Le couronnement de la Vierge, par Enguerrand Quarton (1454) © Wikimedia

Pourquoi Rome n’a pas retenu le titre de co-rédemptrice

Le Dicastère pour la Doctrine de la foi a publié le 4 novembre une Note doctrinale, Mater Populi fidelis (la Mère du peuple fidèle), ne retenant pas le titre de co-rédemptrice. Analyse de cette décision.

À l’époque où l’on pouvait se retrouver condamné au cirque pour le seul fait de s’être dit chrétien, le grand avocat Tertullien réagissait vertement : « Chrétien ce n’est pas le nom d’un crime, c’est le crime d’un nom » (1). Je repense à cela en entendant les débats houleux autour du terme « co-redemptrice » appliqué à la bienheureuse Vierge Marie.

Querelle de mots ?

L’apôtre prévenait déjà son disciple « d’éviter les querelles de mots, bonnes seulement à perdre ceux qui les écoutent » (2 Tm 2, 14) et d’où « naissent les soupçons malveillants » (1 Tm 6, 4-5). Plus proche de nous, le bon pape saint Jean XXIII rappelait la distinction entre le contenu de la foi, irréformable, et les mots pour le dire qui peuvent varier selon les époques et le génie des peuples.

Le document Mater Populi fidelis (MPF) rappelle que le mot « co-rédemptrice » n’est ni biblique, ni patristique et de facture récente : « Le titre de co-rédemptrice apparaît au XVe siècle comme une correction à l’invocation de Rédemptrice (comme abréviation de Mère du Rédempteur) que Marie recevait depuis le Xe siècle » (n. 17). L’ajout du préfixe « co » voulait ajouter une nuance de subordination. Selon l’évolution des différentes langues, le préfixe co a gardé ou perdu cette signification de dépendance. Que veut dire saint Paul lorsqu’il dit que nous sommes co-ensevelis (Rm 6, 4) et co-ressuscités (Col 2, 13) avec le Christ, ou encore que nous sommes les « co-opérateurs de Dieu » (1 Co 3, 9) ?

Même si plusieurs papes récents, dont saint Jean-Paul II, l’ont employée ici ou là, « la formule “co-rédemptrice” est trop éloignée du langage de l’Écriture et de la patristique et provoque ainsi des malentendus… » (n. 19). Il n’y a aucun intérêt théologique et pastoral à employer des mots qui nécessitent pour être bien compris beaucoup d’explications et qui risquent de provoquer incompréhension et polémiques. Abstenons-nous de ces mots « gênants » (n. 22) (2).

Quel vocabulaire pour Marie ?

Le vocabulaire concernant la Vierge Marie comporte une difficulté particulière. Elle n’est pas Dieu et donc toutes les prérogatives divines ne lui conviennent pas. Cependant on s’aperçoit vite que le vocabulaire réservé à la simple créature est insuffisant pour désigner la place unique que la Vierge occupe dans le plan divin. C’est ainsi qu’on est amené à un langage inflationniste dont la théologie mariale est friande : éminente, sans pareille, par excellence, etc. En effet, Marie tout en étant de notre côté une créature rachetée est cependant dotée d’une « grâce exceptionnelle qui la met bien loin au-dessus de toutes les créatures dans le ciel et sur la terre » (LG 53). On ne peut guère échapper dans le vocabulaire marial à ces hyperboles incessantes et pas très satisfaisantes, à moins de créer de nouveaux mots spécifiques qui risquent, quant à eux, d’être peu ou mal compris. C’est ainsi que le mot co-rédemption veut désigner de la manière la plus concise possible la « coopération absolument sans pareil » (LG 61) de la Vierge à la Rédemption

Il réclame, il est vrai, des explications pour être bien compris. Mais il en va ainsi de presque tout le vocabulaire dogmatique ! Que l’on songe au titre marial par excellence Theotokos, Mère de Dieu ! Il ne signifie certainement pas, par exemple, que la Vierge est mère de la divinité, mais qu’elle est mère du Verbe incarné. On craint que co-rédemptrice ne suggère une égalité de Marie avec son Fils, mais Mère ne suggère-t-il pas une certaine supériorité au moins d’origine ? Comme l’écrivait notre récent Docteur de l’Église le saint cardinal Newman à son ami anglican Pusey, pourquoi protester contre l’appellation co-rédemptrice attribuée à Notre Dame alors que nous acceptons des titres bien plus audacieux : Mère de Dieu, Nouvelle Ève, Mère des vivants, etc. ? Durant Vatican II, le titre « Mère de l’Église » avait été écarté par les théologiens comme non traditionnel et insuffisamment clair. Il fut pourtant solennellement proclamé, par saint Paul VI, le 21 novembre 1964 comme exprimant au mieux l’apport du concile à la théologie mariale…

La claire doctrine

Tous les catholiques assurément professent que la sainte Vierge a été très étroitement associée au Christ Rédempteur. La question est de savoir jusqu’où va cette association de la Nouvelle Ève au Nouvel Adam. Est-elle une « aide qui lui soit assortie » (Gn 2, 18), comme le fut Ève pour Adam ? Il ne suffit pas de dire que la Vierge fut la Mère du Rédempteur. Car beaucoup de mères n’ont aucune part dans l’œuvre de leur fils, comme la mère de l’évêque, n’a pas d’action « co-épiscopale ! » Mais il n’en va pas de même pour Marie. Car elle ne porte pas en son sein un homme qui est devenu par la suite Rédempteur, elle conçoit et met au monde le Rédempteur, Celui qui porte tout, et nous avec !

