L’abbaye de Lagrasse a fondé un prieuré à Pau dans d’anciens locaux prestigieux qui nécessitent de lourds travaux. Ces travaux sont l’occasion d’un nouveau partenariat avec CredoFunding pour aider ces chanoines jeunes et dynamiques. Rencontre avec le Père Abbé, le RP Emmanuel-Marie. En ce temps de carême, soyez généreux, soutenez les chanoines à restaurer ce prieuré.
La Nef – Votre abbaye vit sous la Règle de saint Augustin : comment avez-vous vécu l’élection de Léon XIV, et que signifie l’élection d’un pape augustinien ?
RP Emmanuel-Marie – Comment ne pas nous réjouir ? Léon XIV a cité près de 150 fois saint Augustin en un an. Avec lui, nous nous sentons en famille. Je voudrais souligner sa devise pontificale, qui résonne comme un programme et qui est une citation de saint Augustin : In Illo uno unum : Dans le Christ qui est Un, soyons un. Léon XIV nous indique ainsi qu’il veut rassembler les catholiques, mais pas au prix d’un compromis plus ou moins flou. Il indique la source de toute unité qui est Dieu lui-même, dans le Christ homme-Dieu.
Je suis frappé par le style augustinien de Léon XIV. Il revient toujours au Christ. « Le Christ est devenu le chemin pour toi, afin que tu ne te perdes pas ; il est devenu la vérité, afin que tu ne te trompes pas ; il est devenu la vie, afin que tu ne meures pas », dit saint Augustin. Le pape ne cesse de s’en faire l’écho.
Alors que l’Europe semble décliner, beaucoup comparent la chute de l’Empire romain avec la période que nous traversons : vivons-nous un « moment augustinien » pour la civilisation occidentale ?
Il y a en effet de nombreuses similitudes entre les deux périodes.
Augustin a vu l’Empire s’effondrer tout au long de sa vie. Les Huns passent la Volga quand il a vingt ans, poussant les Goths vers Rome qu’ils mettront à sac. Augustin a alors 56 ans. Il mourra dans une ville assiégée par les Vandales, dans un empire à feu et à sang.
Pourtant rien n’était joué d’avance. Rome avait connu des crises migratoires et avait toujours su intégrer les nouveaux arrivants. Mais quelque chose a changé. L’unité de l’Empire était fondée sur une culture latine unifiée, enseignée avec passion dans les écoles. Tout Romain cultivé connaissait par cœur Virgile et Cicéron. Néanmoins au temps d’Augustin, le rapport à la langue latine s’essouffle. La rhétorique devient creuse et vaine. Le système juridique et fiscal qui contribuait à l’unité de l’Empire est lui aussi en panne, victime d’une administration obèse et inefficace. Comment ne pas voir les correspondances avec notre époque ?
Le diagnostic de saint Augustin, dans la Cité de Dieu, est aujourd’hui encore valable. Nulle cité ne saurait tenir sans accepter une limite à sa puissance, par le culte du vrai Dieu. Une société qui ne poursuit que son intérêt finit par ressembler à une bande de brigands.
Peut-on dire qu’il y a aussi aujourd’hui un « moment augustinien » pour l’Église ?
Le visage de l’Église est aujourd’hui abîmé. Pour beaucoup de chrétiens l’Église est devenue le lieu des scandales, des abus, des dissensions. Comme une arène où les partis se déchirent et se combattent avec violence.
Augustin a connu une situation semblable : le schisme donatiste, les hérésies d’Arius et de Pélage. Partout, on se battait, on se méprisait. Mais il a toujours passionnément aimé l’Église. « Aimons le Seigneur notre Dieu, aimons Son Église : Lui comme notre Père, elle comme notre Mère », s’exclame-t-il dans un sermon.
Nous avons à redécouvrir à son école que l’Église est un lieu théologal, c’est-à-dire un lieu où nous pouvons faire l’expérience de l’union à Dieu, au travers de l’amour de nos frères. Augustin peut affirmer que rien ne peut nous conduire à Dieu, « si ce n’est d’avoir un seul cœur, si nombreux que nous sommes ». Nous avons à redécouvrir combien l’unité dans la charité et la vérité est la condition non seulement de toute évangélisation mais de toute contemplation.
