Du 27 novembre au 2 décembre 2025, le pape Léon XIV a effectué son premier voyage apostolique, qui l’a conduit successivement en Turquie puis au Liban. Ce qu’il faut retenir.
Pour chacune des étapes de ce voyage, Léon XIV avait choisi des devises spécifiques : « Dans l’Unique nous sommes un » (Turquie) ; « Heureux les artisans de paix » (Liban). Malgré leurs formulations différentes, ces devises expriment une intention commune : conforter les chrétiens des deux pays dans leur vocation en tenant compte des contextes respectifs dans lesquels ils sont appelés à témoigner de leur foi.
La visite en Turquie visait essentiellement à renforcer l’unité entre les diverses communautés chrétiennes qui y sont établies, une unité par ailleurs inséparable du christianisme universel, thème sur lequel le Saint-Père a insisté dans son exhortation apostolique In unitate Fidei, signée le 23 novembre. Il y est revenu durant la commémoration du 1700e anniversaire du premier concile œcuménique de l’histoire, tenu à Nicée en 325, d’où est issu le Credo confessant la divinité du Christ, jusque-là niée par l’hérétique Arius. Pour cet événement, organisé sur les vestiges de la basilique Saint-Néophyte, dans l’actuelle ville d’Iznik, le Saint-Père était entouré du patriarche œcuménique Bartholomée Ier dont le siège est au Phanar (Istanbul), et d’autres chefs d’Églises (1). Le patriarche de Moscou, Kirill, qui conteste la primauté de Bartholomée, était cependant absent.
Léon XIV a notamment déclaré : « Notre confession de foi christologique revêt une importance fondamentale dans la marche des chrétiens vers la pleine communion […]. Nous sommes appelés à surmonter le scandale de divisions qui malheureusement existent encore, et à nourrir le désir de l’unité pour laquelle le Seigneur Jésus a prié et donné sa vie. » Le thème de l’unité a aussi été évoqué lors des visites que le pape a effectuées dans plusieurs sanctuaires d’Istanbul. Avec Bartholomée, saisissant l’occasion du 60e anniversaire de la levée réciproque des excommunications de 1054, actée en1965 par le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras, il a signé une déclaration commune confirmant la solidité des liens entre Rome et Constantinople. Deux suggestions ont été évoquées pendant cette rencontre : l’unification de la date de Pâques et un pèlerinage commun de toutes les religions chrétiennes à Jérusalem en 2033 pour y célébrer le bimillénaire de la Résurrection du Christ.
Une autre préoccupation a marqué le séjour du pape en Turquie : son invitation aux chrétiens à ne pas se décourager malgré leur déclin démographique qui menace leur avenir. D’environ 20 % en 1915, ils représentent aujourd’hui moins de 0,3 % (257 000 personnes) d’une population de 85 millions, très majoritairement musulmans sunnites. En outre, leur situation juridique, sociale et politique ne cesse de se dégrader, surtout avec la réislamisation du pays imposée par Recep Tayyip Erdogan, qui détient le pouvoir depuis 2014 (2).
N’est-ce pas cette motivation qui a inspiré à Léon XIV les propos qu’il a tenus dès son arrivée à Ankara où il était reçu par le président turc ? Mettant en valeur l’enracinement originel du christianisme dans ce territoire, il a encouragé la Turquie à demeurer « un carrefour de sensibilités » et à ne pas céder « à l’homogénéisation qui représenterait un appauvrissement ». En effet, a-t-il précisé « une société n’est vivante que si elle est plurielle […]. Il est fondamental d’honorer la dignité et la liberté de tous les fils de Dieu » (3). Entendait-il répondre à Erdogan qui, dans son allocation d’accueil, venait de dénoncer « l’islamophobie de l’Occident » ? (4). Cela n’a pas empêché le pape de rendre hommage au « courageux témoignage donné par le peuple arménien au cours de l’histoire, souvent dans des circonstances tragiques » (5), comme il l’a fait en rencontrant leur communauté à Istanbul. Aux chrétiens turcs, le pape a enfin rappelé « la primauté de l’évangélisation et de l’annonce du kérygme », soulignant que « la division entre les chrétiens est un obstacle à leur témoignage ».
Liban : une visite du cœur
Quant au voyage de Léon XIV au Liban, il ne coïncidait pas avec une occasion particulière comme l’a souligné le nonce apostolique Paolo Borgia. « C’est une visite du cœur, le pape a conscience que ce pays a beaucoup souffert, il est porteur d’un message de paix et d’espoir » (6). Le pays du Cèdre continue d’ailleurs de souffrir : il est pris en otage entre la persistance de l’armement du Hezbollah (parti chiite pro-iranien, ancien allié du Hamas à Gaza) et les attaques quasi-quotidiennes lancées depuis fin novembre 2024 par l’armée israélienne contre sa région méridionale. Avant l’arrivée du pape, les Libanais craignaient l’élargissement de la guerre comme pouvait le laisser prévoir l’assassinat du chef d’état-major du Hezbollah, Abou Ali Tabatabaï, perpétré le 23 novembre par une frappe israélienne contre son fief, situé dans la banlieue sud de la capitale.
