Basilique Notre-Dame d'Afrique à Alger © Wikimedia - Chettouh Nabil

La dégradation de la liberté religieuse en Algérie

Le Saint-Père a entamé son voyage en Afrique par une première étape en Algérie, sur les traces de saint Augustin, dont il se réclame le « fils spirituel ». Dans un contexte de restrictions croissantes des libertés publiques, il s’y est présenté comme « témoin de paix ». Une séquence qui offre l’occasion de mettre en lumière la situation difficile des chrétiens du pays au moment où l’ECLJ publie un rapport inquiétant.

Trente ans après l’assassinat des moines de Tibhirine en 1996 par des groupes islamistes, le pape s’est rendu en Algérie, avec la volonté affichée de « poursuivre le dialogue » entre « les mondes chrétien et musulman ». Cette visite, à la fois diplomatique et spirituelle, a pris les accents d’un pèlerinage sur les traces de saint Augustin, une figure qui constitue un pont naturel entre mémoire nationale et héritage chrétien. Car si l’Algérie est aujourd’hui majoritairement musulmane, elle fut dans l’Antiquité l’un des foyers majeurs du christianisme.

Dans un pays aujourd’hui à 99 % musulman, la présence chrétienne demeure significative. Selon l’ONG Portes Ouvertes, ils seraient 156 000 ; selon d’autres, ils seraient en réalité beaucoup plus, mais il est difficile de s’en faire une idée précise, faute de statistiques officielles. La grande majorité est issue de conversions au protestantisme évangélique, amorcées dans les années 1990 et toujours en cours. Une petite Église catholique subsiste également, composée de quelque 8000 membres, surtout des étrangers, notamment originaires d’Afrique subsaharienne. Ces chrétiens s’engagent au service du bien commun, mais subissent pour autant une atteinte importante à leur liberté de religion.

Les minorités religieuses face à l’islam d’État

Depuis 2019 et le mouvement du Hirak, la situation s’est nettement durcie ; l’Algérie connaît un resserrement politique marqué par des restrictions croissantes des libertés publiques : d’opinion, d’expression, de la presse ou encore de religion. Boualem Sansal et Christophe Gleizes en ont fait notoirement les frais.

Le pluralisme n’est pas un concept en vogue en Algérie, qui promeut une identité nationale unique, qui serait arabe et islamique. L’article 2 de la Constitution consacre l’islam comme religion d’État, reléguant les autres croyances à la marge. En 2020, la référence à la liberté de conscience a même été supprimée du texte constitutionnel.

Les minorités chrétiennes ne bénéficient d’aucune reconnaissance spécifique, et évoluent dans un cadre juridique incertain. Cette absence de statut promet le chrétien à de nombreuses difficultés. Soumis, comme tous les citoyens, au Code de la famille – largement inspiré du droit musulman –, il se heurte à un système discriminatoire, notamment en matière de mariage et d’héritage. Celui-ci interdit notamment « le mariage d’une musulmane avec un non-musulman » (article 30), et prévoit que « sont exclus de la vocation héréditaire les apostats » (article 138). Par ailleurs, l’administration refuse d’enregistrer certains prénoms à l’état civil, quand ils sont jugés non conformes à la « consonance algérienne ». Des obstacles apparaissent aussi lors de démarches liées à un décès, comme l’obtention d’un certificat, ou l’inhumation dans un cimetière chrétien, en particulier pour les convertis.

Les lois algériennes contre la liberté religieuse

L’article 51 de la Constitution dispose que « la liberté d’exercice des cultes est garantie » mais précise ensuite que celui-ci s’exerce « dans le respect de la loi ». Or cette loi en limite fortement la portée. Les chrétiens évoluent dans un flou juridique : officiellement libres de pratiquer leur foi, ils restent dépendants d’autorisations administratives pour l’essentiel de leurs activités.

Ce régime d’autorisation préalable est instauré par une ordonnance adoptée en 2006, qui encadre strictement « l’exercice des cultes autres que musulmans ». À partir de 2017, ce texte fut remis au goût du jour par les autorités, conduisant à la fermeture de nombreux lieux de culte protestants : 58 sont aujourd’hui scellés. Parallèlement, l’ouverture de nouveaux lieux est bloquée, notamment en raison de la loi de 2012 sur les associations, qui rend très difficile la reconnaissance légale des organisations religieuses. C’est dans ce contexte que l’Église protestante d’Algérie (EPA), à laquelle sont affiliées la plupart des communautés évangéliques, a perdu son statut légal en 2012, faute de renouvellement.

