Père Martin de La Roncière © DR

À l’école de saint Augustin

Chanoine régulier de Saint-Victor (rattaché à la grande branche des chanoines réguliers de Saint-Augustin), le Père Martin de La Roncière a œuvré pour l’unité des chrétiens en Roumanie et en France. Il nous parle de son Ordre, de son ministère et de ses écrits.

La Nef – Vous êtes chanoine régulier de saint Augustin : pourriez-vous nous dire un mot sur votre Ordre ? Quand a-t-il été fondé et par qui ?
Père Martin de La Roncière
– Notre Ordre n’a pas de fondateur à proprement parler. Les chanoines réguliers sont apparus au IVe siècle, lorsque certains évêques comme saint Eusèbe à Vercelli (en Italie) et saint Augustin à Hippone (en Afrique du Nord) ont organisé la vie commune de leur clergé. Bien plus tard, le futur pape Grégoire VII, au Synode du Latran de 1059, a obtenu que tous les chanoines réguliers adoptent la Règle de saint Augustin, d’où le nom actuel de notre Ordre.

Pourriez-vous nous expliquer les trois piliers de la vie canoniale ?
La vie canoniale est effectivement structurée autour de trois piliers qui sont : 1) la vie commune fraternelle dans la charité ; 2) la liturgie, dans laquelle se ressource constamment la communion fraternelle ; elle comprend l’Office divin, célébré au chœur avec une certaine solennité, et la célébration de l’Eucharistie, « signe de l’unité et lien de la charité », selon la belle expression de saint Augustin ; 3) l’activité pastorale, qui se vit dans une grande diversité de ministères : charge de paroisses, mais aussi aumôneries diverses, prédication de retraites, enseignement théologique, accompagnement de camps de jeunes et de pèlerinages, etc.

Vous vous réclamez du grand saint Augustin : que vous a-t-il apporté, en quoi êtes-vous ses héritiers et en quoi parle-t-il encore aux hommes d’aujourd’hui ?
Saint Augustin nous a donné avant tout sa Règle, fondement de notre vie commune, mais aussi son esprit, dont nous nous efforçons de vivre et qui se caractérise par la cordialité des relations et un grand amour de l’Église. Un certain nombre de laïcs, que nous appelons des « familiers », nous sont associés spirituellement.
Saint Augustin reste très actuel, notamment du fait qu’il n’a pas eu une trajectoire rectiligne. Dans sa jeunesse, il a tourné le dos au catholicisme de son enfance, il s’est laissé séduire par des courants non-chrétiens tels que le manichéisme et a vécu en concubinage. Il avait plus de trente ans quand il s’est converti, a été baptisé et s’est consacré entièrement au Christ. Sa pensée et son langage parlent au cœur et sont donc accessibles à nos contemporains.

Pourriez-vous nous dire un mot de l’importance pour votre Ordre du bienheureux Alain de Solminihac ?
Le bienheureux Alain de Solminihac (1593-1659), malheureusement trop peu connu, est une belle figure du grand renouveau spirituel qu’a connu l’Église catholique en France au XVIIe siècle. Nommé très jeune abbé de Chancelade, près de Périgueux (où notre Congrégation est aujourd’hui présente), il a fait revivre cette abbaye de chanoines réguliers de saint Augustin où la vie religieuse avait cessé durant les guerres de Religion. Nommé évêque de Cahors, il s’est donné sans compter au service des âmes, visitant inlassablement son immense diocèse et fondant l’un des premiers séminaires de France. Il est donc pour nous un modèle à la fois comme religieux et comme pasteur.

Les Congrégations de chanoines réguliers héritières de saint Augustin sont nombreuses : par quoi se distinguent-elles et quelle est la spécificité de la vôtre ?
Elles sont profondément unes de par l’esprit commun qui les anime. Ceci est manifesté par le regroupement de neuf d’entre elles au sein de la Confédération des chanoines réguliers de saint Augustin, fondée en 1959. Ce qui les différencie, c’est avant tout leur histoire. La Congrégation de Saint-Victor, à laquelle j’appartiens, est l’héritière de l’abbaye Saint-Victor de Paris, fondée en 1108 par Guillaume de Champeaux. Celle-ci a connu un grand rayonnement, de la France à la Scandinavie, jusqu’à sa disparition pendant la Révolution de 1789. Elle a donné à l’Église quelques grands théologiens – Hugues, André, Richard de Saint-Victor… – appelés les Victorins et chers à Benoît XVI. Sous sa forme actuelle, notre Congrégation a été fondée en 1968 par un groupe de chanoines venus de l’Abbaye de Saint-Maurice, en Suisse, et désireux de réimplanter la vie canoniale en France, où elle était très peu présente.

