Cardinal Sarah © Fayard

Le retour du paganisme jusque dans l’Eglise

Le cardinal Robert Sarah, préfet émérite de la Congrégation pour le Culte divin, publie un nouveau livre d’entretien avec Nicolas Diat, dans lequel il porte un regard exigeant et profond sur l’état de l’Église et du monde occidental. Entretien.

La Nef – Est-il permis, en tant que cardinal, d’avoir une analyse critique sur un pontificat passé ? Et comment jugez-vous réellement le bilan du pape François ?

Cardinal Robert Sarah – Il est non seulement permis, mais parfois nécessaire, d’exercer un discernement sur une période de la vie de l’Église. Ce discernement doit toutefois être accompli avec crainte de Dieu, avec amour de l’Église, et sans jamais tomber dans l’irrévérence. Un cardinal n’est pas un courtisan. Il est, devant Dieu, un serviteur de la vérité et un collaborateur du Siège apostolique. Aimer le pape ne signifie pas suspendre toute intelligence critique ; cela signifie parler avec loyauté, sobriété et charité.
Je me garderai donc des bilans mondains, comme s’il s’agissait d’évaluer un mandat politique. Un pontificat laisse toujours un héritage mêlé : des intuitions pastorales, des accents spirituels, mais aussi parfois des zones de trouble ou de confusion. Il serait injuste d’attribuer à un seul homme une crise qui le précède largement. J’ai eu l’occasion de parler en privé au pape François pour lui faire part humblement de mes craintes qu’une ambiguïté pratique ne brouille la clarté doctrinale.
Mon jugement réel est donc celui-ci : il faut prier pour les papes, refuser les simplifications passionnelles, mais reconnaître aussi qu’une époque peut laisser des blessures de confusion. Le devoir des pasteurs n’est pas d’entretenir les polémiques ; il est de contribuer à rendre à l’Église une parole plus limpide, plus paisible, plus théologale.

Vous évoquez un retour du paganisme au sein même de l’Église : à quoi pensez-vous précisément ?

Je pense d’abord à un phénomène intérieur : vivre au milieu des choses saintes sans plus avoir le sens de Dieu. Le paganisme n’est pas seulement l’adoration d’idoles visibles ; c’est aussi la perte du sens de l’adoration. Lorsqu’on réduit la foi à un langage sociologique, la liturgie à une animation, la morale à une négociation permanente, et l’Église à une institution devant s’ajuster aux désirs du temps, alors quelque chose du paganisme revient, non sous des formes antiques, mais sous la forme moderne de l’homme qui se met lui-même au centre.
Ce paganisme se reconnaît à plusieurs signes : l’effacement du sens du péché, la gêne devant l’affirmation de la vérité révélée, la banalisation de la liturgie, la fascination pour les catégories du monde, l’oubli de la finalité surnaturelle de l’Église. Lorsque Dieu n’est plus premier, même dans l’Église, tout le reste s’altère.
Ce paganisme est une idéologie liquide qui s’infiltre partout. Chaque fois que nous renonçons à la lumière de Dieu pour prendre une décision, chaque fois que les critères de la popularité mondaine prennent le pas sur les béatitudes, notre cœur se laisse gagner par ce paganisme insidieux qui consiste à vivre comme si Dieu n’existait pas.

Votre analyse de la situation de l’Église est souvent sévère : par quoi la perméabilité à l’esprit du temps se caractérise-t-elle ?

Elle se caractérise principalement par la peur de déplaire au monde. Dès lors, on préfère l’ambiguïté à la clarté, l’accompagnement sans conversion à la miséricorde qui guérit, la communication à la contemplation, l’horizontalité à l’adoration. On finit par croire que l’Église sera mieux écoutée si elle parle comme tout le monde. Or le monde n’attend pas de l’Église qu’elle répète ses mots ; il attend qu’elle lui ouvre le Ciel.
La perméabilité à l’esprit du monde est la grande hérésie de notre temps. Il y a eu des époques où l’Église était trop liée aux pouvoirs séculiers. Elle se trouvait alors parfois empêchée de prêcher l’Évangile en toute liberté. Guidée par l’Esprit Saint, l’Église s’est libérée de ces empêchements. Je pense à la grande réforme grégorienne autour de l’an mil. Un millénaire plus tard, le monde tente à nouveau de ligoter l’Église. Il n’agit plus par des moyens militaires et politiques, il veut enfermer l’Église dans une culture dont il définirait lui-même les dogmes. L’Église doit aujourd’hui se libérer à nouveau de cette culture mondaine. Elle doit s’affranchir des dogmes médiatiques pour prêcher en toute liberté la parole de Dieu transmise par le Christ. Cette réforme n’est pas institutionnelle, elle est intérieure.

