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Pour bien vivre son carême

Beaucoup de catholiques, notamment les jeunes, aspirent à un carême plus exigeant. Quelques réflexions pour bien vivre ce carême.

L’an dernier, beaucoup de curés de France ont été surpris par l’affluence au soir du mercredi des cendres. Était-ce dû à la proximité avec le début du Ramadan ? D’une cérémonie fréquentée par quelques habitués aux cheveux blancs, on est passé à des églises pleines de jeunes fiers d’arborer la croix de cendres sur leur front ! Le carême revient à la mode. C’est un besoin de l’homme. D’ailleurs, n’a-t-on pas inventé il y a quelques années le Dry january, mois sans alcool ; et maintenant le Dry february, mois contre l’addiction aux réseaux !

Depuis 2000 ans, l’Église propose à ses fidèles une quarantaine pour s’apprêter à vivre la Pâque. Le mot carême vient de quadragesima qui signifie le quarantième jour avant Pâque. Comme Moïse et les Hébreux ont passé la mer Rouge pour être libérés de l’esclavage et recevoir la Loi au sommet du Sinaï au bout de quarante jours et quarante nuits (Ex 24, 18) ; comme Jésus, après le passage du Jourdain, est allé dans le désert pour une même quarantaine afin de nous donner la Loi sur la Montagne des Béatitudes (Mt 5), de même nous partons résolument en un saint exode à travers le désert. On pourrait signaler aussi la quarantaine du Déluge qui prépara la paix retrouvée (Gn 7, 4) ou encore celle du prophète Elie qui se prépara à rencontrer le Seigneur sur l’Horeb (1 Ro 19).

Le nombre de baptisés adultes vient éclairer le sens du carême, temps de grâce qui nous est donné pour renouveler la grâce de notre propre baptême. Le Christ nous a fait passer dans l’eau et l’Esprit pour nous détacher des liens d’esclavage dans lequel nous tient le péché, et nous faire partager déjà sa vie de ressuscité : « Si, par le baptême qui nous unit à sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts » (Rm 6, 4). Mais nous savons combien, comme les Hébreux qui regrettaient les oignons d’Égypte (Nb 11, 5), ces liens nous rattrapent toujours. Chaque année, il nous faut un temps de grâce, la dîme de l’année, et nous mettre en marche vers le Seigneur, gravir la montagne sainte, nous libérer à nouveau.

Autrefois, on insistait sur l’aspect ascétique du carême : privation dans la nourriture, efforts personnels. L’aspect moral dominait. Les jeûnes proposés aujourd’hui pour janvier et février vont dans le même sens. Notre société éprouve le besoin de retomber dans un certain moralisme ! Puis le discours officiel relativisa l’aspect corporel, les jeûnes et l’abstinence, pour s’en tenir, quasi exclusivement, au partage, à la charité. On insistait sur la dimension spirituelle du carême. En réalité, les deux dimensions se tiennent et la tendance des jeunes générations à vouloir un carême plus exigeant est à entendre.

C’est une question anthropologique. L’être humain est un, corps animé ou âme incarnée. Sa puissance d’aimer est une, il est illusoire de vouloir développer la capacité d’aimer Dieu et son prochain si l’on ne cherche pas à nous libérer de tout ce qui accapare cette capacité. Saint Paul dit qu’il y a en nous une lutte incessante entre la loi de la chair et celle de l’Esprit qui cherchent à dominer le même et unique être : « j’aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m’enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres » (Rm 7, 22). Il convient bel et bien de faire tomber à nouveau ce qui nous enchaîne. Et donc, de se choisir des points d’efforts, des privations très concrètes. À chacun de discerner pour savoir sur quel point lutter. Cependant, ce ne sont pas nos efforts qui nous font progresser dans l’amour, c’est l’amour de Dieu qui nous stimule à l’effort, à la privation pour nous rendre plus libre d’aimer. Le théologal est à la source du moral, l’ascèse n’est pas première.

Dans l’Évangile du mercredi des cendres, le Christ nous invite à accomplir trois œuvres de carême : l’aumône, la prière et le jeûne. Dans la prière nous puisons à la source de l’amour. Il est bon, durant le carême, de prendre davantage de temps pour développer une vraie relation à Dieu, de reprendre une lecture méditée d’un Évangile, des lectures du jour… et, pour ce faire, de diminuer notre besoin de distractions. Le jeûne est une œuvre plus difficile à accomplir. Il est la force de la prière. Jeûne des réseaux sociaux, de l’internet, de l’alcool, de la cigarette, ou de quelque passion qui me possède… « Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? Alors ta lumière jaillira comme l’aurore… » (Is 58, 6-8). Vient alors la miséricorde, l’aumône : « pour que ces choses soient agréables à Dieu, la miséricorde doit fermer la marche. Le jeûne ne germe que s’il est irrigué par la miséricorde, il s’assèche sans elle. Ce que la pluie est à la terre, la miséricorde l’est au jeûne » (Pierre Chrysologue, sermon 43).

Enfin, n’oublions pas la dimension communautaire de cette lutte spirituelle. Nous sommes tous membres d’un seul peuple qui cherche à quitter ensemble l’esclavage d’Égypte, voilà pourquoi il est bon de faire carême ensemble et de prendre au sérieux les consignes d’abstinence du vendredi et le jeûne des mercredi des cendres et vendredi saint, pour ceux qui peuvent l’observer. 

Quarante jours, mais, du 18 février au 5 avril, nous comptons 46 jours ! C’est le pape saint Grégoire le Grand qui a avancé du dimanche au mercredi le temps du carême afin de ne pas jeûner le dimanche, jour de la Résurrection (à l’époque on jeûnait tous les jours). On y mit l’imposition des cendres, symbole biblique de purification. Nos arrière-grands-mères lavaient le linge avec la cendre !

Abbé Denis le Pivain

© LA NEF n°389 Mars 2026