Réflexions sur l’avenir des communautés Ecclesia Dei

Quel avenir pour la mouvance Ecclesia Dei ? L’un des facteurs qui invite à la réflexion est la possible réintégration de la Fraternité Saint-Pie X dans la pleine communion ecclesiale.

On parle de « mouvance Ecclesia Dei » car il s’agit d’une réalité polymorphique : communautés religieuses, sociétés de vie apostolique de droit pontifical, prêtres diocésains isolés ou constitués en associations cléricales. Certaines de ces communautés sont des dissidences de la Fraternité Saint-Pie X (Fraternité Saint-Pierre, Institut du Bon Pasteur), d’autres étaient liées à la Fraternité Saint-Pie X jusqu’en 1988 (le Barroux), d’autres ont toujours été indépendantes de cette Fraternité (Fontgombault, Dominicaines du Saint-Esprit, Chanoines réguliers de la Mère de Dieu) tandis que d’autres encore viennent d’un horizon différent (Fraternité Saint-Vincent Ferrier) ou, fondées après 1988, développent une spiritualité propre (Institut du Christ Roi). L’insertion diocésaine peut être mise en valeur (Missionnaires de la Miséricorde divine, Association Totus tuus). N’oublions pas les laïcs présents dans ce créneau par leurs publications, éditions, écoles, etc.
Ces réalités ecclésiales se réfèrent toutes au Motu proprio Ecclesia Dei du 2 juillet 1988, qui demandait aux évêques d’appliquer de façon large et généreuse les concessions des traditions liturgiques antérieures accordées en 1984, concessions qui sont d’ailleurs devenues un véritable droit reconnu à partir du Motu proprio Summorum Pontificum du 7 juillet 2007. Au plan canonique, certaines de ces communautés relèvent du Saint-Siège, via la Commission pontificale Ecclesia Dei ou via la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique ; d’autres sont de droit diocésain. Le ministère proprement dit s’exerce d’ailleurs toujours sous l’autorité de l’Ordinaire du lieu.
Ces communautés, pour nous focaliser sur elles, ont maintenant leur histoire propre, valorisent leur charisme spécifique. Certains parmi leurs membres ont voulu accueillir positivement les enseignements conciliaires selon la fameuse « herméneutique de la réforme dans la continuité de l’unique sujet-Église » ; d’autres donnent un assentiment minimal à Vatican II et préfèrent se référer à un moment donné de la théologie de l’Église. Certains excluent de célébrer la forme ordinaire du rite romain tandis que d’autres l’acceptent en pratique. La mosaïque – plus que la nébuleuse – Ecclesia Dei dans son ensemble manifeste une vitalité certaine au plan vocationnel, en comparaison notamment du nombre de séminaristes dans les diocèses. S’il est difficile de donner des chiffres, on peut estimer qu’en France, la couverture du terrain (prêtres, fidèles, églises, écoles) par la mouvance Ecclesia Dei est au moins aussi importante que celle de la Fraternité Saint-Pie X qui bénéficiait pourtant d’une avance de vingt ans. Ce qui signifie concrètement que la Fraternité Saint-Pie X, près de trente ans après les sacres de 1988, n’a plus le monopole pastoral dans ce créneau.
Voici donc deux courants qui convergent apparemment dans la manière de célébrer le sacrifice eucharistique mais qui sont assez fondamentalement dissemblables dans leur rapport aux évêques et au Magistère actuel, dans la conception qu’ils se font de la mission de l’Église dans le monde de ce temps.
Il me semble d’abord clair que la mouvance Ecclesia Dei n’est pas soluble dans la figure canonique dévolue, selon ce qui se profile, à la Fraternité Saint-Pie X. Personne, à mon avis, de part et d’autre ne le souhaite. L’histoire chargée de vicissitudes de ces presque trente années de séparations douloureuses et de développement parallèle ne permet pas d’envisager une (con)fusion irénique. Peut-être simplement certains membres d’instituts Ecclesia Dei, voire quelques prêtres diocésains, qui n’avaient à objecter à la Fraternité Saint-Pie X que son déficit de statut canonique, iront-ils au bout de leur cohérence si la société fondée par Mgr Lefebvre est pourvue d’un tel statut et frapperont-ils à sa porte. On pourrait éventuellement y gagner en clarté.
En revanche, il me paraît indispensable que personne, du point de vue de la mouvance Ecclesia Dei où je me situe, ne puisse plus « excommunier » les fidèles parce qu’ils se rendent à des offices célébrés par des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X. Je verrais bien, de surcroît, des gestes fraternels d’hospitalité en direction de ces « nouveaux » ou de ces « de nouveau » confrères, un accueil généreux et au fond normal dans les églises et sanctuaires pour des mariages ou des funérailles.
Il conviendra surtout que la mouvance Ecclesia Dei démontre sa valeur ajoutée. Voici quelques réflexions d’un prêtre impliqué dans l’application des Motu proprio successifs et qui n’entend évidemment en rien parler au nom des instituts dont il a été fait mention.
