Ne pas provoquer la mort

La question du suicide assisté a ressurgi là où vraiment on ne l’attendait pas : à l’intérieur même de l’Église d’Italie. Le 23 novembre dernier, la Cour constitutionnelle transalpine a en effet autorisé des médecins à pratiquer un « suicide assisté » sur un homme de 43 ans rendu tétraplégique par un accident de la route. L’affaire n’est pourtant pas encore réglée devant la loi, puisque la Cour a seulement déclaré « illégal » un article punissant de 5 à 12 ans de prison les personnes pratiquant une telle mise à mort. Le « suicide assisté » n’est donc pas légalisé en Italie, mais ses auteurs ne seront plus punis – en attendant un éventuel référendum sur le sujet.
Voilà qui ressemble furieusement aux débuts de l’avortement dans les années 70, quand on a commencé par dépénaliser le geste, avant que ce devienne un droit inaliénable et fondamental de l’humain du XXIe siècle. Mais l’affaire se corse depuis qu’un prêtre, le Père Carlo Casalone, a publié dans l’éminente revue jésuite La Civilta Cattolica un article se demandant si le suicide assisté ne relèverait pas moralement du « moindre mal », permettant s’il était encadré et limité à quelques cas d’éviter une loi future qui serait pire. Si le Père Casalone est membre de l’Académie pontificale pour la vie et a reçu le soutien de l’universitaire française Marie-Jo Thiel, elle aussi de l’Académie, d’autres membres comme Jean-Marie Le Méné ont vertement répondu que leur raisonnement spécieux ne ferait que précipiter les choses et que jamais l’Église catholique ne pourrait devenir le portefaix de la mort. Plus : le pape lui-même, le 9 février, à l’audience générale, a rappelé que « nous devons accompagner jusqu’à la mort, mais non provoquer la mort, ni aider à quelque forme de suicide ». Les choses sont donc claires à l’intérieur de l’Église, Dieu merci.
Cependant, on sait bien que les forces à l’œuvre – certainement animées de bonnes intentions, ce qui est le pire – ne s’arrêteront pas qu’elles n’aient atteint au moins la légalisation de l’euthanasie. Elles jouissent en cela d’ailleurs d’un soutien populaire aussi puissant qu’aveugle, le citoyen de base croyant répondre avec raison « Non » à l’imbécile question : « Souhaitez-vous que les vieux, les handicapés, les malades, les fous et les faibles meurent dans d’atroces, inutiles et infinies souffrances ? »
On croyait naïvement avoir réglé la question en France avec les lois dites « Claeys-Leonetti » il y a dix ans. Que nenni. Les habituelles associations dont le métier principal est de médiatiser des cas particuliers – du type Vincent Lambert – auront mené avec habileté leur lobbying pour que les députés français s’emparent à nouveaux frais du problème. Si le « bienheureux » virus aura permis, bouleversant le calendrier parlementaire, que la loi ne soit pas votée sous cette législature, nul doute qu’elle montrera le bout de son fétide nez une fois que les grandes opérations présidentielles seront terminées.
Rappelons encore une fois que selon la note de la Congrégation pour la Doctrine de la foi publiée en 2002, l’on touche là à des « principes éthiques qui, en raison de leur rôle de fondement de la vie sociale, ne sont pas “négociables” » pour les catholiques, au cas où quelqu’un aurait un doute. Et contre la dictature des cas particuliers, il est plus que jamais nécessaire de poser le principe de la vie, et combien plus celle des faibles, comme premier et incontournable. Ce n’est qu’à cette mesure que l’on peut commencer à raisonner : nous ne sommes propriétaires d’une vie, pas même de la nôtre. Tout le reste est mensonge et lâcheté. (C’était d’ailleurs pour notre part le fondement de notre raisonnement sur la gestion du coronavirus qui nous a valu tant de courriers et d’insultes. Mais bref.)
De Paul VI à François, en passant par Jean-Paul II et Benoît XVI, tous les papes contemporains, confrontés aux immenses progrès techniques n’auront eu de cesse de rappeler ces évidences : ce n’est pas parce que l’humanité a acquis une science nouvelle dont les effets sont inouïs qu’elle peut prétendre décider quelle vie mériterait d’être vécue. Au contraire, nous devrions être plus scrupuleux et attentionnés que jamais. Il est pour lors étonnant que les catholiques qui s’étaient si admirablement mobilisés lors des lois Taubira ne réagissent pas plus à ce qui se prépare. Il est encore temps.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°345 Mars 2022

À propos Jacques de Guillebon

Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).