Voyez-vous un renouveau ?

Oui, ce renouveau existe partout où l’on retrouve le sens de la prière silencieuse, de la confession, de l’Eucharistie adorée, de la doctrine transmise avec amour et précision. Je le vois chez des jeunes qui ne cherchent pas une religion affadie, mais une foi entière ; chez des prêtres qui veulent redevenir des hommes de Dieu ; dans des familles qui consentent à vivre à contre-courant ; dans des communautés religieuses où la liturgie est vraiment orientée vers le Seigneur. Je crois que la réforme intérieure de l’Église a commencé. Elle n’a pas été décrétée par le haut. Elle est suscitée par l’Esprit Saint dans les âmes.

Comment voyez-vous l’avenir de la question liturgique ? Et quelles conséquences auraient, du côté de la Fraternité Saint-Pie X, des ordinations épiscopales sans mandat pontifical annoncées pour le 1er juillet ?

L’avenir de la question liturgique ne peut pas être la guerre des sensibilités. La liturgie appartient à l’Église, non à des partis. Il faut sortir d’une logique de suspicion mutuelle. La vraie question n’est pas : quel camp va vaincre ? La vraie question est : comment rendre à toute la liturgie catholique sa dignité sacrée, sa continuité, son orientation vers Dieu, et sa capacité à faire entrer les âmes dans le mystère du Christ ?
Il ne s’agit donc pas seulement de faire une place à des personnes attachées à une forme liturgique, même si cela est absolument nécessaire. Il s’agit, pour toute l’Église, pour toutes les paroisses, de retrouver l’essence même du culte liturgique. Le travail est immense car nous avons largement oublié que la liturgie est d’abord le culte de la majesté divine selon l’expression de Vatican II.
S’agissant de la Fraternité Saint-Pie X, la situation demeure objectivement grave et elle me peine profondément. Des sources proches de la Fraternité ont annoncé de nouvelles consécrations épiscopales pour le 1er juillet 2026, et le Saint-Siège aurait averti qu’un tel acte constituerait une rupture décisive avec la communion ecclésiale. En droit canonique, le Code prévoit que l’évêque qui confère une consécration épiscopale sans mandat pontifical, ainsi que celui qui la reçoit, encourent une excommunication latae sententiae. Ici, l’acte posé serait encore plus grave puisqu’il s’agirait d’ordonner un évêque contre une demande formelle du Siège apostolique.
Mais au-delà de la sanction, il faut dire ceci : un acte de cette nature blesserait encore davantage l’unité visible de l’Église. La fidélité à la Tradition ne peut pas être séparée de la communion hiérarchique. Et la communion hiérarchique, de son côté, ne doit jamais mépriser la souffrance ou les questions doctrinales qui se sont accumulées. Il faut vérité et charité ensemble. Je crois qu’il nous faut jeûner et prier pour que l’irréparable soit évité.

Y a-t-il selon vous des points doctrinaux de Vatican II et du Magistère qui l’a suivi qui mériteraient des éclaircissements, voire des corrections ?

Je parlerais d’abord d’éclaircissements plutôt que de corrections. Un concile doit être lu dans la continuité de la foi de toujours. Là où certains textes ont donné lieu à des interprétations divergentes, voire opposées, il est légitime de demander un approfondissement, afin d’écarter les lectures de rupture. L’Église n’a rien à craindre de la clarté. Cette interprétation revient au Magistère. Elle a largement été initiée par Jean-Paul II et Benoît XVI.
Les domaines qui appellent souvent un travail plus précis sont connus : la liberté religieuse, l’œcuménisme, le rapport entre l’Église et le monde moderne, la collégialité, certaines formulations pastorales dont l’usage a parfois encouragé une herméneutique de discontinuité. Mais il faut ici une grande paix intérieure : il ne s’agit pas de juger le concile comme on juge un programme politique. Il s’agit de servir l’intelligence plus unifiée de la foi. L’enseignement de l’Église ne se contredit pas. Il est toujours le même puisqu’il n’est rien d’autre que la révélation transmise par le Christ sans cesse approfondie et toujours mieux comprise.