Comment les chanoines de Lagrasse vivent-ils ce « moment augustinien » ?
Ils n’ont la prétention de donner de leçons à personne ! Ce que nous pouvons faire, c’est être fidèles à notre vocation. C’est-à-dire vivre de manière telle que notre abbaye soit en petit ce que l’Église est en grand. Saint Augustin nous a légué une Règle, une spiritualité et un style de vie. Il avait rassemblé autour de lui les prêtres de son diocèse pour vivre à la manière des premiers chrétiens, selon ce que disent les Actes des Apôtres : ils avaient un seul cœur et une seule âme ; et tout était commun entre eux. Au travers des trois piliers de la vie canoniale : la vie commune, la contemplation liturgique et le ministère pastoral, nous pouvons modestement permettre à ceux qui le désirent de goûter quelque chose du mystère de l’Église.
Saint Augustin était un immense théologien et un maître spirituel. Toutefois il n’a pas répondu aux détresses de son temps, seulement par des livres et des idées, mais par une manière de vivre offerte à tous. Nous nous mettons humblement à sa suite.
La situation liturgique demeure tendue : comment analysez-vous cette situation et les réponses possibles ? Y a-t-il une manière spécifiquement augustinienne d’aborder cette question liturgique ?
Je vous le disais : toute sa vie, saint Augustin a été passionné par l’unité dans laquelle il voyait la source de toute beauté. Mais pour lui, l’unité est avant tout l’harmonie des éléments divers. Nous savons que la liturgie est devenue une occasion de divisions et d’affrontements. Comment retrouver l’unité ? Faut-il supprimer les différences et les nuances ? À la suite de saint Augustin, je ne le crois pas. Dans le domaine liturgique, la diversité des rites n’est pas contraire au rayonnement de la beauté du mystère.
Mais il serait insuffisant d’appeler à une simple cohabitation des missels. En effet, vouloir juxtaposer, comme deux mondes étrangers l’un à l’autre, le Vetus ordo et le Novus ordo pourrait faire croire qu’ils expriment deux réalités différentes. Or, comme l’enseigne Benoit XVI, il n’y a aucune contradiction théologique entre l’ancien et le nouveau missel du rite latin. Tous les deux expriment diversement une unique lex credendi, tous les deux manifestent l’unique foi catholique dans le sacrifice eucharistique, l’unique culte véritable.
Pour que soit véritablement réalisée l’unité dans une saine diversité, il faudrait que le Magistère liturgique de l’Église éclaire et régule les deux usages. « Où est l’Église, là est le Christ ; où est le Christ, là est la vie », dit encore saint Augustin. En l’occurrence l’enseignement du concile Vatican II contenu dans Sacrosanctum Concilium doit donc devenir la norme du Vetus ordo comme du Novus ordo. Il y a donc des progrès à faire des deux côtés vers un enrichissement mutuel.
Quelles sont aujourd’hui vos priorités pastorales ?
Nous vivons dans un monde largement déchristianisé. L’urgence est donc à la prédication, ou plutôt à l’évangélisation. Celle-ci ne se réduit pas à l’annonce du dépôt de la foi qui est bien entendu nécessaire. Mais elle doit offrir une forme de catéchuménat qui permette à tous non seulement de connaître la doctrine catholique, mais encore d’expérimenter ce qu’est la vie chrétienne. Il est donc urgent d’offrir à tous des occasions de vivre en chrétiens de manière intégrale. En ce domaine, les familles sont prioritaires. L’avenir se construit dans les familles, dit Léon XIV, pour souligner qu’elles sont les premières à transmettre la foi. Je suis frappé de voir le grand nombre de familles qui viennent par exemple en nos murs participer aux offices de la Semaine sainte. Elles y font l’expérience de la vie ecclésiale à travers la liturgie, la beauté, les enseignements et la charité fraternelle. Enfin, la foi ne se transmettra que si elle irrigue la culture, qui est comme l’air que nous respirons. Sans culture chrétienne, la foi est en danger d’asphyxie. Ici, nous défendons une culture de la vie, en particulier auprès de ceux qui sont les plus faibles.
