Il est des catastrophes vers lesquelles on s’avance les yeux grand ouverts et en pleine connaissance de cause, sans vouloir les éviter. La rupture schismatique qui se dessine de la part de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) est de celles-ci, comme si les protagonistes en avaient accepté l’inéluctabilité. À quelques jours de l’événement, il est devenu essentiel que chacun dispose des critères de discernement nécessaires à l’exercice de son choix en conscience. Cette conscience, dont le créateur nous a dotés et qui nous identifie comme image de Dieu afin d’agir à Sa ressemblance, a été qualifiée par le cardinal Newman de « Vicaire originel du Christ »[1], s’inscrivant dans la lignée de saint Thomas d’Aquin qui n’hésitait pas à écrire que l’homme doit tenir le jugement de sa conscience pour vérité « dérivée de Dieu »[2] ; non pas par subjectivisme, évidemment, encore moins parce que l’homme serait maître du bien et du mal comme Satan s’efforce de l’en convaincre, mais parce que, cette conscience étant au sommet de l’acte de notre intelligence, chacun est tenu de la former à la vérité et au bien, en sachant que sa conscience elle-même sera jugée par Dieu : c’est par elle, dans l’adhésion à la vérité et le choix du bien, que chacun engage son salut éternel. Voilà pourquoi saint Paul peut écrire, dans la lettre aux Romains : « Celui qui agit sans bonne foi est condamné (car) tout ce qui ne procède pas de la bonne foi est péché » (Rm XIV, 23).
D’où à présent la nécessité de répondre aussi simplement que possible à deux questions liées : qu’est-ce qu’un schisme et en quoi serait-il réalisé ?
Au mois de février dernier, le supérieur de la FSSPX a annoncé son intention de consacrer plusieurs évêques, sans en avoir reçu le mandat du Pape Léon XIV, et même contre sa défense expresse. Selon lui, la nécessité des fidèles de la Fraternité et le blocage des discussions avec Rome le justifieraient.
On sait que, en 1988, lorsque Mgr Lefèbvre, fondateur de la FSSPX, a consacré quatre évêques malgré l’opposition du Pape Jean-Paul II, il a voulu perpétuer son œuvre, tout en espérant que cet acte n’aurait pas à se reproduire. Or, à l’issue des négociations qui s’étaient déroulées au printemps 1988 et qui avaient abouti à un protocole d’accord le 5 mai, il avait été convenu que le Pape lui désignerait un successeur qui serait choisi au sein de la Fraternité et qui serait consacré le 15 août suivant. Mais Mgr Lefèbvre est passé outre afin d’imposer tout de suite ceux dont il entendait se réserver seul le choix afin de ne pas dépendre de Rome. Il en avait résulté automatiquement l’excommunication (c’est-à-dire le constat d’une mise hors de la communion de l’Église) de l’intéressé et des quatre évêques consacrés. Par une mesure de clémence qui ne validait cependant pas les sacres illicites, ces excommunications avaient été levées en 2009 par Benoit XVI lorsque l’un de ces évêques, devenu supérieur de la FSSPX, avait reconnu l’autorité pontificale et que des discussions reprenaient pour surmonter les différends.
Depuis lors, la Fraternité s’est dotée d’un nouveau supérieur, tandis que les discussions se sont enlisées. C’est dans ce contexte qu’est intervenue l’annonce des nouvelles consécrations.
À la différence de ce qui s’est passé en 1988, cette année l’annonce a été suivie d’un débat public abondant et argumenté[3] – en dépit d’un silence épiscopal, au moins en France, qui interroge… Il n’y a donc pas lieu de reprendre ici les termes de ce débat. Je me contente d’en citer quelques jalons importants auxquels chacun peut se référer. Le Père Louis-Marie de Blignières, fondateur de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, est intervenu à plusieurs reprises, notamment sur le site « Sedes Sapientiae »[4] ; le Père Cyrille, moine du Barroux, a développé une longue et précise réfutation des erreurs ou demi-vérités souvent invoquées par la FSSPX en matière historique, théologique et canonique[5] ; enfin l’ouvrage, précis et documenté, écrit en urgence par l’abbé Albert Jacquemin, vicaire judiciaire du tribunal pénal canonique national, sous le titre « Le choix de la rupture »[6], a été publié par les éditions du Cerf au début du mois de mai pour être lu tant qu’il en est encore temps.
