La famille : l’éléphant au milieu de la pièce

Démographie en berne, pénurie de logements, explosion de la délinquance et de la violence chez les mineurs, aggravation de la paupérisation des femmes notamment, accélération des troubles mentaux chez les jeunes, effondrement du niveau scolaire… tous ces constats alarmants qui décrivent aujourd’hui notre pays ont en commun un même élément de résolution : ils ne seraient certainement pas dans un si piètre état si la France avait mené une véritable politique familiale, visant à encourager la stabilité des foyers. Plus de familles, des familles plus solides, plus heureuses, c’est dans un pays un taux de fécondité plus élevé, c’est moins de divorces et donc moins de toits à prévoir, c’est moins d’enfants ou adolescents livrés à eux-mêmes et soustraits à toute autorité, c’est plus de solidarité économique, c’est moins de jeunes fragilisés ou dévastés psychologiquement, c’est davantage de personnes résilientes et bien armées pour affronter les difficultés, c’est tout simplement un pays plus robuste, qui se porte bien mieux. La famille : pièce maîtresse de bien des enjeux sociaux. Éléphant au milieu de la pièce.

Et pourtant ce pachyderme se fait bien discret dans le débat public. Qui en parle ? Qui ose en faire une priorité programmatique ? La pierre d’angle d’une politique ? Devant l’évidente gravité de la situation, la démographie se fraie péniblement un chemin dans le débat public. Nous voyons dans ce retour, même timide, de l’intérêt pour la démographie une matière à réjouissance. Mais comment peut-on ne pas immédiatement se rendre à l’étape suivante du raisonnement, qui consiste à faire porter tous nos efforts, tous nos soins, toutes nos priorités sur le soutien aux familles ?

Face à ce silence on pourrait croire que la famille est le grand impensé de notre moment politique, son point aveugle le plus exorbitant. Mais justement, s’agit-il vraiment de négligence et d’angle mort ?

Une guerre ruineuse et paradoxale

Rien n’est moins sûr. On peut y voir plutôt l’héritage d’une multitude de lâchetés, et la victoire d’une guerre contre la famille. Une guerre menée sur plusieurs fronts, par des troupes souvent peu ou pas coordonnées, mais pourtant dramatiquement efficace. Les grands idéaux modernes d’« émancipation » ont fait croire que le salut de l’individu se logeait tout entier dans son arrachement aux liens anciens ; et de milieu nourricier, de foyer chaleureux et protecteur, de terreau de construction des personnes, de lieu d’apprentissage du don, de l’amour, de la gratuité, des liens non marchands, la famille est devenue une prison, un déterminisme à gommer le plus possible.

Tout un féminisme a, de son côté, entrepris un vaste travail de sape de la famille, pour n’avoir vu en elle qu’un terrain d’oppression des femmes (et des enfants) et de déploiement de la domination masculine, ayant renoncé à faire la part des choses entre une réalité et sa version corrompue. Tout ce beau monde est donc désormais très « émancipé », mais surtout très isolé, très atomisé, tristes âmes humaines détachées de tout, livrées aux appétits du marché, des logiques contractuelles, aux cruautés des stratagèmes défensifs, des rapports de force économiques, de la solitude du monde numérique.

C’est un bien étrange paradoxe que les promoteurs de l’émancipation sont d’ailleurs souvent aussi les plus grands pourfendeurs du capitalisme. En son temps, Chesterton se moquait déjà du féminisme qui « pense que les femmes sont libres lorsqu’elles servent leurs employeurs, mais esclaves lorsqu’elles aident leurs maris », ou plus généralement des esprits qui n’ont pas su voir l’évidence : la famille est le premier lieu de résistance à la marchandisation de toute l’existence humaine.

S’ajoute à toutes ces idéologies folles de l’émancipation, qui méconnaissent tant la nature humaine, une particularité de l’histoire de France qui est le rejet bête et méchant de tout ce qui peut avoir un lien, proche ou lointain, avec Vichy. Oubliant bien vite que le propre de la pensée est notamment d’opérer des distinctions, de chasser les confusions, on a amalgamé toute défense de la cause familiale à une nostalgie pétainiste.

De petits hommes à la vue courte

Tout était alors réuni pour que quelques petits hommes à la vue courte placent les derniers clous dans le cercueil de notre politique familiale, sans y voir le moindre problème. François Hollande et Emmanuel Macron s’en sont volontiers chargés, le cœur léger, l’esprit guilleret. Le premier a notamment mis fin au principe d’universalité des allocations familiales, les faisant dépendre des revenus des parents. Oubliant par là même qu’un pays a besoin d’inciter aussi ses élites et les personnes bien pourvues à avoir des enfants – mais qui voudra le dire ?

Il y aurait d’ailleurs une réflexion à mener sur le fait que tant de nos dirigeants sont pris dans des histoires familiales complexes, souvent en lambeaux, ou sans enfant (Macron, Attal, Lecornu…). Ce n’est pas anodin. Péguy soulignait le monde qui sépare les hommes de gouvernement des pères de famille dans leur rapport à l’avenir. « Le sort de la société qu’ils dirigent, les premiers “n’y sont engagés que de la tête, et quelques-uns de la gloire ; tout au plus de l’honneur quand ils en ont” (Péguy). Tandis que le père de famille est engagé dans l’avenir de la tête aux pieds, il risque tout, il est menotté tout entier au service de l’avenir » (1). Il n’est pas si fantaisiste d’espérer à la tête de notre pays des pères ou des mères de famille, les véritables héros de l’espérance – à des années-lumière de l’idéal du succès auquel adhère notre époque, fondé sur la capacité à paraître et à s’élever, sur la réussite machiavélique d’une existence purement individuelle et déracinée.

Au-delà des mesures économiques incitatives, il y a tout un imaginaire collectif et populaire à reconstruire autour de la famille. De quoi occuper durablement les artistes de notre temps ! Noël arrive à point nommé pour tourner tous nos regards vers la crèche et remplir nos esprits de l’image d’une très Sainte Famille.

Élisabeth Geffroy

(1) Chantal Delsol, Les pierres d’angles, Cerf, 2014, p. 173.

© La Nef n° 386 Décembre 2025