Le Hezbollah n’est cependant pas resté à l’écart de l’événement pontifical, pensant sans doute à en tirer profit. Avant l’arrivée du Saint-Père, dans une lettre adressée au Saint-Siège via le nonce apostolique, il disait accueillir « chaleureusement » le souverain pontife et le remercier de sa visite dans un pays « doté par Dieu d’une situation géographique particulière et d’une diversité confessionnelle harmonieuse ». Cette disposition lui a sans doute valu de ne pas être écarté de tout le programme : ses militants ont pu l’acclamer à son arrivée ; il a aussi pu être représenté à la messe célébrée en bord de mer par Léon XIV devant 150 000 fidèles appartenant à toutes les Églises (7).
Un appel du parti chiite invitant le pape à « rejeter l’injustice et l’agression israéliennes sur le pays » n’a toutefois pas reçu de réponse. Léon XIV ne l’a évoqué qu’au moment de son départ, tout en regrettant de n’avoir pas pu visiter le Sud. « Que cessent les attaques et les hostilités. Les armes tuent tandis que la négociation, la médiation et le dialogue construisent. Choisissons tous la paix comme chemin ». Rentré à Rome, il a été plus explicite. « L’Église propose au Hezbollah de laisser les armes et de s’engager dans le dialogue ». Selon lui, « chercher des solutions qui ne reposent pas sur la violence, mais qui soient plus efficaces, est une bonne chose pour le peuple libanais » (8).
En fait, la géopolitique n’a occupé qu’une place marginale dans les interventions publiques de Léon XIV. Son intention première était d’encourager le redressement du peuple libanais, affaibli sous l’effet cumulé de guerres, d’ingérences étrangères, de divisions politiques et de la faillite de l’État ayant entraîné une émigration massive. Ce fléau touche surtout les chrétiens dont l’influence politique ne cesse de s’affaiblir, même s’ils conservent une place importante au niveau des institutions publiques. Ainsi, la moitié des sièges du parlement leur est toujours réservée alors que leur poids démographique est tombé à moins d’un tiers de la population depuis 1932, date du dernier recensement. Ils seraient aujourd’hui 1,9 million (répartis en douze confessions) sur les 5,8 millions d’habitants.
Le pape sait que l’avenir d’un Liban garantissant l’égalité entre tous ses citoyens, cas unique au Proche-Orient, repose sur l’engagement des chrétiens. Cela est ressorti à plusieurs reprises dans ses propos publics, notamment lors de sa rencontre avec plus de 14 000 jeunes réunis à Bkerké, siège du patriarcat maronite. « Chers jeunes, vivez à la lumière de l’Évangile, et vous serez bénis aux yeux du Seigneur. Votre patrie, le Liban, fleurira à nouveau, belle et vigoureuse comme le cèdre, symbole de l’unité et de la fécondité du peuple » (9).
Loin de toute démarche confessionnelle, Léon XIV a insisté sur la collaboration entre tous les Libanais, thème qui figure aussi dans l’homélie prononcée à la messe clôturant son séjour. « Désarmons nos cœurs […]. Faisons tomber les armures de nos fermetures ethniques et politiques, ouvrons nos confessions religieuses à la rencontre réciproque, réveillons au plus profond de nous-mêmes le rêve d’un Liban uni, où triomphent la paix et la justice. Tel est le rêve qui vous est confié ; c’est ce que le Dieu de la paix met entre vos mains : Liban, relève-toi ! Sois une maison de justice et de fraternité ! Sois une prophétie de paix pour tout le Levant ! »
L’attention particulière de Léon XIV pour le pays du Cèdre, également manifestée par sa démarche spirituelle auprès du tombeau de saint Charbel, dispensateur d’innombrables grâces, y compris au profit de musulmans, a suscité enthousiasme et émotion dans la population. En témoigne cette remarque de l’éditorialiste Issa Goraïeb : « Béni soit le pape pour avoir redonné tout son éclat à l’illustre formule d’un Liban-message. Béni encore soit-il pour avoir placé sa visite sous le signe de l’espérance de paix, aussi bien domestique que régionale » (10).
Annie Laurent
(1) Les chrétiens sont répartis entre 6 confessions catholiques, 8 non-catholiques, dont des orthodoxes, et plusieurs protestantes.
(2) Le Centre Européen pour le Droit et la Justice (ECLJ) a publié le 20 novembre une enquête fouillée, La persécution des chrétiens en Turquie.
(3) Le Figaro, 28 novembre 2025.
(4) La Croix, 28 novembre 2025.
(5) Il s’agit d’une allusion au génocide de 1915 dont la loi turque interdit de parler.
(6) L’Orient-Le Jour, 28 octobre 2025.
(7) Id., 30 novembre 2025.
(8) Id., 4 décembre 2025.
(9) Id., 1er décembre 2025.
(10) Id., 2 décembre 2025.
© LA NEF n°387 Janvier 2025
La Nef Journal catholique indépendant