Saint Augustin, par Champaigne ©Wikimedia

L’actualité de saint Augustin

À une époque où l’Église était déchirée, saint Augustin s’est battu pour son unité. Les analogies avec le temps présent rendent son enseignement plus actuel que jamais et mérite d’être médité.

Durant toute sa vie, saint Augustin a été passionné par l’unité, mais c’est avant tout dans l’Église qu’il a cherché et trouvé une unité qui vient de Dieu et qui reflète l’unité de la Trinité.
Pourtant, il a connu une Église profondément divisée. En effet, l’Afrique chrétienne de son temps est déchirée par un affrontement interne aux conséquences dramatiques. Le schisme donatiste n’a pas été une querelle marginale entre théologiens : il a littéralement coupé en deux l’Église d’Afrique pendant plus d’un siècle.

L’expérience d’Augustin : une Église déchirée

Le conflit naît vers 311, après les persécutions de Dioclétien. De nombreux évêques avaient livré les Écritures aux autorités romaines pour éviter la mort ; on les appelait les traditores (« ceux qui ont livré »). Quand l’évêque de Carthage, Cécilien, est élu, ses adversaires refusent de reconnaître son ordination parce qu’un évêque soupçonné d’avoir trahi aurait participé à sa consécration (on mesure la légèreté du prétexte !). Ils élisent alors un autre évêque : Donat. 
La division fut terrible. Lors de la conférence de Carthage de 411, organisée par le pouvoir impérial pour tenter de régler le conflit, on compte environ 286 évêques catholiques et 279 évêques donatistes. En Afrique romaine, presque chaque ville possède deux évêques rivaux, deux clergés et deux communautés chrétiennes opposées.
Concrètement, les chrétiens ne fréquentent plus les mêmes églises, ne se marient plus entre groupes adverses et ne reconnaissent même plus les baptêmes administrés par l’autre camp. Les donatistes considèrent les catholiques comme des traîtres, des mous contaminés par la compromission avec Rome ; les catholiques accusent les donatistes de briser l’unité de l’Église universelle.

Le schisme prend aussi une dimension sociale et politique. Le donatisme est particulièrement fort dans les campagnes berbères, tandis que les catholiques dominent les grandes villes romanisées.
La violence est fréquente. Saint Augustin raconte plusieurs scènes d’une grande dureté : des évêques frappés, des églises occupées, des fidèles terrorisés. On se jette à la figure de la chaux et du vinaigre. Ces violences ont profondément marqué Augustin. Il utilise ce type d’exemple pour montrer que le schisme n’est pas seulement doctrinal mais aussi humainement destructeur.
Le climat de haine allait très loin dans la vie quotidienne. Dans certaines villes, les deux communautés se disputaient les basiliques. Il arrivait que l’autorité impériale attribue une église aux catholiques, puis qu’une foule donatiste tente de la reprendre. Des processions rivales traversent les mêmes rues. Les évêques s’insultent publiquement dans les sermons.

Pendant près de trois siècles, le christianisme africain vécut ainsi dans un état de division chronique. Le plus frappant est peut-être que les deux camps étaient culturellement très liés. Ils partagent les mêmes Écritures, les mêmes sacrements, les mêmes martyrs africains et la même liturgie. Ils vivent dans les mêmes bourgs et leurs églises sont parfois si proches que saint Augustin raconte que l’on entend les chants des donatistes pendant que lui-même prêche dans sa cathédrale.
Pour Augustin, cette situation est dramatique parce qu’elle détruit le témoignage même de l’Église. Il répète souvent que le Christ n’a qu’un seul corps et qu’on ne peut pas « découper » l’Église. Dans ses sermons, il compare les schismatiques à des branches séparées de l’arbre : elles gardent une apparence de vie mais finissent par se dessécher. Son obsession pour l’unité vient directement du traumatisme donatiste.

L’unité de l’Église : un mystère

C’est précisément cette expérience qui pousse saint Augustin à élaborer sa grande théologie de l’unité : une Église universelle, où se mêlent les saints et les pécheurs, mais dont le ciment est la charité.
Augustin conçoit d’abord l’Église comme le Corps du Christ. Cette image, héritée de la tradition paulinienne, enseigne que les chrétiens sont unis d’abord parce qu’ils participent tous à une même vie reçue du Christ : la grâce qui nous vient du sacrifice rédempteur. Il affirme ainsi : « Vous êtes le corps du Christ et ses membres ». L’unité ecclésiale repose donc avant tout sur ce mystère : notre unité organique avec le Christ. L’Église ne se réduit pas à une organisation humaine, mais trouve son fondement dans la charité, qui est le lien essentiel entre les fidèles. Augustin insiste fortement sur ce point : « Ce qui fait l’unité du Corps du Christ, c’est la charité. Ôte la charité, et ce n’est plus un corps. » Il dira des donatistes : « Ils peuvent avoir les sacrements, mais ils n’ont pas la charité ; et sans la charité, tout cela ne leur sert de rien. » En effet, il ose affirmer : « Hors du corps du Christ qu’est l’Église, l’Esprit-Saint ne donne pas la vie. »

