Aider les convertis à persévérer

L’augmentation importante du nombre de baptêmes d’adultes pose la question du suivi de ces jeunes chrétiens dont certains peinent à persévérer. Un excellent ouvrage propose des pistes intéressantes (1).

Un chiffre résume l’enjeu : entre 2000 et 2023, le nombre de baptêmes annuels en France est passé de 400 000 à 200 000. Dans le même temps, les baptêmes d’adultes progressent, portés par une nouvelle attractivité du catholicisme dans des milieux où il avait presque disparu. Le paradoxe n’est qu’apparent. Ces deux courbes racontent la même histoire : celle d’une Église qui sort du régime de la transmission sociologique pour entrer dans celui de la conversion personnelle. Et qui n’y est pas toujours bien préparée.

La question centrale n’est pas celle du baptême lui-même, mais de ce qui vient après : la vie chrétienne sur le long terme. Certaines sources avancent le chiffre de 10 % de persévérance réelle. Que peut faire l’Église pour inverser cette tendance ?

Comprendre le contexte

La première partie de l’ouvrage situe le catholicisme français dans son contexte de sécularisation accélérée : déclin de l’affiliation religieuse en qualité et en quantité, sectorisation de la foi reléguée à la sphère privée, déclassement de l’autorité religieuse dans l’espace public. Ce processus n’est pas seulement le fruit de pressions extérieures : il a aussi des causes internes à l’Église elle-même.

Or le catholicisme français est en pleine recomposition : largement minoritaires, les catholiques pratiquants constituent désormais une minorité consciente d’elle-même, plus homogène, plus exigeante, davantage positionnée en contre-culture. Cette intensification a des effets positifs en termes de transmission de la foi, de vocations, mais elle embarque le risque d’un catholicisme élitiste, trop exigeant, et d’une accentuation du décalage entre les générations de croyants. La « transition minoritaire » pourrait poursuivre la sécularisation par d’autres moyens, en séparant davantage l’Église de la société.

Les catéchumènes d’aujourd’hui appartiennent à la troisième génération après le décrochage. Or la « foi sans pratique » ne se transmet pas : ceux qui reviennent au catholicisme viennent souvent de familles où n’existe plus qu’une figure solitaire de croyant – un grand-père, une grand-mère – qui a prié toute sa vie. Ce contexte rend caduc le modèle pastoral de la « mèche qui fume » : chercher à maintenir un contact minimal avec les masses de croyants distancés s’avère aujourd’hui inefficace. L’ouvrage appelle ainsi à une pastorale de l’engagement explicite.

Un autre élément de diagnostic s’ajoute à cette réflexion : la culture des prêtres – comme des laïcs engagés dans l’accompagnement des nouveaux chrétiens – est souvent « bourgeoise », portée vers le concept, le savoir, la singularisation intellectuelle. Or le milieu populaire, qui fournit aujourd’hui une part importante des catéchumènes (le creux du « U » sociologique catholique), fonctionne autrement : il a besoin de modèles concrets, d’une religion en actes, d’un groupe d’appartenance où se conformer sans avoir à se distinguer.

Fondements théologiques

Le cœur théologique de la réflexion s’articule autour de la notion d’état de grâce. L’Écriture place le thème de la persévérance au cœur de l’alliance nouvelle : la métaphore nuptiale des prophètes et du Cantique des Cantiques exprime la beauté et la fragilité de la relation entre Dieu et son peuple, avec la nécessité d’une adhésion libre et totale. Le Nouveau Testament ne mitige pas cette exigence, au contraire : il accentue même la peine individuelle pour ceux qui, après avoir connu la lumière, viendraient à y renoncer. Jésus lui-même dissuade explicitement quiconque ne serait pas décidé à le suivre jusqu’au bout. En pratique, un catéchumène laissé dans l’ignorance des exigences de la vie chrétienne n’est pas ménagé, il est floué.

De l’apparition du catéchuménat dans les Actes des Apôtres et à l’époque patristique jusqu’à saint Thomas d’Aquin, l’Église ancienne avait élaboré un dispositif d’une remarquable cohérence, articulant instruction doctrinale, examen des motivations, épreuve de la vie morale, ascèse, prière et exorcismes, sur une durée de deux à quatre ans selon les régions. L’entrée en catéchuménat était précédée d’un examen par l’évêque et requérait la caution d’un « répondant » chrétien. Un nouveau scrutin permettait ensuite de vérifier si le candidat était réellement prêt au baptême. Cette « première pénitence » était considérée comme la condition sine qua non d’un baptême fructueux, sans quoi le sacrement imprimerait certes son caractère mais ne produirait pas ses effets.

