Johann Sebastian Bach, par Elias Gottlob Haussmann (1746)

Jean-Sébastien Bach : moderne pour l’éternité

Il y a de la sainteté chez Jean-Sébastien Bach. C’est du moins ce qu’un peuple de mélomanes, quand il se confond avec celui des croyants, pense. Joie, tristesse, douleur, amour et piété se mêlent à la palette des émotions que maîtrise le Psalmiste. La parole de Dieu s’incarne, mais avec Bach, elle est faite son. Bach, c’est le cinquième évangéliste.

Il nous offre une musique qui ne se donne pas telle quelle. Jeune homme, sa musique ne me touchait guère. Je préférais les sublimes moments de Wagner ou l’héroïsme de Beethoven. L’harmonie et l’ampleur sereines de Bach s’apprivoisent. À trente ans, j’effleure à peine le mystère génial de Bach. Il faut une sorte de maturité pour apprécier les cantates et les Passions. L’épaisseur de nos vies, la maladie, la mort, et les grands mouvements de la joie, la réussite, les merveilles du bon Dieu, doivent nous traverser pour que l’on puisse sentir tout le génie du compositeur. Il faut vivre pour comprendre Beethoven ; il faut avoir vécu pour aimer Bach. Les sons, les tonalités que l’on accroche sur les émotions confèrent une sorte de patine à l’œuvre de Bach, aussi sûrement que Dieu permet aux choses de se bonifier avec le temps.

L’usage moderne que l’on se fait de Bach permet de concevoir sa musique comme une cathédrale de réminiscences. Il n’est presque pas étonnant que l’on puisse associer sa musique à La Recherche du temps perdu de Proust. Ce dernier, affectionnant le compositeur depuis ses vingt ans, fait de la musique, notamment chez le personnage de Swann, tout un monde d’émotions et de pensées enfouies : elle est l’occasion de revivre pleinement un passé ; à travers elle, il peut revivre le temps perdu. Il y a peut-être une nostalgie première chez Bach qui nous ramène toujours au passé. Alors que d’autres compositeurs nous poussent vers notre devenir, Bach nous tire toujours vers notre premier moi, originel.

La grandeur de la musique sacrée permet de donner toutes les nuances au verbe de Dieu. Verbe aux mille nuances inépuisables. La complexité de la musique laisse, à chaque écoute, un son particulier, une nuance nouvelle, une voix qui ne nous avait pas saisis. Des années après, une phrase de l’Évangile, un verset de psaume, chaque année une antienne de la liturgie de la Semaine sainte nous renverse d’émotion. Il en va de même pour Bach, dont on peut apprécier avec une écoute toujours nouvelle toutes les tensions de ses cantates et de son œuvre.

Paul Valéry dans Variétés II, fait l’éloge de la « Modernité de Bossuet », vantant les talents d’architecte de l’orateur, capable de construire tout en faisant vibrer par occasion et accident. La modernité de Bach s’accomplit aussi, comme le souligne Lucien Rebatet, dans son Histoire de la musique, par son talent de logicien. Sa musique est mathématique. Elle s’échafaude avec mesure et harmonie. La logique permet une maîtrise du contrepoint comme la construction d’une cathédrale ; les séries mathématiques s’additionnent à un sens rhétorique remarquable fait de reprise, de variation, de répétition. Mais si le compositeur d’Eisenach n’était resté qu’un simple technicien, sa musique n’aurait pas sa profondeur et serait creuse et impersonnelle. C’est parce qu’il a associé la rigueur mathématique à la foi que Bach est génial. Cette articulation-là revient à l’intelligence du christianisme : l’articulation du logos et de la charitas. Sans l’amour de Dieu, la raison retombe, et sans la raison, la foi virevolte, folle.

Jean-Sébastien Bach est chrétien. Son rôle de musicien d’église, et sa connaissance intime des Écritures, faisaient de lui bien plus qu’un compositeur : un serviteur de la liturgie, où la parole et la musique, le verbe et le son, s’éclairent mutuellement. La cantate devient ainsi une forme de prédication musicale, un écho sensible du sermon, qui en développe l’esprit et prolonge la méditation.

Chez Bach, chaque instrument possède une signification. La trompette éclate pour dire la majesté, qu’elle soit céleste ou terrestre ; le cor dessine l’espace naturel ; le violon piccolo, suspendu dans l’aigu, évoque la lumière du monde surnaturel et l’espérance du paradis. Mais cette symbolique, déjà présente chez ses contemporains, Bach la pousse plus loin, jusqu’à en faire un véritable langage spirituel.

Le hautbois, par exemple, occupe une place particulière. Instrument pastoral par excellence, il accompagne naturellement les scènes de la Nativité, comme chez tous les musiciens de son temps. Bach ne déroge pas à cette tradition dans l’Oratorio de Noël ou dans ses cantates de la fête de la naissance du Christ. Pourtant, il fait aussi entendre le hautbois dans ses méditations sur la mort. Ce rapprochement n’est pas anodin. Pour le chrétien, la mort n’est pas une fin, mais un passage, une naissance à une vie nouvelle. Le timbre pastoral du hautbois, entendu dans les œuvres consacrées à la mort, rappelle alors discrètement cette espérance : mourir, c’est entrer dans une autre naissance.

Bach dispose également d’un autre moyen d’expression : le choral. Ce chant simple, connu de tous, accompagne la vie religieuse et quotidienne. À peine la mélodie retentit-elle que les paroles surgissent dans la mémoire des auditeurs. Le choral devient ainsi un véritable « thème parlant », plus puissant encore qu’un leitmotiv, puisqu’il appartient déjà à la mémoire collective.