Cependant, cette unité intérieure ne s’oppose pas à une unité visible. Augustin refuse de séparer radicalement l’Église spirituelle et l’Église institutionnelle. Il insiste au contraire sur leur complémentarité : l’Église est à la fois visible dans ses sacrements, sa hiérarchie et son histoire, et invisible dans la grâce qui unit réellement les croyants. Cette position lui permet de répondre aux donatistes, qui prétendaient constituer une Église pure, composée uniquement de justes. Selon eux, les sacrements administrés par des ministres indignes étaient invalides. Augustin rejette cette idée en affirmant que le Christ est le véritable ministre des sacrements. Ainsi, leur efficacité ne dépend pas de la sainteté du prêtre, mais de Dieu lui-même. Il écrit : « Quand Pierre baptise, c’est le Christ qui baptise ; quand Judas baptise, c’est encore le Christ qui baptise. » Cette affirmation est décisive : elle garantit que les sacrements demeurent des signes objectifs de communion, même dans une communauté marquée par le péché.

Quelles leçons pour aujourd’hui ?

Dans cette perspective, Augustin développe la notion d’Église comme corpus permixtum, c’est-à-dire un corps mêlé de justes et de pécheurs. L’unité de l’Église ne repose donc pas sur la perfection morale de ses membres, mais sur leur appartenance commune au Christ. Il met en garde contre toute volonté de constituer une communauté parfaite et séparée, en rappelant que le tri définitif entre les bons et les mauvais appartient à Dieu seul, à la fin des temps. À notre époque où l’omniprésence médiatique dévoile à tous les péchés des pasteurs, il n’est pas inutile de le rappeler. L’Église véritable n’est pas une Église de parfaits, mais de rachetés. La sainteté personnelle des pasteurs n’est pas le motif principal de notre confiance en l’Église.

Un autre aspect fondamental de la pensée augustinienne est le lien entre unité et catholicité. Pour Augustin, la véritable Église est universelle, répandue dans le monde entier. Elle ne peut être réduite à un groupe local ou à une communauté séparée. Dans sa controverse avec les donatistes, il souligne que leur rupture avec l’Église universelle est un signe de leur erreur. L’unité se manifeste concrètement par la communion avec l’ensemble des chrétiens. Être dans l’Église, c’est être en lien avec cette totalité. Là encore, comment ne pas voir l’actualité de cette doctrine pour nous qui sommes souvent obnubilés par des polémiques locales parfois étriquées ? À la racine du péché de schisme, il y a une tentation : refuser d’être seulement une partie du tout. On prend sa communauté ou sa chapelle pour l’Église universelle. On oublie qu’il y a de nombreuses demeures dans l’Église catholique. Salutaire leçon à l’heure où chacun prend son opinion pour un dogme. On mesure où cette logique destructrice pourrait conduire l’épiscopat allemand comme la Fraternité Saint-Pie X.

Par ailleurs, Augustin insiste sur le fait que l’unité est avant tout un don de Dieu. Elle ne peut être produite uniquement par des efforts humains. Dans ses commentaires des Psaumes, il rappelle que la paix et l’unité viennent de Dieu : « C’est lui qui fait habiter les frères ensemble. » Toutefois, ce don appelle une réponse humaine. Les chrétiens sont invités à vivre l’humilité, la patience et la charité afin de préserver cette unité. L’unité est donc à la fois donnée et à construire, reçue et vécue.

En avril dernier, le pape Léon XIV a voulu visiter les terres où vécut saint Augustin. Il y a fait un appel important à une « réforme » de l’Église qui devra prendre pour critère cette recherche de « la communion des cœurs qui battent à l’unisson parce qu’ils sont unis à celui du Christ ». Mais il nous a avertis, « une réforme, pour être vraie, commence par le cœur et, pour devenir efficace, elle concerne chacun ».

Père Michel
Chanoine de Lagrasse, prieur du monastère de Pau

© La Nef n° 392 Juin 2026