Un mot encore sur votre abbaye : comment va-t-elle ?
La vie d’une abbaye ressemble à celle d’une personne. L’enfance précède l’adolescence, elle-même suivie par la vie adulte. De même, après les années de fondation, après les épreuves de maturité, notre abbaye entre dans un temps de vie ordinaire et paisible. Elle grandit, nous avons la joie d’accueillir des vocations. Il y a actuellement six frères au noviciat. L’abbaye fait l’expérience d’une fécondité, dans la joie de la fondation d’un prieuré à Pau.
Notre communauté est également capable de relire son histoire, de recevoir régulièrement des visites canoniques ordinaires, de s’intégrer dans les diocèses où elle est présente.
Le plus important pour nous demeure la fidélité à notre vie canoniale dans la vie quotidienne. Ainsi, chaque jour, mes frères chantent l’Office divin, prient dans le silence, servent les âmes au travers de nombreux ministères et surtout, s’attachent à vivre dans l’unanimité et la concorde, car c’est le but premier que nous propose saint Augustin dans la Règle.
Comment l’abbaye s’insère-t-elle dans son diocèse ?
Les chanoines réguliers ont un lien particulier avec l’évêque de leur diocèse. Ils ne peuvent vivre sans s’implanter dans une terre. Alors nous sommes foncièrement attachés à notre diocèse de Carcassonne et Narbonne. Cette année, nous avons eu la joie de signer avec Mgr Valentin une convention canonique, qui donne un cadre aux nombreux apostolats que nous accomplissons dans la ville de Narbonne. Hôpital, école, groupe de familles et de couples, aumônerie des jeunes et évangélisation de plein vent : nos ministères sont variés. Nous avons désormais sur place une maison qui permet aux frères de se retrouver pour vivre et prier ensemble.
Par ailleurs, nous continuons de desservir l’église de Villepinte dans l´ouest du diocèse. La communauté des fidèles y est nombreuse et dynamique.
Pouvez-vous nous parler de votre fondation à Pau ?
Nous avons eu la joie de fonder un prieuré à Pau. C’est la première fois que l’abbaye laisse ainsi pousser un rameau nouveau. C’est donc une étape importante. Nous y avons d’abord envoyé quatre frères. Ils sont maintenant sept. Le but n’est pas de former une nouvelle abbaye mais un prieuré qui restera dépendant de Lagrasse.
La communauté y vit désormais la vie canoniale régulière. L’office des heures et la messe sont chantés quotidiennement. La vie fraternelle sous la règle de saint Augustin peut s’y déployer entre service quotidien dans la charité, vie de prière et ministère apostolique.
Les frères ont vécu courageusement pendant deux ans au milieu des travaux, bien avancés désormais, même s’ils ne sont pas achevés. Le prieuré est accueilli au sein de la maison diocésaine Saint-François-Xavier, que les frères seront chargés d’animer spirituellement. Ils ont reçu de la part de l’évêque, des prêtres du diocèse et des fidèles palois un accueil vraiment chaleureux, qui les marque profondément.
En quoi ce projet est-il nouveau par rapport à votre vie à Lagrasse ?
À Lagrasse et au prieuré de Pau, la même vie religieuse se déploie. Mais les conditions sont différentes. À Pau, les frères sont au cœur de la ville. On sait combien Benoit XVI tenait à ce que des oasis de prière et de beauté soient présents au cœur des cités. Cette situation fait que les frères sont très sollicités : aumônerie d’hôpital, de prison, d’établissements scolaires, d’étudiants, de groupes de couples. Mais l’essentiel de leur mission est au prieuré pour offrir à la ville une chapelle priante où tous peuvent venir se confesser et prier. Dans la maison Saint-François-Xavier les frères assurent aussi l’aumônerie d’un foyer d’étudiants.
Pouvez-vous nous parler des sœurs d’Azille, où en sont-elles ?
