Téhéran

Mieux comprendre l’Iran actuel

Alors que l’Iran subit depuis le 28 février de lourds bombardements, deux riches ouvrages d’Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali aident à mieux saisir l’actualité par l’histoire.

«En Iran, le feu couve sous la cendre ». Cette phrase, prononcée en janvier 2025 par une avocate iranienne lors d’une conversation avec le journaliste franco-iranien Emmanuel Razavi, était « prémonitoire puisque le 13 juin 2025, le Moyen-Orient s’embrasait », comme le note ce dernier au terme de l’ouvrage La pieuvre de Téhéran, qu’il a co-signé avec son confrère Jean-Marie Montali (1).

De fait, cette date a marqué le déclenchement de l’opération « Lion dressé » menée par Tsahal (l’armée israélienne) contre l’Iran dans le but annoncé d’empêcher la République islamique de se doter de l’arme nucléaire. Elle coupait court aux négociations sur cette question, commencées le 12 avril précédent entre l’Iran et les États-Unis. Causant l’élimination de hauts militaires et de scientifiques iraniens, l’offensive s’est achevée le 24 juin 2025 après l’annonce d’une trêve par Donald Trump (2).

Une haine structurante envers Israël

Selon les auteurs, l’État hébreu avait méticuleusement préparé cette opération pendant des années, en la confiant à « des centaines d’agents du Mossad infiltrés dans le pays ». Ils rappellent que depuis 1979, date de l’instauration de la République islamique d’Iran dans le contexte de la révolution préparée par l’ayatollah Rouhollah Khomeini depuis la France où il avait été généreusement accueilli, le nouveau régime refusait de reconnaître à Israël le droit d’exister et rompait donc toutes relations avec lui.

Par cette mesure, le Guide suprême brisait « une union sacrée », qui avait longtemps caractérisé les liens entre Perses et Juifs, sujet auquel Razavi et Montali consacrent des pages substantielles dans leur nouveau livre, Paris-Téhéran. Le grand dévoilement, paru en ce début d’année (3). Après des périodes douloureuses, notamment celle qui a suivi la conquête musulmane, entamée au VIIe siècle, « l’histoire judéo-perse connaît un renouveau spectaculaire sous la dynastie des Pahlavi », à partir de 1925, avec un tournant essentiel en 1948, date de la création d’Israël. « Les deux nations, isolées dans un Moyen-Orient majoritairement arabe et sunnite qui leur est hostile, collaborent alors dans de nombreux secteurs […]. Car les Iraniens voient en Israël une sorte de modèle », d’autant plus intéressant que Reza Pahlavi est un adepte de la modernité. Cette relation inspira sans doute les réformes de « la révolution blanche » instaurées par le chah en 1963, initiative qui entraîna l’opposition du clergé chiite et des militants communistes.

C’est alors que Khomeini entra en dissidence. En 1970, ayant quitté son pays, il publia un essai intitulé Le gouvernement islamique, dans lequel il prônait la destruction des instituts non musulmans en Iran afin de préserver l’islam. Avec son accession au pouvoir, celui qui portait désormais le titre de Guide suprême transforma la monarchie laïque en « dictature religieuse » dont la cruauté s’est peu à peu révélée au monde, en particulier lors de la meurtrière répression des manifestations populaires qui ont secoué le pays à partir de fin décembre 2025.

La révolution de 1979 a aussi entraîné des répercussions géopolitiques résumées ainsi par les auteurs. « L’instrumentalisation et l’islamisation de la cause palestinienne deviennent un outil de légitimation pour le régime et de mobilisation du monde musulman. En désignant Israël comme ennemi absolu, le nouveau régime cherche à dépasser les clivages entre sunnites et chiites et à fédérer l’islam autour d’un combat commun ». C’est dans ce but que « Téhéran a mis en place les piliers de son axe de la résistance » composé de partenaires régionaux.

Ces collaborations ont d’abord concerné des mouvements palestiniens, en premier lieu l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) dont le chef, Yasser Arafat, s’était empressé d’aller à Téhéran pour féliciter le Guide suprême de sa victoire sur la monarchie. « La route de la Palestine passe désormais par l’Iran ! », déclara-t-il à son arrivée. L’alliance ainsi conclue peut surprendre alors que les dirigeants iraniens, comme la majorité du peuple, sont de confession chiite tandis que les Palestiniens sont des Arabes professant l’islam sunnite.

En fait, expliquent Ravazi et Montali, Khomeini avait été très influencé par un activiste iranien chiite proche des Frères musulmans, mouvement créé au Caire en 1928 par l’Égyptien sunnite Hassan El-Banna, pour contrer l’influence politico-culturelle de l’Occident au Proche-Orient. Son idéologie, théorisée par Sayyed Qotb, pose les bases d’un État soumis à l’application stricte et exclusive de la charia, y compris au moyen du djihad conquérant.