Dans l’Oratorio de Noël, Bach utilise ce procédé avec une profondeur remarquable. À deux reprises, il fait entendre un choral dont la mélodie est associée à la Passion. Il ouvre et referme ainsi le récit de la naissance par une musique qui évoque la souffrance et la mort du Christ. Les paroles parlent bien de la Nativité, mais la musique rappelle le Golgotha. Le sens est clair : l’Incarnation n’a de signification qu’en vue de la Rédemption. La naissance contient déjà la Croix. Par ce simple choix musical, Bach rappelle que la Nativité ne peut être comprise qu’à la lumière du Calvaire.

La musique de Bach est tout entière investie par le Christ. C’est une chaire insufflée. Habitée par les promesses du Christ ressuscité. Peut-être que le compositeur est moins prodigieux dans la jubilation du Magnificat, réglée par la pompe versaillaise et le souvenir des beffrois d’Eisenach, où les trompettistes rythmaient la vie des habitants, que dans l’intériorité. On est à genoux, devant la croix, Jésus suspendu, quand on écoute « Alles ist vollbracht », où la langueur et l’agonie laissent exprimer une tension terrible de celui qui nous dit que tout est consommé. La tristesse lasse tranche avec la nervosité héritée de l’opéra de Vivaldi.

Le choral « Guten Nacht, o Wesen » et ses paroles – « Bonne nuit, existence qui chérit le monde ! Tu ne me plais pas. Bonne nuit, péchés, restez au loin, ne revenez plus jamais à la lumière ! Bonne nuit, fierté et gloire ! À toi complètement, vie de corruption, on doit souhaiter bonne nuit ! » – nous mettent face nous-mêmes, une bougie dans la pièce.

C’est bien sûr « Ruht wohl », à la fin de la Passion selon saint Matthieu, qui, dans une sorte de perpetuum mobile pieux, nous plonge comme témoin du Christ mis au tombeau, et nous donne à voir les membres, les os du Seigneur. Pourtant, sans croire qu’il n’y a pas d’espérance, l’âme triste est toujours consolée, retenue et soutenue. C’est cela qui est beau chez Bach.

Le cantique de Syméon « Ich habe genug » ne laisse pas de nous toucher parce que le hautbois exprime la mélancolie apaisée d’un homme qui va vers la mort, heureux d’avoir vu le Messie, le devoir accompli. Malgré les horreurs, la douleur et la souffrance, le choral de la Passion selon saint Jean nous laisse entendre les promesses de résurrection et de douceur avec « Ach Herr, lass dein lieb Engelein », à la fin. La voix de ténor laisse en suspens « Engelein » – patiemment – et « Qual und Pein » – tourments et peines – comme pour mieux les lever.

Un commentateur disait sous une vidéo Youtube de « Jesus bleibet meine Freude », que cette musique l’avait sauvé du suicide. Et quelle grâce, pour un mort, de susciter, à des siècles de distance, la confiance dans la vie, la joie de la vie, l’amour de la vie par cette joie qui accompagne l’évocation du nom de Jésus !

Mais il y a mieux encore : il y a une modernité indescriptible de Bach dans sa musique, qui s’éloigne volontiers du baroque d’un Telemann, d’un Schütz ou d’un Haendel ; une modernité qui le place dans une sorte de mouvement intemporel, peut-être réservé à quelques artistes qui atteignent une forme inépuisable dans le règne de la beauté.

Pascal, à bien des endroits, est un poète surréaliste. Il y a dans les velours enflammés du Greco les troubles d’un Schiele ou d’un impressionniste. Caravage annonce Pierre Soulages dans sa première manière.

Il y a des sons chez Bach qui sont d’une excellente modernité. Je pense à « Ach, Golgatha ». La répétition du hautbois fait croire à une pièce oubliée de Ravel ou de Debussy. Les dissonances de « Herr, unser Herrscher », qui ouvrent la Passion selon saint Jean, avant d’éclater comme un psaume de Stravinsky, désarçonnent par leur intensité autant que par la vérité du sentiment et annoncent les vertiges de Ligeti.

Alors même que l’on a rendu sceptique toute idée que la beauté puisse plaire universellement et sans concept, au point de tordre les raisonnements esthétiques de Kant, Bach nous permet d’atteindre à cet universellement beau et à cette véritable beauté. Bach donne tort à tous les scepticismes et les relativismes des faux modernes. Le beau triomphe par cet amour de Dieu où l’affliction est consolée.

Il y a une phrase de Charles Péguy qui dit tout : « Rien n’est plus vieux que le journal de ce matin, mais Homère est toujours jeune. » La jeunesse qui réjouit Dieu est celle qui peut se lire ou s’entendre. Cette modernité de Bach finit par rejoindre une sorte d’éternité. Bach a toujours été là. Il y a quelque chose d’organique dans le Prélude en do majeur. Les notes utilisées par Bach semblent comme les mots de Dieu quand il crée la terre. On dirait les sons originels nécessaires à toute création, comme la vague de la grande matrice. Accompagnées des râles de Glenn Gould, les Variations Goldberg semblent jaillir d’une vague originelle de notes, avec une jeunesse telle qu’elle réjouit à la fois l’auditeur et Dieu.

Pour toutes ces raisons, Cioran, derrière cette provocation a raison : « Dieu doit beaucoup à Bach. »

© La Nef, exclusivité internet, mis en ligne le 4 mai 2026