Allez les voir, vous ne serez pas déçus ! Nous sommes fiers de nos sœurs chanoinesses. Elles ont en ce moment la joie d’accueillir plusieurs vocations chaque année. Leur monastère d’Azille accueille largement et nos sœurs ont l’art de favoriser avec délicatesse une véritable rencontre avec le Christ, l’époux de nos âmes. Elles s’attachent en particulier à cultiver chez les femmes et les jeunes filles une féminité épanouie et heureuse. Elles sont aussi attentives à leur formation théologique, humaine et culturelle. En cela, elles sont de dignes filles de saint Augustin qui rappelle que « La vraie culture de l’homme est la culture de son âme ».
Propos recueillis par Christophe Geffroy
Mgr Marc Aillet : le mot de l’évêque
En tant qu’évêque de Bayonne, Lescar et Oloron, j’ai décidé, après avoir recueilli les avis de mes conseils, de restaurer la Résidence paloise des jésuites qu’ils nous ont apportée gracieusement, pour en faire la Maison diocésaine Saint-François-Xavier. Pour l’animation de cette maison, j’ai fait appel aux chanoines Réguliers de la Mère de Dieu de Lagrasse, dont le prieuré y est hébergé.
J’attends d’eux avant tout qu’ils fassent de cette maison une maison de prière, en y assurant la messe quotidienne et la liturgie des Heures selon leur charisme propre. Je compte ensuite sur eux pour qu’ils en fassent une maison d’accueil spirituel. Je souhaite enfin que, depuis cette maison, les chanoines se rendent en ville pour évangéliser, en assumant des missions confiées par l’évêque ou en lien avec les curés des paroisses.
La Maison Saint-François-Xavier, que nous inaugurerons le 19 mars prochain, en la solennité de saint Joseph, accueillera tous les groupes diocésains – services pastoraux, mouvements et associations de fidèles – qui pourront bénéficier de ce lieu de communion, appelé à être un poumon spirituel et missionnaire pour l’agglomération paloise et le Béarn. En outre, un foyer d’étudiants y est déjà actif et une Maison Familya, association nationale dévouée à l’accompagnement des familles, en particulier pour guérir les blessures familiales, y est en préparation.
Cette Maison diocésaine est donc un défi, celui de l’unité dans la diversité au service de l’évangélisation : j’ai la conviction que si « l’Église est un mystère de communion missionnaire » (saint Jean-Paul II), les diversités qui la composent ne doivent pas être considérées sous l’angle de l’équilibre, qui se dit de deux forces physiques en tension et donc en concurrence, mais sous celui de l’harmonie, qui se dit de réalités complémentaires, ordonnées les unes aux autres selon un principe d’ordre commun qui est le Christ lui-même, Tête de l’Église, rendu présent par l’évêque, principe de communion.
En ce sens, je suis heureux de constater qu’en à peine plus de deux ans, les chanoines de Lagrasse se sont parfaitement intégrés dans mon presbyterium, qu’ils évangélisent déjà des étudiants, des catéchumènes, des familles, mais aussi le Centre hospitalier de Pau, la Maison d’arrêt, etc. Les fidèles de tous horizons apprécient leur ouverture de cœur et d’esprit et l’accueil fraternel qu’ils réservent à tous, selon le charisme augustinien qui les anime.
Je les remercie aussi de s’investir dans la restauration de la vaste bâtisse que les jésuites ont gracieusement léguée au diocèse pour ce projet qui perpétue la mission spirituelle qu’ils y ont accomplie durant 150 ans. Le diocèse fait évidemment un gros investissement pour restaurer cette Maison. Mais Les chanoines, qui seront parmi les premiers usagers, en même temps que serviteurs de cette Maison, ont bien voulu apporter une contribution financière pour nous aider à boucler le budget. Être généreux avec eux, c’est donc être généreux envers mon diocèse et ses fidèles, et c’est pourquoi je vous remercie vivement de votre soutien.
Monseigneur Marc Aillet
Évêque de Bayonne, Lescar et Oloron
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Maison Saint-François-Xavier – Opération CredoFunding
35 rue Montpensier
64000 Pau
– Pour joindre les chanoines : https://www.lagrasse.org/ et 04 68 58 11 58.
Pour joindre les chanoines à Pau : chanoines.pau@gmail.com
© LA NEF n°389 Mars 2026
La Nef Journal catholique indépendant