Jusqu’à présent, la Fraternité Saint-Pie X n’a pas souhaité – c’est un euphémisme – travailler avec les évêques diocésains. Même si l’accueil qui leur a été fait a souvent été circonspect, même si leur loyauté a parfois été récompensée de manière assez – voire très – ingrate, les communautés Ecclesia Dei ont, quant à elles, appris à travailler avec les évêques. On n’estimera que le statut d’exemption dévolu à la Fraternité Saint-Pie X est meilleur que celui de dépendance à l’égard de la juridiction de l’Ordinaire du lieu que si l’on érige l’autonomie en valeur ecclésiale – alors qu’elle n’est qu’une valeur somme toute très « moderne ». Des liens de confiance avec le clergé diocésain ont pu être noués, une place dans le presbyterium local a pu être trouvée. Tout cela représente des années d’humble travail de terrain qui, à terme, portera ses fruits : éviter la juxtaposition de fait de deux filières ecclésiales parallèles. Car la question décisive qui se pose au (plutôt) jeune clergé, toutes tendances confondues, dans la société de plus en plus déchristianisée vers laquelle nous allons, n’est autre que celle-ci : comment allons-nous faire face ensemble à la tâche immense qui nous attend en étant crédibles par notre témoignage commun, c’est-à-dire en dépassant les clivages d’antan, étant admis que la division interne porte préjudice à la mission ?
L’effort déployé de réception du concile Vatican II et du Magistère suivant doit être poursuivi, au-delà même de la démonstration de sa stricte compatibilité avec l’enseignement antérieur. Car, en réalité, nous avons eu un « grand Magistère » dont J. Ratzinger/Benoît XVI a été la cheville ouvrière, un Magistère apte à répondre aux problèmes de ce temps, un Magistère surtout si fécond pour l’intelligence de la foi. Personnellement, je ne puis m’imaginer en revenir à la théologie dispensée dans les universités romaines dans les années 1930, ressassant les mêmes cours issus de manuels, et être privé du souffle revigorant des encycliques, homélies et autres discours de ce pape qui nous a restitué la foi dans son intuition la plus profonde, et dont la stature intellectuelle et spirituelle est de la même veine que celle des Pères de l’Église. Il faudrait que les théologiens de la mouvance Ecclesia Dei, libérés du carcan de l’interprétation quasi-canonique de saint Thomas, participent au véritable renouveau de la pensée thomiste, ce qui requiert un regard positif sur la « nouvelle théologie ».
Pour les raisons qui sont les siennes, la Fraternité Saint-Pie X a mis un point d’arrêt au Mouvement liturgique : 1962, en hypostasiant une édition du missel que saint Jean XXIII ne voulait que provisoire. La mouvance Ecclesia Dei devrait écouter de sages liturgistes comme Mgr Klaus Gamber qui présentent la liturgie comme un corps vivant dont il ne faut pas décréter arbitrairement le terme de la croissance, à moins de l’exposer ensuite à des ajustements artificiels. En 1998, le cardinal J. Ratzinger recommandait de célébrer ce que l’on appelle aujourd’hui la « forme extraordinaire » en tenant compte des principes fondamentaux de la constitution conciliaire Sacrosanctum Concilium. On pense ici à l’unité de l’action liturgique, à l’accès à la Parole de Dieu et à la participation des fidèles. Benoît XVI a préconisé un enrichissement réciproque entre les deux formes. Il est regrettable que la jurisprudence du cardinal Mayer, premier président de la Commission Ecclesia Dei, concédant volontiers un certain nombre de modifications aux rubriques de 1962, ait été mise en cause par la très bureaucratique instruction Universae Ecclesiae (2011). La mouvance Ecclesia Dei serait avisée, au lieu d’accentuer la distance entre les deux formes liturgiques par un excès de rubricisme dans la célébration de l’extraordinaire – jusqu’à reproduire les défauts qui ont précisément provoqué la réforme ! –, de souligner au contraire « la continuité entre les deux missels », selon l’expression heureuse du cardinal Sarah.
Finalement, l’avenir de la mouvance Ecclesia Dei – comme sans doute d’ailleurs aussi celui de la Fraternité Saint-Pie X – tient dans sa capacité de cultiver un véritable art de la prière qui, par-delà l’esthétisme rituel, atteint l’essence des mystères, de redonner une âme à un thomisme desséché qui, faute d’être irrigué par la Parole de Dieu et la pensée des Pères de l’Église, s’est replié sur lui-même en une vaste pétition de principe, et de participer à la nouvelle évangélisation qui est sans doute l’ultime chance de l’Église en Occident. À ces trois défis, personne ne pourra se dérober.

Abbé Christian Gouyaud

© LA NEF n°294 Juillet-août 2017

À propos Abbé Christian Gouyaud

Abbé Christian Gouyaud
Docteur en théologie, curé dans le diocèse de Strasbourg, membre de Totus tuus, il est l’auteur notamment de La catéchèse, vingt ans après le Catéchisme (Artège, 2012), Quelle prédication des fins dernières aujourd’hui ? (La Nef, 2011). Il collabore régulièrement à La Nef.