Le relativisme est-il inhérent au fonctionnement d’une démocratie ? Quelles sont les armes du disciple du Christ contre ce relativisme ?

La démocratie n’est pas en elle-même le relativisme. Elle peut être un cadre politique légitime. Mais elle devient relativiste lorsqu’elle prétend que la majorité suffit à définir le bien et le mal. Aucune procédure ne peut créer la vérité. Si la démocratie se coupe de la loi morale naturelle, elle se vide de son âme et finit par devenir la gestion fluctuante des désirs dominants. Une démocratie qui ne reconnaît pas une limite objective et transcendante à son pouvoir devient une dictature du relativisme.
Les armes du disciple du Christ sont simples et redoutables : la prière, la formation doctrinale, la vie sacramentelle, la lectio divina, le courage de la vérité, et surtout la charité. Le relativisme progresse lorsque les catholiques eux-mêmes doutent qu’il existe une vérité à aimer. Il recule lorsqu’ils montrent, par leur vie, que la vérité n’est pas une violence, mais une lumière.

Vous évoquez un « Occident décadent ». Voyez-vous malgré tout des signes d’espérance ?

Oui, heureusement. L’espérance chrétienne n’est jamais naïveté, mais elle refuse le désespoir. L’Occident est profondément blessé : il doute de lui-même, il a perdu le sens de la transmission, il conteste jus­qu’aux évidences anthropologiques les plus fondamentales. Pourtant, au cœur même de cette crise, des signes apparaissent.
On observe en Europe une hausse des baptêmes d’adultes et des retours à la foi. Ce n’est pas un triomphe sociologique ; c’est un signe spirituel. Lorsque les sécurités culturelles s’effondrent, certaines âmes redécouvrent que Dieu seul demeure. En France, par exemple, la vigile pascale 2025 avait déjà confirmé une augmentation des baptêmes d’adultes, et ce mouvement s’est poursuivi en 2026 selon de nombreux constats ecclésiaux locaux. J’y vois moins un « retour de chrétienté » qu’un réveil de la soif de Dieu.
L’espérance se voit aussi dans la jeunesse qui cherche le silence, dans l’attrait renouvelé pour l’adoration eucharistique, dans certaines familles nombreuses, dans des monastères fervents, dans des prêtres qui veulent tout redonner au Christ.

Quelles sont selon vous les priorités du pape Léon XIV ?

Je n’ai pas à fixer ses priorités à sa place. Mais en écoutant ses premières paroles et ses interventions récentes, on discerne déjà quelques accents. Dès sa première bénédiction Urbi et Orbi du 8 mai 2025, il a placé au centre la paix du Christ ressuscité, une paix qu’il a décrite comme « désarmée et désarmante ». Par la suite, ses prises de parole ont souvent insisté sur la paix, l’unité, la mission, ainsi que sur la responsabilité doctrinale de l’Église et la nécessité d’un témoignage chrétien crédible.
Je dirais donc que ses priorités, telles qu’elles se laissent entrevoir, sont la restauration de l’unité dans la vérité, le recentrement christologique, une paix enracinée dans l’Évangile plutôt que dans les équilibres du monde, et une Église moins agitée par elle-même que tournée vers Dieu. Les appels à l’unité et à la paix reviennent avec constance dans les textes et interventions du Saint-Siège de ces derniers mois.
Si ce pontificat aide l’Église à retrouver davantage de clarté doctrinale, de profondeur liturgique, de paix intérieure et de sens de Dieu, alors il rendra un grand service au peuple fidèle.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

  • Cardinal Robert Sarah, Nicolas Diat, 2050, Fayard, 2026, 288 pages, 22,90 €.

© La Nef n° 391 Avril 2026