Stéphane Courtois © Bruno Klein

Une Russie non désoviétisée

Stéphane Courtois, spécialiste incontesté du communisme – il a dirigé Le Livre noir du communisme (1997) –, estime logique l’expansionnisme d’une Russie qui n’a pas été désoviétisée ni dékgbéisée.

La Nef – Vous attendiez-vous à cette guerre déclenchée par Poutine et quels sont selon vous ses objectifs ?
Stéphane Courtois
– Dès 2005, dans un très long article du Figaro (le 7 mai), Poutine avait annoncé la couleur en reprenant un récit de la Deuxième Guerre mondiale strictement soviétique. Déjà, con­fondant libération et liberté, il vantait la libération de l’Europe de l’Est par l’Armée rouge. Or les pays « libérés » avaient aussitôt perdu leur liberté en tombant sous la terreur de l’autre grand régime totalitaire, l’URSS. Ils n’en furent réellement libérés qu’en 1989 pour les uns et 1991 pour les autres. Poutine n’a pas supporté l’effondrement de l’URSS et qu’un grand pays indépendant, l’Ukraine, devienne une démocratie dont l’exemple risquait de contaminer une Russie où il établissait une dictature de plus en plus féroce. Depuis l’annexion brutale de la Crimée, on pouvait donc s’attendre à cette invasion. Et d’ailleurs, les services américains prévenaient depuis des mois.

Les histoires de l’Ukraine et de la Russie sont étroitement imbriquées : le fait qu’il existe une identité ukrainienne signifie-t-il qu’il existe une nation ukrainienne ? Qu’est-ce qui distingue l’identité ukrainienne de l’identité russe ?
L’identité ukrainienne a toujours existé, parallèlement à l’identité russe. D’abord par la différence entre les deux langues, mais aussi entre les deux cultures. La Russie a instauré le servage de sa paysannerie au XVe siècle, sous Ivan IV le terrible. À l’inverse, dans l’espace ukrainien, les paysans sont restés libres et les populations cosaques ont montré à de nombreuses reprises qu’elles entendaient échapper à l’autocratie tsariste. Le fait que les Ukrainiens, coincés entre la Russie, la Pologne et l’Autriche-Hongrie, aient eu le plus grand mal à créer un État, ne signifie en rien qu’ils ne sont pas une nation. C’est d’ailleurs la principale erreur de Poutine : avoir cru que cette nation n’existe pas. Or elle est en train de démontrer, les armes à la main, russophones et ukrainophones unis, toutes Églises unies – même l’Église orthodoxe ukrainienne dépendant du patriarcat de Moscou –, qu’elle existe.

Le comportement de Poutine, depuis qu’il est au pouvoir, s’inscrit-il dans une logique communiste et l’est-il toujours lui-même ? Autrement dit, l’agression contre l’Ukraine s’inscrit-elle dans la logique de la politique de l’ex-URSS ou s’apparente-t-elle plutôt à celle de l’empire des tsars ?
Poutine est dans ce que j’appellerai un « délire logique ». Dans la perspective de rétablir un pouvoir russe sur les territoires de l’ex-URSS et même de l’ex-empire des tsars, son comportement agressif et expansionniste est logique. Mais ce projet relève du délire, au sens propre du mot : celui de quelqu’un qui a perdu tout contact avec la réalité, qui vit dans une réalité parallèle. Il refuse de comprendre que l’URSS a perdu la Guerre froide en 1989, que le projet communiste s’est effondré en 1991, et que la volonté des peuples d’accéder à la liberté et à la prospérité l’emporte au XXIe siècle sur les vieilles idées de géopolitique et de sphères d’influence du XIXe siècle. Sans oublier que Poutine est un lieutenant-colonel du KGB et réagit selon la règle constante de cette grande organisation terroriste : « Tu te soumets ou je te tue ».

Peut-on dire que la politique européenne de Poutine est la conséquence de la politique occidentale (extension de l’OTAN à l’est, bombardement de la Serbie par l’OTAN sans mandat de l’ONU…) et que nous avons raté, après la chute de l’Union soviétique, l’occasion de meilleurs rapports avec la Russie en ne la considérant plus comme un ennemi comme l’ont fait les États-Unis ?
Après 1991, tous les pays occidentaux ont pensé que l’ex-URSS allait se propulser vers un régime démocratique. Or dès 1998, et la nomination de Poutine à la tête du FSB, on pouvait voir que ce ne serait pas le cas. Quant à la prétendue menace de l’OTAN, elle ne correspond à rien : l’OTAN est une alliance défensive qui n’a jamais tiré un coup de fusil sur la Russie depuis 1991. Chaque pays indépendant est libre de ses alliances et les pays d’Europe centrale et orientale sont bien placés pour savoir quelle menace représente une Russie qui n’a pas été vraiment désoviétisée et dékgébéisée.

Où en est aujourd’hui la Russie avec le communisme, comment voit-elle son passé communiste ?
Vladimir Poutine a, depuis vingt ans, mis en place un nouveau récit de la Russie au XXe siècle. S’il critique Lénine et Trotski pour avoir contribué à l’effondrement de la Russie tsariste – il vient d’ailleurs de réitérer cette critique à propos de la création de la République soviétique d’Ukraine –, par contre il réhabilite Staline, « le grand manager » qui a gagné la guerre contre l’Allemagne. Et surtout, en interdisant l’association Mémorial, il empêche toute réflexion historique critique sur la période soviétique et sur son principe de base : l’utilisation de la terreur de masse comme moyen de gouvernement.

Poutine peut-il conserver sa popularité en Russie après cette agression ?
Le problème, c’est que Poutine a graduellement rétabli une dictature de plus en plus féroce en Russie, qui ressemble de plus en plus à un régime totalitaire de basse intensité : parti unique qui s’est emparé de l’État, absence de toute liberté électorale, répression et assassinat des opposants politiques, rétablissement du monopole sur l’information et l’enseignement – y compris par la fermeture des réseaux sociaux –, imposition du monopole de l’idéologie du pouvoir, contrôle de l’économie à travers le cercle des « oligarques » – en réalité de purs maffieux ! –, et la terreur de plus en plus présente, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Dans ces conditions, la population, soumise à une intense propagande et à des campagnes de fausses nouvelles, n’est pas en état d’apprécier la situation – au point de ne même pas savoir que la Russie mène une guerre totale contre l’Ukraine !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

© LA NEF n°346 Avril 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).