Messe tridentine à Strasbourg © Christophe117 Wikimedia

À quand la paix liturgique ?

Est-il donc si difficile d’envisager une réelle paix liturgique ? Rien n’empêche le principe d’une cohabitation harmonieuse du Vetus Ordo et du Novus Ordo, dès lors que l’un et l’autre répondent à un besoin spirituel. Toute paix véritable entre deux parties, néanmoins, n’est viable que dans la reconnaissance et le respect mutuels. Et c’est là qu’une conversion des cœurs est sans doute nécessaire, de part et d’autre. Du côté de la hiérarchie ecclésiale, et du côté du monde traditionaliste.

Année après année, le nombre de pèlerins qui cheminent vers Chartres à la Pentecôte augmente. Foule impressionnante de jeunes catholiques qui, trois jours durant, quittent le confort pour une marche éprouvante rythmée par les Je vous salue Marie, dorment à la dure, et manifestent cependant une joie profonde. Extraordinaire phénomène de société, dont l’Église devrait se réjouir, tout comme la hausse du nombre de baptêmes d’adultes ou l’intérêt nouveau pour les efforts du carême. Toutes choses qui montrent que dans un monde déboussolé, beaucoup de jeunes sont en recherche de sens et ne rechignent pas devant l’exigence et le sacrifice.
Pourtant, cette année, la joie des pèlerins aura été quelque peu perturbée par des polémiques qui, assurément, les dépassent pour la plupart. Les catholiques fervents de la jeune génération, qu’ils fréquentent habituellement l’une ou l’autre forme liturgique du rite romain, n’ont pas les blocages de leurs aînés. Vatican II ? Ils sont comme la majorité des fidèles, ils ne l’ont pas lu, mais reçoivent sans problème ce que le Magistère leur enseigne. La réforme liturgique ? Ils sont étrangers aux anathèmes qui rejettent « l’autre rite » et ne souhaitent qu’une belle liturgie, passant de l’ancien au nouvel Ordo Missae sans état d’âme.

Nos querelles sont un scandale

Dans nos sociétés déchristianisées, qui ont rejeté Dieu, où tant de nos contemporains attendent de l’Église, souvent sans en être vraiment conscients, des paroles ou des signes d’espérance, les querelles entre catholiques sont un scandale. Est-il donc si difficile d’envisager une réelle paix liturgique ? Certes, j’entends l’argument en faveur d’un rite romain unique, la cohabitation d’un missel ancien et d’un missel réformé du même rite étant inédite. Mais la variété des rites, elle, a toujours existé et il n’est pas si lointain le temps où nombre de diocèses français avaient leur propre liturgie. Et dans un monde à la culture éclatée, il n’y a rien d’absurde à ce qu’il y ait plusieurs ethos liturgiques qui cohabitent : l’unité peut se vivre dans la diversité, le but étant de soutenir au mieux la foi de chacun. Rien, donc, n’empêche le principe d’une cohabitation harmonieuse du Vetus Ordo et du Novus Ordo, dès lors que l’un et l’autre répondent à un besoin spirituel – le bien des âmes étant ici ce qui importe d’abord.
Toute paix véritable entre deux parties, néanmoins, n’est viable que dans la reconnaissance et le respect mutuels. Et c’est là que le bât blesse et qu’une conversion des cœurs est sans doute nécessaire, de part et d’autre.
Du côté de la hiérarchie, n’est-il pas temps, enfin, d’accueillir plus généreusement les traditionalistes, de les voir, non comme un boulet à traîner, mais comme une chance pour l’Église, avec leurs familles nombreuses et ferventes, leurs vocations plus importantes qu’ailleurs au regard de leur nombre, leur faculté à transmettre la foi, etc. ? Mieux les accueillir signifie aussi les accompagner, les encadrer paternellement pour les associer à la vie des diocèses et renforcer la communion ecclésiale.

Des promesses surinterprétées

Du côté des « tradis », n’est-il pas temps de cesser de revendiquer toujours la supériorité du rite dit de saint Pie V en l’absolutisant comme s’il était une fin en soi ? Certes, on comprend qu’ils s’appuient sur les promesses de Jean-Paul II dans son motu proprio Ecclesia Dei, à l’occasion de la rupture de Mgr Lefebvre avec Rome en 1988, qui demandait aux évêques « de leur faciliter la communion ecclésiale grâce à des mesures nécessaires pour garantir le respect de leurs aspirations » (n. 5). Si Rome reconnaissait alors la pleine légitimité d’utiliser les anciens livres liturgiques, elle n’a jamais dit que cette faculté signifiait qu’il était permis de refuser la célébration du nouvel Ordo. C’est pourtant ce que font un certain nombre de prêtres « tradis » qui persistent à ignorer la demande de Rome qui remonte loin. Déjà, en 1999, des prêtres de la Fraternité Saint-Pierre, qui souhaitaient concélébrer la messe chrismale avec leur évêque, en avaient été empêchés par leur hiérarchie : leur appel à Rome avait conduit la Congrégation pour le Culte divin à publier des Responsa expliquant qu’aucun supérieur d’un institut traditionaliste n’avait le pouvoir d’interdire à l’un de ses membres de célébrer l’Ordo actuel. En 2007, Benoît XVI avait généreusement libéré la « forme extraordinaire » mais avait aussi précisé : « les prêtres des communautés qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent pas non plus, par principe, exclure la célébration selon les nouveaux livres. L’exclusion totale du nouveau rite ne serait pas cohérente avec la reconnaissance de sa valeur et de sa sainteté. »
C’est précisément cette « valeur » et cette « sainteté » que les prêtres qui refusent toute célébration du nouvel Ordo contestent de fait, qu’ils le veuillent ou non. Ceux qui sont dans cette ligne parce qu’ils jugent cette liturgie « déficiente » ne se rendent pas compte du mépris qu’ils expriment – inconsciemment sans doute – à l’égard des prêtres et des fidèles qui aiment cette messe et s’y sanctifient… et qui représentent 99 % de l’Église latine.
Personne n’est de trop dans l’Église. Les « tradis » y ont toute leur place, mais une minorité d’entre eux a des positions liturgiques à l’encontre de l’Ordo actuel qui empêchent toute paix véritable : tant que la défense du Vetus Ordo s’accompagnera de violentes critiques contre le Novus Ordo au point de le rendre « incélébrable », aucune paix liturgique ne sera possible. Gageons que le pape Léon XIV aura à cœur d’établir cette paix nécessaire.

Christophe Geffroy

© LA NEF n°382 Juillet-Août 2025