Sinistres restes du genocide cambodgien © Sigmankatie-Wikimedia

Vina, Oda, et les autres : se souvenir du génocide cambodgien

Les Khmers rouges prirent le pouvoir au Cambodge de 1975 à 1979 et commirent l’un des pires génocides de l’histoire, exterminant le quart de la population. Retour sur cette horreur sans nom.

Dans son album Royaume de Siam, le Grand Manset écrivait ceci : « Y a plus personne debout dans les rues d’Angkor. Au milieu, des danseuses aux lèvres recourbées, on voit les ongles, les doigts de ceux qui sont tombés. »

Il y a cinquante ans, de 1975 à 1979, le régime communiste des Khmers rouges dirigea le pays, y réduisant son peuple à des travaux forcés absurdes, rééduquant les masses, épurant ces « traîtres ». Deux millions de morts. Un quart du pays. C’étaient des vies qui ne comptaient pour rien : un notable qui conteste, décapité séance tenante, son cadavre pourrissant dans la rue ; des familles dispersées, déchirées ; des enfants et leur mère massacrés ; des camps de travail et des camps de la mort où les frustrations sociales de quelques hommes se changent en vices cruels.

Parmi les survivants, mon beau-père, Vina Vong, petit-fils du roi du Cambodge, Norodom Suramarit, par sa mère, et du maire de Phnom Penh de l’époque, Tep Phan, par son père. C’est tout un univers qu’il faut restituer : Monsieur le Maire flambait sa fortune dans les casinos, jouant aux cartes avec les Français ; il côtoyait Camus, Morand, tel ambassadeur, tel ministre, quelque cadre de l’institution coloniale ; il voyait les filles, carburait au champagne, dans des costumes impeccables de chez Smalto. Un jour, les freins de sa Rolls-Royce lâchent ; la voiture finit dans la forêt tropicale, en contrebas ; le pauvre termine dévoré par les tigres. On est là dans une scène d’un roman des Hussards. La vie était agréable. Phnom Penh grouillait de marchands venus de toute l’Asie. On parlait français et anglais. Les pagodes scintillaient d’or et de blanc, taillées dans l’écume de la mer. Beau-papa se souvient de la cathédrale, d’un goût Art déco certain, à la nef blanche et pleine de lumière. Elle a été rasée. La famille Vong était propriétaire de tous les cinémas de la ville. Avec l’arrivée de Pol Pot, elle a tout perdu.

Dans cette grande tragédie, ce qui compte, c’est survivre : Vina Vong a connu la faim, arrêté dans un camp. Il s’est enfui. Sur les chemins, il a dû laisser sa pauvre tante, vieille et malade, qui ne pouvait plus marcher. Il a perdu la trace de ses sœurs, dont on lui a dit vaguement qu’elles avaient été assassinées. Oda, l’une d’elles, portait la vie.

Pourquoi une telle barbarie ?

Comment ce peuple paysan, pourtant d’un naturel si paisible, a-t-il pu plonger dans une telle barbarie organisée ? Tout commence en mars 1970 : le prince Norodom Sihanouk, allié de la France gaulliste, est renversé par le général Lon Nol, soutien des États-Unis, dans le contexte de la guerre du Vietnam. Les forces nord-vietnamiennes utilisent alors des sanctuaires situés sur le territoire cambodgien, ce qui conduit les États-Unis à mener de vastes campagnes de bombardements entre 1969 et 1973, provoquant l’exode de centaines de milliers de civils. Parallèlement, les Khmers rouges, mouvement communiste jusque-là marginal, dirigé clandestinement par Pol Pot, gagnent en influence, ce que l’on peut comprendre par le rejet viscéral de l’Amérique, considérée à juste titre comme meurtrière et agresseuse. La guerre civile, qui ravage le pays entre 1971 et 1975, fait déjà plusieurs centaines de milliers de victimes. Les choses dégénèrent, et pour de bon. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges s’emparent de Phnom Penh. Sihanouk, pour régner, négocie sa place avec l’ennemi et sauve son trône. Les nouveaux maîtres de la ville ordonnent l’évacuation immédiate de la capitale. Près de deux millions de personnes sont contraintes de quitter la ville à pied. Cette prise de pouvoir marque le début de l’« Année Zéro », projet révolutionnaire visant à effacer toute trace de la société antérieure. Les Khmers rouges abolissent l’argent, les banques, les écoles, les universités, les tribunaux, les religions, la propriété privée et les marchés. Les enfants sont regroupés dans des unités de travail afin d’être entièrement éduqués et endoctrinés par le Parti, confisqués à leurs parents, qu’ils doivent désormais appeler « oncle » et « tante ». Ils appartiennent désormais à l’Angkar, l’Organisation.

