Raïssa et Jacques Maritain © Cercle d'Études Jacques et Raïssa Maritain

Les Maritain aux Etats-Unis

Dieu voulait que l’œuvre des Maritain ne mourût pas avec eux, alors il créa Dominique et René Mougel, puis il ajouta Michel Fourcade à son entreprise de préservation. Après l’édition des Lettres intimes, voici un nouveau volume magistralement présenté, les Carnets de guerre. Rarement un livre a permis d’accompagner à ce point l’égrainement des jours du foyer Maritain : imminence de la déclaration de guerre, pacte germano-soviétique, choix inquiet du bateau pour aller donner des cours aux États-Unis à la demande de la France… Avant même l’arrivée à l’adresse américaine qui donne son titre au recueil – 30 fifth avenue –, on sait qu’on a en mains un témoignage de tout premier ordre, tant pour un regard d’espérance sans illusion sur la catastrophe qui se profile, que pour la force de l’union de deux âmes à l’amour inusable.

Vibrante émotion, de sentir l’écho quotidien, dans ces deux cœurs d’exception, de tout ce qui fit leurs années de guerre : les écœurements devant les bassesses politiques et les traces discrètes d’une grâce qui n’abandonne pas, aussi bien que la réception enthousiaste ou hostile de leurs écrits (notamment À travers le désastre de Jacques et la première partie des Grandes amitiés de Raïssa). Tout témoigne ici de deux vies données : données à la prière et à la vie sacramentelle, données à l’apostolat de l’intelligence, données à l’écriture de lettres pour alerter des consciences, obtenir des visas, faciliter des sauvetages. « Des contemplatifs, mais en pleine bataille » : la formule de Mauriac frappe toujours par sa justesse.

Deux âmes ? Non, trois, on le constate ici plus qu’ailleurs : en entrelaçant les carnets de Jacques et le journal de Raïssa, ce volume révèle la place qu’y tiennent les locutions intérieures que Véra, la sœur de Raïssa, reçoit dans la prière comme un antidote à l’amertume du trio. Car, oui, les Maritain luttent aussi pied à pied contre le désespoir. Le 14 juin 1940, Jacques écrit : « Paris s’est rendu. Comment peut-on vivre encore et faire les gestes ordinaires de la vie. C’est une immense catastrophe historique, dont nous ne pouvons même pas soupçonner la portée, atterrés et stupéfaits par le malheur. » Le même jour, pourtant, ces mots soufflés par Véra : « La France sera sauvée. Ton espérance sera ta croix, mais après la Croix, il y a la résurrection. »

Henri Quantin

  • 30, fifth avenue. Carnets de guerre, tome I, 1939-1942, Desclée de Brouwer, 2025, 768 pages, 48 €.

© La Nef n° 388 Février 2026