Les évangéliques sont ainsi contraints de se retrouver de manière informelle pour prier, et en cela faire preuve d’imagination : réunions dans des espaces privés aménagés, en ligne ou en plein air, les idées ne manquent pas. De son côté, l’Église catholique, elle, conserve ouverts ses lieux de culte, en particulier la très emblématique basilique Notre-Dame d’Afrique à Alger, mais reste largement cantonnée à un rôle institutionnel et évite toute activité missionnaire. Bien que la hiérarchie s’efforce de coopérer avec l’État, Caritas Algérie a dû fermer ses portes en 2022 après que les autorités l’ont qualifiée d’« organisation non autorisée ».

La pression s’exerce également sur le plan pénal. L’ordonnance de 2006 incrimine le prosélytisme, définissant de manière large toute tentative de conversion d’un musulman, ainsi que les comportements consistant à « ébranler la foi d’un musulman ». Une telle disposition permet de poursuivre des fidèles pour des activités telles que la diffusion de contenus religieux ou l’organisation de réunions de prière dans des lieux « non autorisés ». Le Code pénal sanctionne également le blasphème, instrument juridique régulièrement utilisé à l’encontre de l’apostat, qui fait déjà face aux pressions inévitables de la part de son entourage.

Ces dernières années, les poursuites visant les chrétiens se sont multipliées. La répression est particulièrement sévère en Kabylie, où se concentre une grande partie des conversions. Un phénomène qui ne fait qu’augmenter la nervosité du gouvernement face à cette région au particularisme assumé et aux aspirations autonomistes. En avril 2025, après une célébration du Vendredi saint, dix chrétiens ont été détenus pendant neuf heures, interrogés, photographiés et leurs téléphones confisqués. En mai 2024, le pasteur Youssef Ourahmane, vice-président de l’EPA, a vu sa condamnation confirmée en appel : un an de prison ferme, six mois avec sursis et 100 000 dinars d’amende pour « célébration d’un culte non autorisé » dans un « édifice non permis à cet effet ».

La visite du pape : un nouvel espoir pour les chrétiens

« En deux jours en Algérie, nous avons eu une formidable opportunité de continuer à bâtir des ponts, de promouvoir le dialogue », a déclaré Léon XIV aux journalistes mercredi matin, lors de son vol pour Yaoundé. Si le succès d’un voyage papal se mesure à l’espérance qu’il sème dans les cœurs, celui-ci en est assurément un. Chez les chrétiens du pays, éprouvés mais au rendez-vous, une forme d’espérance renaît. Cette visite a constitué un soutien moral important, dont ils avaient bien besoin. Catholiques comme protestants – le pape a tenu à souligner la diversité des communautés chrétiennes –, tous espèrent que cette séquence marquera un tournant.

En se rendant sur les traces de saint Augustin, notamment sur les ruines d’Hippone, à Annaba, le pape a réactivé la mémoire chrétienne ancienne de l’Algérie. Reste à savoir si cet élan s’inscrira dans la durée. En 2001 déjà, aux lendemains de la guerre civile, le président Bouteflika avait convoqué à Alger un colloque international consacré à cette figure, qu’il entendait ériger en symbole d’une « Algérie nouvelle ». Or l’accalmie démocratique s’était révélée de courte durée, illustrant une reconnaissance ponctuelle d’un héritage chrétien, mobilisé au gré des circonstances. Cette visite aura en tout cas permis de replacer la question des libertés religieuses en Algérie au centre de l’attention internationale. Espérons que ces 48 heures ouvriront la voie à des réformes, et notamment à la réouverture des lieux de culte.

Constance Avenel
Chargée de plaidoyer à l’ECLJ

  • ECLJ, L’oppression des chrétiens d’Algérie. Rapport 2026, 40 pages : à télécharger gratuitement sur : https://eclj.org/

© La Nef n° 391 Mai 2026