En outre l’Évangile nous apprend que Jésus a voulu associer étroitement sa Mère à son action salvifique, en lui confiant une maternité spirituelle sur ses disciples : « Femme, voici, ton fils » (Jn 19, 27). La maternité de Marie à notre égard fait partie du plein accomplissement du dessein divin (n. 6). La Vierge devient, par la volonté expresse de son Fils, « notre Mère dans l’ordre de la grâce » (LG 61), la « Mère du Peuple fidèle ». Le titre du document romain est aussi l’axe de sa réflexion.

Loin de prétendre tarir notre contemplation de la place de Marie dans la Rédemption, MPF veut la fonder sur une base saine : la certitude que cette association de Marie à l’œuvre de son Fils ne peut résulter que d’une libre disposition de la volonté divine. Cela, le document le rappelle avec force et opportunément. Continuons donc à scruter le rôle de la Vierge en gardant ce principe fondamental exprimé par Vatican II : « toute influence salutaire de la part de la bienheureuse Vierge sur les hommes a sa source dans une disposition purement gratuite de Dieu : elle ne naît pas d’une nécessité objective » (LG 60).

Tout en repoussant le vocable co-rédemptrice, le cardinal Ratzinger mettait en avant ce qui est juste dans cette appellation (3). Elle souligne « l’admirable échange », cette volonté du Christ que « tout ce qui est à lui soit nôtre », même sa nature divine, et sa dignité de Rédempteur. Mais cela, c’est l’initiative gracieuse du Christ, car tout vient de Lui ! C’est ce « d’abord du Christ » que MPF entend redire et que le terme co-rédemptrice peine à faire valoir. Et certes, nul ne souscrit plus intensément à cette primauté du Christ et nul n’en témoigne plus limpidement que sa Mère elle-même !

Ambiance

Le document romain s’accompagne de beaucoup de précautions pour qu’on ne se méprenne pas sur le sens de son intervention. Il n’est ni exhaustif ni définitif et ne prétend pas épuiser la réflexion. Il ne s’agit aucunement de blâmer la dévotion mariale populaire ni même de la corriger mais plutôt « de valoriser, d’admirer et d’encourager cette piété qui est un trésor de l’Église ». Il s’agit encore moins, bien entendu, d’offenser ou d’humilier la Vierge Marie (n. 66) !

Cette prudence s’explique si on se souvient que la question mariale fut, durant le concile, la seule question véritablement clivante, qui vit s’opposer deux courants à peu près numériquement égaux (mille Pères de chaque côté). Pour le dire vite, il y avait d’un côté le parti minimaliste qui voulait qu’on parlât le moins possible de la Vierge, et de l’autre le parti maximaliste qui désirait voir Marie honorée par un document spécial, voire par la définition d’un nouveau dogme. Il fallait éviter deux écueils : d’un côté la sécheresse soupçonneuse d’un christocentrisme anti-marial (Suenens) et, de l’autre côté, la surenchère des « acrobates de la mariologie majorante » (Congar). Malgré les intentions des Pères, les textes pleins d’équilibre du concile furent souvent perçus par les clercs comme un désaveu de la piété mariale. Saint Paul VI s’alarma de cette interprétation erronée du concile et publia en 1974 l’exhortation apostolique Marialis Cultus pour y remédier.

Certes MPF n’est qu’une note d’un Dicastère et n’a aucunement l’autorité d’un concile. Cependant on peut se demander si le même effet dévastateur d’une mauvaise interprétation du texte ne va pas se produire. Ils seront peu nombreux ceux qui liront ce document trapu, riche de nombreuses références scripturaires et patristiques. En revanche, beaucoup ont déjà vu les titres qu’affichaient ces jours-ci des journaux, même catholiques : « Marie n’est pas co-rédemptrice ! » Et ce raccourci réducteur sera seul retenu. Pourtant les fidèles, soyons en sûr, continueront à dire sans trop besoin qu’on leur explique : « Tout est venu du Christ, même Marie ; tout est venu par Marie, même le Christ » (4).

Guillaume de Menthière

(1) Tertullien, Ad Nationes I, 3 ; PL 1, 562.
(2) À vrai dire le document remet en cause plusieurs vocables. Il étudie, par exemple, à l’aide d’une théologie pointue de la grâce, l’expression « médiatrice de toute grâce ». Mais nous nous en tiendrons dans ce bref article au titre de co-rédemptrice.
(3) Cardinal Ratzinger, Voici quel est notre Dieu, Plon/Mame, 2001, p. 216.
(4) Benoît XVI, Lourdes, 14 septembre 2008.

Le père Guillaume de Menthière est curé de paroisse à Paris et conseiller théologique de l’Association des œu­vres mariales ; il est l’auteur d’ouvrages de référence sur la Vierge Marie.

© La Nef n° 386 Décembre 2025