Les Khmers rouges croient en l’idéal d’une société agricole, sans classes, constituée de paysans. L’ensemble de la population est soumise au travail forcé dans les rizières et les coopératives agricoles. Les journées de travail s’effectuent dans des conditions extrêmement éprouvantes, avec des rations alimentaires insuffisantes et un repos réduit au minimum. Les autorités imposent des objectifs de production totalement irréalistes. Il faut monter dans les champs, porter une tonne de terre par jour, trois si l’on a été puni ; déplacer un cours d’eau, creuser de grandes digues et des tunnels sans qu’aucun camion ne puisse jamais y passer.

L’échec économique de la nouvelle société conduit à une famine meurtrière que Sor Sisavang, dans L’Enfant de la rizière rouge, décrit ainsi : « La plupart de mes camarades avaient le corps gonflé, rempli d’un liquide qu’on voyait à travers la peau. Leurs ventres étaient comme des fruits mûrs, prêts à se fendre. […] Les secousses du voyage nous projetaient les uns contre les autres si bien que les ventres se déchiraient, laissant s’échapper le liquide blanc qui attirait les mouches. » Comble de la perversité, la faim pousse au vol, donc aux représailles, mais elle est aussi propice aux pièges et aux dénonciations : l’apparent embonpoint ou l’absence de maigreur est le signe d’un corps qui se nourrit, qui a plus que les autres, donc qui a trahi « l’idéal ».

Le régime a ceci de particulier qu’il associe deux choses : une dictature agricole et un idéal racial et biologique khmer. Quiconque est de sang mêlé, thaï ou viet ; tout homme qui porte des lunettes, qui a les doigts propres, les mains souples et fines, est un traître aux yeux de l’Angkar. Les anciens militaires, les fonctionnaires, les enseignants, les médecins, les ingénieurs, les religieux bouddhistes, les musulmans chams et les membres des minorités ethniques sont « à détruire ». Le paysan khmer, figure de la révolution, n’a ni passion ni distraction, sinon le travail. Les montres sont interdites, les photographies sont interdites, les cigarettes sont tolérées, mais seulement pour les travailleurs méritants. Tout ce qui est occidental est un poison. Il faut purger le peuple de sa « vermine » et reconstituer la pureté du « Khmer antique ».

Commence alors le régime de la paranoïa constante et la mise en place des camps de la mort. Le peintre Vann Nath, dont le style fait rencontrer le Douanier Rousseau et Sade, a décrit les scènes atroces de torture et de mutilation que subissaient tous ceux qui étaient désignés comme des traîtres. Douch, le gardien du camp S21, a été responsable de la mort de plusieurs milliers de personnes, soumises aux électrodes, lacérées, ébouillantées, égorgées, qu’il s’agisse d’enfants ou de vieillards. Les dirigeants khmers, conscients qu’une vie ne valait pas grand-chose, diffusaient ce slogan : « Touk-Min Choumneng, Dauk-Cheng-Min-Khat », « À vous garder en vie, nous ne gagnons rien ; à vous éliminer, nous ne perdons rien. »

L’absence de conscience, l’impossible injonction morale à dire d’un homme qu’il est un homme, est renforcée par l’idée, dans l’esprit khmer, qu’un Asiatique vaut un autre Asiatique, tous interchangeables par leur faciès finalement semblable. Les visages des morts étaient pris en photo. Puis, le vide. Des tas de crânes empilés comme des pagodes, des squelettes d’inconnus, des charniers où se mêlait tout un jeu d’os de gens dont on a nié l’histoire et l’existence sont comme les reliques de ce massacre de masse. Le génocide cambodgien, c’est la maladie politique d’un peuple qui s’est dévoré lui-même, en cherchant, dans une folie meurtrière, atteinte de trahison paranoïaque et de haine anti-américaine, une sorte de pureté de l’idée, inatteignable, absurde.

La folie bureaucratique dit tout de ce système dysfonctionnel : un prisonnier meurt ; son gardien doit faire un rapport, ce qui l’amène à être sanctionné, enfermé ou tué ; mais cela suppose que son chef fasse un autre rapport et subisse la même sanction pour négligence, ce qui suppose, pour le chef situé au-dessus, de faire un autre rapport, qui appellera les mêmes conséquences pour ceux qui se trouvent encore un cran plus haut dans la hiérarchie. À son procès, en 2003, Douch, un peu gêné d’être devant les caméras, laisse paraître une vague tristesse feinte sous l’apparence de larmes de crocodile, alors qu’il est acculé à la barre.

