L'abbé Jean-Raphaël Dubrule ©DR

Abbé Dubrule : pour un sain dialogue liturgique

Le 8 décembre 2025, l’Église fêtera le 60e anniversaire de la clôture du concile Vatican II. Ces anniversaires sont toujours l’occasion de bilans ou de réflexions pour ouvrir des perspectives. Si la constitution Sacrosanctum Concilium sur la liturgie avait été traitée en premier et adoptée en dernière lecture à une immense majorité (2147 voix contre 2), elle demeure source de nombreuses discussions, voire de crispations.

Tout ce qui concerne la liturgie est une question dont il est bien difficile de parler, en raison des tensions qu’elle engendre bien souvent. Et si elle est très passionnée dans l’Église depuis l’application du texte conciliaire par la réforme liturgique, c’est peut-être parce qu’elle touche à la relation intime de l’homme avec Dieu. C’est donc une question qui n’est jamais abstraite ou spéculative, mais existentielle pour tout chrétien.

Après le pontificat de Benoit XVI qui avait voulu une coexistence entre le vetus et le novus ordo, puis celui du pape François qui a été extrêmement restrictif concernant l’utilisation du vetus ordo, tous se demandent quelle sera la position du pape Léon XIV.

Il semble qu’il veuille écouter les personnes attachées à la forme ancienne, signe d’une volonté de dialogue, qu’il évoque dans son récent recueil d’entretiens, où il déclare : « Je n’ai pas encore eu l’occasion de m’entretenir avec un groupe de personnes qui défendent le rite tridentin » (1).

On peut déterminer deux qualités indispensables pour un dialogue fructueux.

La première est l’humilité. Il n’existe aucune célébration liturgique terrestre parfaite. Seule la liturgie céleste, qui se célèbre déjà au ciel et à laquelle la liturgie terrestre nous fait participer (cf. CEC 1090), est la prière parfaite. Le cardinal Journet écrivait : « Le mystère de la messe est au-dessus de ses expressions liturgiques. Si légitimes et nécessaires soient-elles, elles lui demeurent par nature inadéquates » (2).

N’importe quelle forme liturgique est donc incomplète en elle-même et perfectible. Ceux qui sont attachés à l’ancien rite de la messe doivent reconnaître que ce n’est pas l’expression parfaite du mystère. Et les tenants de la réforme liturgique doivent de même accepter que le missel réformé ait aussi des imperfections. Accepter cela de part et d’autre permettra de sortir d’un dialogue qui tourne souvent à une opposition frontale pour s’imposer.

La deuxième qualité est l’écoute sans condition. Souvent, le dialogue liturgique est conditionné par des exigences préalables : bi-ritualisme ou libéralisation totale de l’ancien rite par exemple. Ainsi on exige un effort de l’autre pour dialoguer, alors que l’effort que chacun est amené à faire est bien souvent la conséquence d’un sain dialogue, bienveillant et confiant.

Ne pourrait-on pas tout simplement commencer par exprimer de part et d’autre les raisons de son attachement, en s’appuyant sur la richesse de tel ou tel signe qui exprime de manière profonde le mystère célébré ? Force est de constater que, malgré l’étirement du temps depuis la clôture du concile, cela n’existe toujours ni à l’échelle d’un pays, ni d’un diocèse ni même d’un doyenné.

Un concile provincial ?

Un tel dialogue liturgique ne peut sans doute pas être mené de la même manière pour toutes les parties du monde. Si la question de la forme ancienne existe depuis l’après-concile en Europe, spécialement en France, elle est plus récente aux États-Unis et sans doute peu compréhensible si on ne connaît pas la culture américaine. Elle est enfin quasi inexistante dans certaines parties du monde. Ne pourrait-on pas imaginer une forme de concile provincial pour mettre en œuvre un tel dialogue ?

Ce dialogue est certes délicat et long à mettre en place, mais il est possible si on se laisse guider par l’Esprit Saint. Les jeunes générations, soucieuses d’une prière liturgique soignée et sacrée, peuvent pousser en ce sens, car elles sont beaucoup plus dépassionnées que nous ne pouvons l’être. Un tel travail peut être la base d’un véritable enrichissement mutuel qu’appelait le pape Benoît de ses vœux, et d’une unité que le pape Léon souhaite faire grandir dans l’Église, ce qui n’est possible que si chacun a l’humilité de penser que le rite auquel il est attaché peut être enrichi, et a la sagesse de voir les richesses de l’autre rite. N’est-ce pas là finalement ce que l’on appelle conversation dans l’Esprit ?

Jean-Raphaël Dubrule
*Supérieur des Missionnaires de la Miséricorde divine.

  • (1) Citoyen du monde, missionnaire du XXIe siècle, Penguin, Pérou, 2025.
  • (2) Charles Journet, La messe, DDB, 1957, p. 317.

© La Nef n° 386 Décembre 2025