Pendaison de rebelles lors de la révolte des Cipayes © Wikimedia

La mutinerie des Cipayes

La révolte des Cipayes est un soulèvement populaire qui a lieu en Inde en 1857 contre la Compagnie anglaise des Indes orientales. Elle est également appelée première guerre d’indépendance indienne ou rébellion indienne de 1857. Retour sur cet épisode historique.

Après Robert Clive qui s’était emparé de la factorerie côtière de Calcutta en 1755, base de départ pour entreprendre en 1757, au lendemain de la bataille de Plassey, la conquête du Bengale, après Warren Hastings, Gouverneur général de tous les territoires de la Compagnie des Indes de 1774 à 1785, ce « subcontinent » victorieusement disputé hier aux ambitions françaises n’en restait pas moins englué, lorsque commença le XIXe siècle, dans sa misère spirituelle et matérielle. Bientôt pourtant, une administration que déjà lord Cornwallis, propre successeur de Warren Hastings, avait rendue plus simple, plus régulière, fit appel à tout un monde de comptables, de scribes, d’expéditionnaires capables de comprendre, d’écrire et de parler l’anglais, bref, accorda assez vite des avantages à ceux qui possédaient les talents adéquats. D’ailleurs, dès 1834, le député libéral et futur historien Macaulay, alors membre du nouveau Conseil supérieur appelé à siéger auprès du Gouverneur général, utiliserait les premiers mois de son séjour indien à la rédaction d’une fameuse « minute » concluant à l’adoption définitive de l’anglais comme langue officielle d’enseignement – minute où s’affiche la certitude qu’« un seul rayon de livres d’une bonne bibliothèque européenne vaut toute la littérature indigène de l’Inde et de l’Arabie ». Sans doute afin d’aider sincèrement au progrès de peuples arriérés… Mais, au vrai, qui profita dudit enseignement ? Une minorité extrêmement restreinte et très localisée. L’intérieur, en effet, n’était pas atteint. Surtout les Musulmans, boudeurs, se tenaient à l’écart, eux, descendants des envahisseurs turco-afghans du XIIIe siècle ou séquelle des Grands Moghols de race timouride établis à Delhi au début du XVIe ; eux, longtemps dominateurs, puis inquiétés, frustrés, par l’amorce (plus ou moins ancienne) d’une reconquête hindoue. Que l’imperium britannique, en paraissant tout mettre en sommeil, consolidera et rendra définitive.

Les réformes britanniques
D’autres mesures, du reste, marquèrent cette volonté réformatrice du colonisateur : interdiction de la pratique du satî, ou suicide des veuves sur le bûcher funèbre de leur époux ; mise hors la loi de la secte homicide des Thugs, adeptes de la déesse Kâli ; suppression des châtiments corporels dans l’armée ; octroi de la liberté de la presse, aussi bien aux feuilles de langue indigène qu’aux feuilles de langue anglaise ; en outre lutte contre l’esclavage, contre l’infanticide des filles dans le Radjpoutana, etc. À quoi répondraient, la gratitude de quelques-uns exceptée, le mécontentement de beaucoup et l’apathie ou l’indifférence du plus grand nombre, peu sensible de surcroît à la prédication des convertisseurs protestants en ce pays habitué à vénérer le grouillement d’un panthéon surpeuplé.
Trop d’« interférence », et trop rapide, dans sa vie pratique ou religieuse ? En fait, impulsion prudente, même circonspecte. N’empêche que 1806 avait vu une sédition militaire à Madras touchant port de l’uniforme (notamment des coiffures) et signes d’appartenance. En 1852 ce sera le refus d’obéissance d’un régiment du Bengale qu’on voulait envoyer par mer en Basse Birmanie. Terminées depuis 1819 les guerres marathes, depuis 1849 par l’annexion du Pendjab les guerres contre les Sikhs, et l’expansion de la Compagnie des Indes à son apogée, peut-être aurait-il fallu éviter certaines maladresses. Or, étendre toujours sur la carte de la péninsule, au préjudice des États princiers subsistants, les taches de couleur des territoires directement administrés par elle, aigrissait divers potentats affaiblis ou humiliés.
Le prestige du commandement anglais terni par les difficultés de la campagne de Crimée comme, en 1839-1842, par les graves déboires d’Afghanistan ; le scandale des irrigations détournant l’eau sacrée du Gange, celui des balbutiants chemins de fer où les castes mêlées se trouvaient exposées à toutes les souillures, les histoires, ô infamie, de la graisse de vache et de porc employée à la fabrication des cartouches, climat propice à la désobéissance ! Laquelle va éclater en mai 1857 avec la « Révolte des Cipayes », armée de soldats hindous ou mahométans recrutés par les Britanniques et encadrés par des officiers européens, armée qui seule pût se soulever et qui, au milieu des éléments très disparates d’une population dénuée de conscience nationale, s’y risqua. Le combat, borné au cours moyen du Gange, aux Provinces centrales, fut atroce. Et les rebelles se livrèrent, démence, folie, à d’effroyables massacres. Quant au commandement anglais, la moindre des punitions dont il frappa ces forcenés fut de les lier à la bouche des canons et de tirer.