À partir de 1977, les Khmers rouges multiplient les incursions armées contre les villages frontaliers vietnamiens, où des massacres de civils sont perpétrés. En réaction, le Vietnam lance une offensive militaire le 25 décembre 1978. Les troupes vietnamiennes s’emparent de Phnom Penh le 7 janvier 1979, provoquant la fuite de Pol Pot et des principaux dirigeants vers la frontière thaïlandaise ainsi que l’effondrement du Kampuchéa démocratique. Toutefois, la guerre ne prend pas fin immédiatement : retranchés dans les régions frontalières, les Khmers rouges poursuivent une guérilla pendant plus d’une décennie. Arrêté par ses propres compagnons en 1997, Pol Pot meurt le 15 avril 1998 avant d’avoir pu être jugé, tandis que les derniers bastions khmers rouges disparaissent peu après.

La France et le Cambodge

La France a entretenu des liens particuliers avec le Cambodge. Sous le protectorat, les rois du pays étaient, de loin, choisis par la France. On pense à Sisowath Ier, qui rendit visite à la République de Mac-Mahon, ce qui permit aux Parisiens d’admirer le fabuleux cortège asiatique des danseuses aux robes chamarrées, qui plurent à Rodin, ainsi que des princesses aux fenêtres des palaces. De Gaulle, en 1966, prononça son fameux discours, dénonçant toute velléité des Américains d’étendre le conflit avec le Vietnam sur les terres du Cambodge, bien décidé à être libre et indépendant, une énième provocation du Général face aux Américains. Dans cette nouvelle page de son histoire, la France a tenu un rôle à la fois mortifère et salutaire.

Certains dirigeants khmers rouges, notamment Pol Pot durant son séjour parisien, puisèrent chez plusieurs auteurs de la Révolution française certaines références politiques, trouvant dans Saint-Just, Robespierre et Gracchus Babeuf des modèles. Ils pervertirent la pensée de Rousseau pour l’appliquer à leur idéal du paysan et à leur détestation de la ville, corruptrice des mœurs. De nombreux Français, des enseignants, allèrent à Phnom Penh soutenir leurs camarades. Ils furent traités avec le même racisme par leurs frères dans la lutte, considérés comme de petits rigolos qui jouaient à la révolution.

À Paris, nos intellectuels et nos journalistes péroraient. « Le drapeau de la liberté flotte sur Phnom Penh », titrait Libération, tandis que Le Monde redoublait de naïveté avec Jean Lacouture, qui applaudissait des deux mains pour, quelques années plus tard, regretter son enthousiasme, que l’on qualifierait naturellement de contresens total et d’erreur absolue. Les mêmes journaux continuent encore de nous dire comment il faut penser. Le philosophe Alain Badiou, en 1979, titrait son article « Kampuchéa vaincra ». Les sophismes de cet idéologue cherchaient un « mais » susceptible de nuancer le massacre, sans doute « nécessaire », selon lui, pour parvenir à l’idéal, à la pureté des idées. Après tout, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Mais il y eut, au Cambodge, à ce moment-là, aussi de nombreux témoignages qui nous permettent de comprendre l’histoire et les mécanismes de ce drame. On peut penser à l’abbé Ponchaud qui, avec Cambodge année zéro, nous fait un récit glaçant de l’entrée des Khmers rouges dans la capitale et montre comment ses confrères prêtres souriaient de satisfaction, à Paris, devant sa description des faits. Époque étonnante où l’on trouve aussi bien Mgr Lefebvre et la Fraternité Saint-Pie X que des prêtres rouges qui ont la lutte en tête.

Le professeur François Bizot, spécialiste de l’art et du bouddhisme khmers, avec Le Portail et Le Portrait d’un bourreau, nous donne à voir l’horreur des camps de détention et l’un de leurs chefs les plus sanguinaires, Douch, qui décida de tuer tous les collègues de Bizot tout en le laissant vivre, lui. C’est un mystère encore incompréhensible pour l’intéressé.

Quant à Vina Vong, il est arrivé en France en 1975, accueilli dans une famille de Colmar. Devenu officier de gendarmerie, il a fondé une famille. Amoureux de la France, Français comme on n’en fait plus, il s’est converti au catholicisme et recevra le baptême l’année prochaine.

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 23 juillet 2026, exclusivité internet