Par la suite, le mouvement sunnite palestinien Hamas (ferveur, zèle), fondé en 1987 et implanté à Gaza en 2007, adoptera des statuts fondés sur les mêmes principes, préconisant aussi la lutte contre les Juifs, option qui exclurait tout voisinage pacifié avec Israël. Invité par Khomeini, il ouvrira l’année suivante un bureau à Téhéran, bénéficiant ainsi de l’aide financière, de l’armement et de l’entraînement militaire du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, le bras armé du régime des mollahs.

Ce soutien profitera aussi à l’OLP et à d’autres organisations palestiniennes, dont certaines sont d’obédience marxiste. Ainsi, soulignent les auteurs, « cette alliance de l’Iranien et du Palestinien permettra à Téhéran de disposer d’un relais puissant et influent au Moyen-Orient, tout en revendiquant “la libération de Jérusalem” ».

Un autre partenaire, chiite celui-là, avait rejoint « l’axe de la résistance » : il s’agit du Hezbollah (Parti de Dieu), qui s’affirma au Liban en 1982 dans le contexte de l’opération « Paix en Galilée » déclenchée par Tsahal en vue d’anéantir les milices palestiniennes installées avec leurs armes au pays du Cèdre d’où elles lançaient des attaques contre l’État hébreu sans que les autorités libanaises, alors soumises à l’occupation de leur pays par l’armée syrienne (depuis 1976), parviennent à les contrôler. Razavi et Montali révèlent le rôle de l’ambassadeur d’Iran à Damas dans la création du Hezbollah, lui aussi armé, financé et formé sous l’autorité du Guide suprême auquel il a fait allégeance. Rien d’étonnant donc à ce que le parti chiite se soit montré solidaire du Hamas lors de l’agression terroriste commise par ce dernier le 7 octobre 2023 contre les populations juives résidant aux frontières de la Bande de Gaza.

Le soutien au 7 octobre

La République islamique d’Iran avait alors salué ce massacre comme étant « un tournant dans l’histoire légitime de la nation palestinienne contre l’occupation et l’oppression du régime sioniste », rappellent les auteurs. Rapportant une information fournie quelques jours auparavant par le Wall Street Journal – en septembre 2023, 500 membres du Hamas et du Djihad islamique auraient été envoyés en Iran pour y être entraînés par la Force Al-Qods (4) –, ils s’interrogent aussi sur l’incapacité d’Israël, malgré les puissants moyens dont il dispose, à empêcher une telle opération si minutieusement préparée.

Quant à la soumission du Hezbollah à Téhéran, après un temps d’apaisement, elle a ressurgi trois jours après le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, survenu le 28 février 2026, entraînant la mort immédiate du Guide suprême Ali Khamenei (successeur de Khomeini) et d’une partie de ses collaborateurs. Depuis lors, malgré la ferme opposition du gouvernement libanais, il entreprend des offensives contre Israël dont les ripostes plongent le pays du Cèdre dans l’incertitude.

Confrontée à une nouvelle guerre, la République islamique survivra-t-elle ? Cette question cruciale est abordée par Razavi et Montali, surtout dans leur second livre où ils décrivent la situation actuelle du régime et du peuple, les divers groupes ethniques et formes d’opposition avec leurs liens réciproques, sans oublier l’héritier du trône, Reza Pahlavi, exilé aux États-Unis, dont ils présentent la personnalité et le projet. Très complémentaires, ces deux ouvrages offrent les moyens d’accéder au plus profond d’une situation complexe.

Annie Laurent

Une propagande efficace

Dans leurs ouvrages (La pieuvre de Téhéran et Paris- Téhéran. Le grand dévoilement), Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali dévoilent les méthodes qui ont trompé les opinions occidentales concernant la réalité du projet révolutionnaire que Khomeini avait conçu en Iran, où il avait des partisans islamo-marxistes opposés comme lui au Shah Pahlavi, et qu’il s’attachait à promouvoir, notamment durant son exil en France. Là, ses propos rassurants en séduisirent plus d’un, parmi lesquels le philosophe Michel Foucault, élevant le futur Guide suprême au rang de « saint exilé ».

Une fois le régime installé à Téhéran, de très nombreux réseaux de propagande idéologique ont été institués dans le monde par la Force Al-Qods, unité d’élite chargée des opérations extérieures, qui œuvre à travers des relais (ambassades, universités, journalistes et cercles militants). La France a été – et demeure – un terrain de recrutement fertile et une victime de cette « pieuvre » qui s’active aussi en Russie, dans certains pays européens, aux États-Unis et au Proche-Orient.

Très documentés, résultat d’enquêtes sérieuses et courageuses, ces livres offrent les éléments d’une réflexion permettant de guérir bien des aveuglements.

Annie Laurent

(1) Cerf, 2025, 230 pages, 19,90 €.
(2) D’où le nom de « guerre des Douze Jours » donné à cet événement.
(3) Cerf, 2026, 236 pages, 19,90 €.
(4) Chargée des opérations extérieures et du soutien aux groupes alliés de l’Iran.

© La Nef n° 390 Avril 2026