L’inaction des princes
Chose notable : l’Inde aussi passive pendant la mutinerie qu’irritée la veille ou l’avant-veille. Malgré leur rancœur, les princes, sauf rares cas, ne bougent pas et leurs États sont autant de « brise-lames » dans la tempête – l’un, perdu au fond du Deccan, y gagnant même auprès des Anglais le titre d’Allié Fidèle. Il s’agit du plus considérable, le Nizam d’Haïderabad. Eliminés à Delhi les derniers princes moghols, ne se maintiendra désormais en la personne du Nizam qu’un unique dynaste musulman. Les Sikhs également, devenus loyalistes, font preuve d’une totale fidélité. Pareillement les Gurkhas. Au demeurant, la discipline a persisté chez les Cipayes de Bombay et de Madras et le vaste sud fut à peine troublé. C’est que la suzeraineté britannique disposait de clientèles bénéficiaires de sa présence. C’est que rien des organes du passé, annihilés par les succès et les empiétements de l’Honorable Compagnie, n’osait la défier.
Nonobstant, en dépit du capital d’expérience que cette habile structure avait accumulé, la gestion de l’Inde allait lui être retirée. Selon un acte du 2 août 1858, tout ne relevait plus que de la Couronne : sur place par un vice-roi, assisté des fonctionnaires de l’Indian Civil Service, dans le cabinet de Londres par un secrétaire d’État. Mais le souvenir de l’« Année noire » ne s’éteindra jamais véritablement et fera planer, sur les relations non exemptes d’un paternalisme un peu hautain entre Britanniques et indigènes, une ombre persistante.
Car retombée la verve progressiste antérieure à la mutinerie, le respect des « anciens droits, usages et coutumes de l’Inde » promis par la reine Victoria pousserait dorénavant la puissance régnante à consacrer abus et tares d’une société « médiévale », à changer en influence fixatrice son influence occidentalisante. Un exemple ? Nulle atteinte maintenant à l’existence des États princiers. Qui, plusieurs, devanceront sans peine l’Inde anglaise sur la voie innovante… et, les autres, croupiront dans la nuit de l’arbitraire ou d’une aveugle indifférence du monarque pour les besoins de ses sujets. Un second exemple ? La refonte de l’armée, devenue une mosaïque d’unités hétérogènes dont l’antagonisme naturel préviendra toute idée de soulèvement commun – « armée indienne » indigène commandée par des Britanniques, à quoi se juxtapose une « armée britannique dans l’Inde » entièrement européenne y compris les simples soldats.
En 1876, quand lord Beaconsfield, Premier ministre, proclama Victoria impératrice des Indes, chacun comprit qu’au mandat temporaire qu’elle croyait ordinairement exercer, l’Angleterre avait substitué une souveraineté se voulant éternelle. Trente-quatre ans plus tard, en décembre 1911, au cours d’un grand durbar tenu à Delhi, le roi-empereur George V annonça le retour de la capitale (sise à Calcutta) dans cette ville prestigieuse. Ainsi était parachevée, au profit de la Couronne britannique, la restauration de l’empire des Grands Moghols.

Michel Toda

© LA NEF n°343 Janvier 2022

À propos Michel Toda

Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).