Comment s’organise votre apostolat et comment vous inscrivez-vous dans la nouvelle évangélisation dont notre société a tant besoin ?
En tant que religieux, notre premier apostolat est le témoignage de notre vie consacrée, en particulier la célébration commune de l’Office divin, ouverte à ceux qui veulent se joindre à nous. En outre, en tant que chanoines réguliers, nous sommes la « part régulière » du clergé diocésain ; nous sommes donc entièrement au service des diocèses et recevons notre mission des évêques. En France, compte tenu de la pénurie de prêtres, ils nous confient le plus souvent des paroisses, mais ce n’est pas exclusif. Le fait que nous vivions en communauté nous permet de porter ensemble la charge pastorale. Nous n’hésitons pas à nous appuyer sur le parcours Alpha ou d’autres initiatives visant un renouveau pastoral. L’essentiel reste que notre apostolat s’enracine dans une vie de prière assez intense.

La liturgie tient une place importante dans votre vocation : comment analysez-vous la situation liturgique actuelle en France et qu’avez-vous pensé du motu proprio Traditionis custodes du pape François ?
Vaste sujet ! La France est le pays des extrêmes, même dans l’Église : cela va des plus « progressistes » aux plus « traditionalistes ». Le courant « traditionaliste » s’est développé au lendemain du IIe Concile du Vatican, en réaction contre de nombreux abus et errements dans le domaine liturgique. Concile ! Concile ! Que d’excès n’a-t-on commis en ton nom ! Même si, Dieu merci ! depuis les années 80, grâce à l’impulsion donnée par saint Jean-Paul II et à l’arrivée de nouvelles générations de prêtres et de fidèles, la liturgie s’est « assagie » un peu partout, le courant « tradi » reste vigoureux en France, comme l’a bien montré votre dossier de l’été dernier (cf. La Nef n° 338). Grâce à la bienveillance et au souci d’unité de saint Jean-Paul II, puis singulièrement de Benoît XVI, avec le motu proprio Summorum Pontificum de 2007, les « tradis » restés fidèles à Rome ont trouvé droit de cité dans l’Église et la situation s’est bien apaisée.
Le motu proprio Traditionis custodes est troublant parce qu’il obéit à une logique inverse de celle de Benoît XVI. Celui-ci parlait de « deux formes de l’unique rite romain » pouvant s’enrichir mutuellement. Mais s’il n’y en a plus qu’une, celle issue de la réforme liturgique postconciliaire, quelle est la place dans l’Église de la forme antérieure et de ceux qui y sont attachés ? On a l’impression qu’est soudain décrétée leur disparition alors que, rien qu’en France, ils sont des dizaines de milliers, dont beaucoup de jeunes, encadrés par un clergé nombreux et jeune. Je compatis à leur tristesse et à leur inquiétude.

L’Église est à un moment difficile de son histoire, au moins en Occident : recul sans précédent du christianisme (avec une sérieuse baisse de la pratique et, en conséquence, des vocations), divisions entre catholiques, drame des abus sexuels sur mineurs… Comment vivez-vous cette période et comment envisagez-vous un renouveau dans un tel contexte ?
Ce qui m’a le plus ébranlé, c’est la découverte de l’inconduite grave de nombreux fondateurs de communautés nouvelles qui, jusque récemment, étaient considérées comme le fer de lance du renouveau de l’Église en France. Dans le contexte difficile que vous évoquez, je mise de plus en plus sur la prière et l’approfondissement de ma vie spirituelle, et sur une éducation des fidèles dans ce sens. Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Jacques Maritain avait dit en substance : « Dans le monde de demain [celui où nous vivons], l’homme devra choisir entre ‘‘être une bête’’ et ‘‘être un saint’’. » J’ai résolument opté pour la seconde alternative. En effet, à la suite de saint Jean-Paul II, je suis convaincu que la sainteté est le grand moyen – le seul peut-être – d’œuvrer à un renouveau en profondeur de l’Église.

Vous avez publié deux livres sur la prière et sur les trésors spirituels des chrétiens d’Orient et d’Occident : pourquoi ces livres et comment voyez-vous les rapports entre chrétiens d’Orient et d’Occident ?
Ces deux ouvrages se veulent une mise en œuvre de ce que saint Jean-Paul II appelait « l’échange des dons », c’est-à-dire le fait que les chrétiens de différentes traditions s’offrent les uns aux autres ce que leur patrimoine liturgique et spirituel a de meilleur. Il s’agit d’un œcuménisme « par le haut », dont tous sortent enrichis, grandis, revigorés spirituellement. Des chrétiens d’Orient, nous avons énormément à recevoir, surtout en ce qui concerne la liturgie, qu’ils nous apprennent à vivre comme une plongée dans l’univers divin, un avant-goût du Ciel.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Du Père Martin de La Roncière :

  • Prier 15 jours avec Alain de Solminihac, Abbé de Chancelade et évêque de Cahors, Nouvelle Cité, 2021, 120 pages, 13,90 €.
  • Trésors spirituels des chrétiens d’Orient et d’Occident. Pour prier chaque jour de l’année, Artège, 2019, 688 pages, 22,90 €.
    Pour tout renseignement, voir le site des chanoines de Saint-Victor : https://chanoines-saint-victor.fr/

© LA NEF n°344 Février 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).