En 1988, Jean-Paul II avait qualifié les consécrations illicites d’« actes schismatiques » et avait expressément exhorté les fidèles à ne pas y adhérer. Mais, pour maintenir une porte entrouverte, il s’était abstenu de déclarer le schisme consommé ; tout comme ses successeurs. Le Pape François a même étendu les facultés des prêtres de la FSSPX pour leur permettre, sous certaines conditions, de célébrer validement les sacrements de pénitence et de mariage. À présent, qu’en serait-il ? Nous ne savons évidemment pas quelle sera la réaction de Rome si, comme c’est probable, les sacres épiscopaux ont lieu. Mais il est permis, d’ores et déjà, de discerner ce à quoi la logique de la situation conduirait, ne serait-ce que pour prévenir, s’il se peut, une issue dramatiquement fatale :
- D’abord il y aurait une désobéissance voulue et assumée envers une défense expressément formulée par le Pape, dans la continuité de celle de 1988 mais en l’aggravant parce que ces nouvelles consécrations marqueraient la volonté de la FSSPX de perdurer dans la désobéissance ; or la désobéissance porterait sur un point essentiel de la constitution divine de l’Église, à savoir l’autorité suprême que le Pape détient en vertu du « pouvoir des clés » qui lui a été conféré par Jésus-Christ avec l’assurance que « les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre (son) Église » (cf. Mt XVI, 18-19).
- Par voie de conséquence, cette désobéissance entraînerait une rupture grave de la communion ecclésiale : en effet, tout évêque, successeur des apôtres au sein du collège épiscopal, reçoit du Souverain Pontife la mission d’être le pasteur des fidèles qui lui sont confiés en vue de les sanctifier, de les enseigner, et de les gouverner ; il ne peut agir légitimement qu’en union avec lui, et jamais sans lui.
Ainsi, le schisme consisterait en la négation pratique de la primauté pontificale dans le gouvernement de l’Église, assortie d’un refus persistant et assumé de s’y soumettre (cf. la séparation de l’Église d’Angleterre voulue par Henry VIII au XVIème siècle ; ou, en France, la création de l’Église constitutionnelle par les révolutionnaires). Ainsi, en dépit de ses protestations de fidélité à la Tradition et quelles que soient les justifications invoquées, la FSSPX prouverait sa volonté de fonctionner de manière autonome par rapport à l’Église, avec ses propres critères et sa propre hiérarchie, se plaçant elle-même en dehors de la communion ecclésiale.
Tout schisme s’accompagne de divergences doctrinales qui en sont autant la cause que la conséquence : la désobéissance a besoin de se justifier quand elle récuse l’autorité de l’Église.
À la source de la contestation lefèbvriste, il y avait une réaction contre les graves dérives de la période post-conciliaire[7]. Aujourd’hui, quoi qu’en pensent encore de nombreux fidèles, la question liturgique (célébration de la messe selon le rite ancien) n’est plus centrale[8]. En réalité, la crise est beaucoup plus profonde. Très vite, en effet, Mgr Lefèbvre et les dirigeants de la FSSPX ont élargi la contestation à tout l’enseignement du Concile ainsi qu’à toutes les réformes consécutives opérées par l’Église. Il est d’ailleurs symptomatique que le supérieur de la FSSPX ait refusé d’entrer dans le dialogue doctrinal qui lui a été à nouveau proposé par Rome en février, au motif que celui-ci était conditionné par un renoncement aux consécrations envisagées, et qu’il n’aurait pas d’issue. En effet, la FSSPX s’est autoproclamée seule gardienne de la Tradition catholique, mais d’une Tradition qu’elle a réinterprétée à sa propre lumière et contre l’Église elle-même en ignorant la promesse du Christ d’assister Celle-ci de son Esprit jusqu’à la fin des temps.