L’analyse psychologique thomiste complète cette réflexion et permet de distinguer l’impénitence – qui empêche de recevoir le sacrement – et la faiblesse, objet du combat spirituel, soutenu par la grâce sacramentelle qui ne remplace cependant pas le travail du néophyte. Saint Thomas explique comment la concupiscence, ce « foyer de péché » qui atteint l’intelligence, la volonté et l’appétit sensible, demeure après le baptême dans des traces qui rendent difficile la vertu et exposent à la rechute. Au lieu de taire cette réalité pour ne pas décourager, elle doit au contraire être annoncée clairement pour que le néophyte ne soit pas déstabilisé après le baptême par l’expérience de ses propres faiblesses. Ayant distingué impénitence et faiblesse, il importe encore d’équilibrer la part de la grâce et celle de la liberté, évitant pélagianisme et quiétisme ; et de responsabiliser le néophyte, sans le culpabiliser, en lui rappelant que la volonté demeure souveraine et libre, et que cette conscience est la première marche du recommencement.

Enjeux spirituels

La réflexion se poursuit sur un registre plus opérationnel, spirituel, culturel et pastoral.

Les grandes lois de la vie spirituelle – les trois âges, les étapes de la croissance intérieure et les crises prévisibles du chemin – ont été largement oubliées aujourd’hui et ne font pas partie de l’accompagnement des nouveaux chrétiens. Sainte Thérèse d’Avila avait pourtant averti que beaucoup tombent précisément au stade des progressants, période de grande ferveur mais aussi de grande fragilité, où les consolations initiales cèdent la place à l’épreuve et à la sécheresse. Le néophyte qui n’a pas été averti risque d’interpréter cette traversée comme si sa conversion était illusoire. Il importe donc de présenter la vie chrétienne dans la perspective des fins dernières, sans laquelle les exigences du chemin restent incompréhensibles, d’annoncer dès le départ un chemin d’étapes avec des passages et des épreuves prévisibles, de proposer des saints comme compagnons de route et comme témoins. Enfin et surtout il faut respecter les étapes de la croissance spirituelle, rappeler que les grâces fortes du début sont des appels, non des états stables, consolider les bases ordinaires plutôt que de croire s’envoler vers des formes d’oraison ou d’apostolat prématurées. Au cœur du chemin des commençants, sainte Thérèse prévient que la relation d’amitié avec le Christ se construit et se nourrit par une prière active appuyée sur l’imagination.

L’ouvrage complète cette intuition spirituelle par une vision anthropologique réaliste. Ce qui nous apparaît comme bien (et qui attire donc notre volonté) dépend de nos dispositions. La vertu morale peut donc être favorisée ou entravée par le milieu culturel. Jean-Paul II avait introduit la notion de « structures de péché », pour désigner ce qui prédispose à des actes contraires à la nature de l’homme : la conversion des catéchumènes et néophytes qui vivent souvent au cœur de telles structures est ainsi une véritable remontée à contre-courant. La parole d’exhortation seule ne suffit pas : il faut une vraie accoutumance, soutenue par un contexte communautaire qui rende possible la rupture du cercle vicieux pour entrer dans un cercle vertueux.

Questions difficiles, réponses claires

Renaître et Vivre n’évite pas les questions les plus ardues : situations matrimoniales irrégulières, contraception, questions professionnelles impliquant des compromis moraux sérieux. La ligne directrice proposée est claire : un accompagnement honnête ne peut esquiver ces réalités concrètes sous prétexte de ne pas décourager. Il serait malhonnête de laisser un catéchumène s’engager dans le baptême sans l’avoir aidé à mesurer ce que la vie chrétienne exige de lui – l’enfermant ainsi dans des situations qui rendraient impossible la vie en état de grâce. Un chemin analogue est proposé pour les « recommençants » : la préparation d’une confession générale, par un dialogue préalable reprenant les dix commandements, pour éviter de rester à la surface des choses ; puis une pénitence à la fois expiatoire et formatrice, destinée à réparer les fautes et à guérir leurs traces dans les dispositions intérieures.

La grande tentation des décennies passées a été de tout miser sur la sincérité du désir du catéchumène, en négligeant le reste. Le résultat est connu : des conversions sincères mais sans enracinement, des baptêmes reçus avec ferveur mais sans suite. Renaître et vivre propose de reprendre l’ensemble du processus, en reconnaissant que chaque dimension est irremplaçable et que leur articulation doit être remise au cœur de la pastorale. Ce faisant, il ne prétend pas innover : il rappelle ce que l’Église a toujours su – l’exigence de l’Évangile, la souveraineté de la grâce qui n’efface pas la liberté, et l’importance décisive de la communauté comme lieu concret où l’une et l’autre se rencontrent.

Abbé Paul Roy
FSSP

(1) Thibaud Guespereau, Henri Vallançon, Thibaud Collin (dir.), Renaître et vivre. Comment aider les nouveaux chrétiens à persévérer, préface de Mgr Matthieu Rougé, Artège, 2026, 254 pages, 19,90 €.

© LA NEF n°393 Juillet-Août 2026