comme on annexe un territoire ennemi ? Un peu comme Molière, tenu d’être soit « dramaturge libertin » soit « chrétien malgré lui », Rimbaud semble une proie de choix pour ceux qui veulent transformer les génies en porte-parole et les chefs-d’œuvre en plaidoyers. Vous imaginez, prétendre que Molière ou Rimbaud « pensent comme vous », quel rêve ! Qui ne voit, pourtant, que l’annexion les rétrécit et rogne précisément ce qui les rend uniques : le tiraillement et la polyphonie ?
Que nul ne puisse faire de Rimbaud son porte-drapeau sans le trahir, tel est ce que montre brillamment Philippe Le Guillou, dans Rimbaud, mystique à l’état sauvage. Nourri de sa fine connaissance des textes et fort d’un long compagnonnage avec le poète – et non avec la photo figée du rebelle pour chambre d’adolescent –, il rend compte de la complexité de l’itinéraire rimbaldien, sans jamais forcer l’interprétation ou faire dire à Rimbaud ce qu’il voudrait qu’il dise. Aussi renvoie-t-il dos à dos Suarès, chantre d’une conversion de Rimbaud au paganisme, et Claudel, héraut du retour de l’enfant prodigue au catholicisme. Car, même pour qui veut croire la fameuse lettre d’Isabelle Rimbaud sur l’agonie édifiante de son frère, il est impossible d’adhérer à la quasi-canonisation familiale rétrospective, qui allait jusqu’à affirmer que la relation avec Verlaine était une chaste amitié.
On peut certes trouver la charge contre les œillères des lecteurs catholiques un peu exagérée – le seul fait que certains s’intéressent encore à Rimbaud serait une bonne nouvelle –, mais on savoure jusqu’au bout cet essai inspiré. Dans sa belle conclusion, Le Guillou prouve en outre que la prudence critique n’est pas une tiédeur consensuelle : « Sauvage ou contrarié, mais toujours en mouvement comme le vagabond des routes et des vallées des Ardennes, Rimbaud, à sa manière, fut peut-être avant tout un piéton mystique, abrupt, intransigeant, épris d’absolu, à la recherche de ces lueurs intenses, de cette éternité que l’on devine parfois, fulgurante, lorsque se déchire, un peu, les claires-voies de ce monde. »
Henri Quantin
Philippe Le Guillou, Rimbaud, mystique à l’état sauvage, Desclée de Brouwer, 2026, 200 pages, 17,90 €.
Signalons que Henri Quantin vient de publier Exercices d’impertinence chrétienne, Cerf, 2026, 240 pages, 19,90 €, bientôt recensé ici.
© LA NEF n°389 Mars 2026
La Nef Journal catholique indépendant