Voilà pourquoi l’aboutissement du schisme semble hélas probable. Qui serait concerné ? Sans préjudice de ce que dirait l’Église en sa sagesse si elle en constate la consommation, on peut considérer que seraient concernés tous ceux qui y adhéreraient formellement, c’est-à-dire : les dirigeants de la FSSPX qui auront pris la décision des sacres illicites, les évêques consacrés sans mandat pontifical et leurs consécrateurs (indépendamment de l’excommunication automatique qu’ils encourraient par ailleurs), sans doute les prêtres qui demeureraient volontairement dans la Fraternité, ainsi que ceux des fidèles qui revendiqueraient leur appartenance à celle-ci. Ce faisant, par leurs propres actes, objectifs et publics, ils se mettraient eux-mêmes et automatiquement en dehors de la communion ecclésiale. En conséquence, quels que soient leurs sentiments ou leurs intentions par ailleurs, ils encourraient l’excommunication qui en résulte de droit. Enfin, participer consciemment et délibérément à leurs célébrations deviendrait aussi gravement fautif.
On ne sauve pas la foi contre le Pape, ni contre l’Église telle que le Christ L’a voulue, avec sa hiérarchie incarnée en ce monde par le Pape et les évêques en communion avec lui. Mais on y parvient éventuellement par la fidélité et la prière, en unissant vérité et miséricorde, dans la docilité au Saint-Esprit, et par l’obéissance aux pasteurs légitimes que l’Église nous donne, en dépit de leurs erreurs, fautes et péchés, même quand cette obéissance est difficile : seule l’Église a les paroles de la Vie éternelle !
François de Lacoste Lareymondie
[1] John Henry Newman, « Lettre au Duc de Norfolk ». En en faisant un saint et un docteur de l’Église, Celle-ci l’a qualifié de « docteur de la conscience » à très juste titre.
[2] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia IIae, q 19 (a. 5 et 6).
[3] Il me semble en avoir été un des premiers protagonistes avec un article mis en ligne sur le site de « La Nef » le 18 février : https://lanef.net/2026/02/17/nouvelles-ordinations-episcopales-de-la-fraternite-sacerdotale-saint-pie-x-va-t-on-vers-le-schisme-en-acte/
[4] Avec un premier article publié le 20 février sur le site de la revue « Sedes Sapientiae » et intitulé « Les sacres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X : une usurpation de juridiction » : https://revuesedes.fr/sacres_fsspx_juridiction/
Ainsi qu’un entretien publié par Famille Chrétienne dans son numéro 2511, semaine du 28 février au 6 mars 2026.
[5] Père Cyrille : « On ne sauve pas la foi contre le Pape : réponse à Mgr Schneider à propos de la FSSPX », publié sur le site de « La Nef » le 29 avril : https://lanef.net/2026/05/05/on-ne-sauve-pas-la-foi-contre-le-pape/
[6] Albert Jacquemin : « Le choix de la rupture », Ed du Cerf. Plusieurs recensions en ont été publiées, notamment le 27 mai sur le site de « Aleteia » : https://fr.aleteia.org/2026/05/27/le-choix-de-la-rupture-comprendre-le-conflit-entre-rome-et-la-fsspx/
[7] Il ne faut ni les nier ni les escamoter : elles ont fait beaucoup de dégâts. Dans un tout dernier article, le P. Louis-Marie de Blignières a eu raison de rappeler, comme l’avait fait observer naguère le cardinal Ratzinger, que « dans un schisme, les torts sont malheureusement partagés » ; article publié dans le n° 176 de la revue « Sedes Sapientiae » sous le titre « Le séparatisme n’est pas une solution catholique » : https://revuesedes.fr/separatisme-pas-catholique/
Cependant l’existence de torts réciproques, aussi graves soient-ils, ne justifie jamais la rupture de la communion ecclésiale ; prétendre le contraire serait faire mentir le Christ !
[8] En effet, les fidèles peuvent participer à la messe et célébrer les sacrements selon le rite ancien en toute légitimité dans de nombreux endroits dont les desservants sont fidèles à Rome.
© LA NEF le 10 juin 2026, exclusivité internet
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