
ÉDITORIAL
L’Union européenne, par la voix d’Ursula von der Leyen, a reconnu le 10 mars dernier son « erreur stratégique » sur le nucléaire. Prise de conscience bien tardive et encore insuffisante, puisqu’il faudrait maintenant passer aux actes en faisant du nucléaire une énergie « verte » au même titre que les « renouvelables ». En effet, ces énergies « vertes » sont censées représenter 42,5 % de la consommation d’ici 2030, ce qui, en l’état, avantage la configuration énergétique de l’Allemagne, dont l’empreinte carbone du mix électrique est pourtant dix fois celle de la France. La France serait donc pénalisée financièrement par l’UE alors qu’elle est l’un des pays au monde les plus vertueux en la matière, grâce au nucléaire.
Pour l’énergie, les plans européens ont été d’une totale absurdité sans que la France, dont la situation est spécifique, ne cherche à s’y opposer. L’investissement dans les éoliennes a été vertigineux, et pour un résultat mitigé, puisqu’il s’agit d’une énergie intermittente qu’il faut impérativement coupler avec une énergie pilotable, comme le nucléaire, le gaz ou le charbon. Pressée par l’UE de poursuivre ces investissements faramineux et incapable de résister par faiblesse et idéologie, la France en arrive à la situation insensée où c’est le nucléaire qui doit réguler les variations de production de l’éolien, entraînant une dégradation plus rapide du parc nucléaire qui n’a pas été conçu pour ça. Et ne parlons pas de la déperdition de savoir-faire, de la fuite des ingénieurs, des pertes de parts de marché générées par le changement de politique opérée par François Hollande en 2012 – tout ça pour s’orienter vers des systèmes onéreux entièrement conçus et fabriqués à l’étranger. Comment peut-on, à ce degré-là, avoir perdu tout sens de l’intérêt national ? Cette politique est en effet un désastre économique et industriel qui se paie au prix fort aujourd’hui, notamment pour le consommateur.
L’écologie pour les riches
Cette affaire est un exemple révélateur de la façon idéologique dont la politique écologique est conçue chez les grands esprits qui nous gouvernent. Au nom du juste combat pour l’écologie, on en arrive le plus souvent à des mesures aberrantes qui pénalisent systématiquement les plus modestes. Prenons le cas de la voiture électrique. Elle coûte bien plus cher qu’un véhicule essence, aussi l’État subventionne son achat, grevant le budget de près de 1,5 milliard d’euros en 2024. Or, qui bénéficient de ces subventions payées par nos impôts ? Certes pas les bas revenus qui n’achètent pas de voitures électriques ! Ce faisant, l’État aide donc des personnes relativement aisées. Et cette politique du « tout électrique » a été engagée sans mesurer l’impact sur l’industrie automobile européenne, sans se soucier du fait qu’elle favorisait ainsi la Chine et sans véritable comparatif écologique complet (il ne faut pas s’arrêter seulement aux émissions d’un véhicule, mais à toute sa chaîne de fabrication, celle des batteries étant particulièrement polluante et exigeant des métaux rares dont l’UE est dépourvue).
Et tout est à l’avenant, que ce soient les zones à faible émission (qui chassent les plus vieilles voitures des centres-villes), les passoires thermiques, etc. La politique écologique, telle qu’elle est conçue, s’adresse dans les faits aux plus nantis.
Revoir nos modes de vie
La concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère est un phénomène mondial. Les COP nous promettent des objectifs inatteignables, et chacun le sait très bien, tout simplement parce que des puissances comme la Chine et l’Inde ou les pays pauvres n’ont aucune intention de se passer à court et moyen terme des énergies fossiles nécessaires à leur développement. Il se construit aujourd’hui plus d’une centrale à charbon par semaine en Asie, ne feignons pas de l’ignorer. Dès lors, il est irrationnel que les pays occidentaux plus « vertueux » se fixent, par idéologie et sous la pression des lobbies écologistes, des objectifs trop élevés qui se traduisent par des désastres politiques et industriels, et des coûts exorbitants sans rapport avec leur résultat à l’échelle de la planète.
Cette idéologie écologiste très puissante en Europe est dommageable, car l’écologie est un enjeu crucial qui devrait tous nous unir par-delà nos options politiques. Et l’écologie ne se réduit pas au climat, elle concerne notre environnement, les espèces, les ressources, les paysages, bref elle regarde toute la Création. L’enjeu, fondamentalement, porte surtout sur nos modes de vie. Aujourd’hui, nombre de nos contemporains sont las d’une société où tout se mesure à l’efficacité, où il faut aller toujours plus vite, gagner encore plus, où la publicité est omniprésente, où la technique envahit nos vies pour, peut-être, bientôt nous remplacer dans notre travail. Ce n’est pas un hasard si beaucoup reviennent à des métiers manuels et quittent les grandes villes pour habiter un milieu rural a priori moins stressant en termes de rythme de vie. C’est de sens de l’existence et d’une écologie humaine intégrale réaliste dont nos sociétés ont besoin.
Christophe Geffroy
© LA NEF n°390 Avril 2026
La Nef Journal catholique indépendant