Mgr Cordileone © Archidiocèse San Francisco

L’archevêque « au cœur de lion »

Mgr Salvatore Joseph Cordileone, archevêque de San Francisco, est l’une des fortes personnalités de l’épiscopat américain. Il est souvent considéré comme un évêque « ultraconservateur » ; il préfère se dire réformateur. Son cas reflète bien la complexité de l’Église aux États-Unis, d’où ce portrait.

Son grand-père était un pêcheur sicilien immigré à San Francisco en 1912. Son père et ses oncles eurent une entreprise de pêche à San Diego, où Salvatore J. Cordileone est né en 1956. Pour honorer son patronyme (qui signifie « cœur de lion » en italien) et les activités de sa famille, il introduira un lion, un cœur et un gros crabe rouge dans ses armoiries épiscopales.
Après une licence de philosophie, il a fait une grande partie de ses études cléricales à Rome, où il a obtenu un diplôme de théologie à la Grégorienne. Ordonné prêtre en 1982, il a exercé son ministère en paroisse à La Mesa, dans le comté de San Diego, avant d’être envoyé à nouveau, en 1985, à Rome pour y poursuivre des études de droit canonique. Il y obtiendra un doctorat. De 1991 à 1995, il fut en charge de la paroisse Notre-Dame de Guadalupe à Calexico, une des twin-cities de la frontière américano-mexicaine.
En 1995, il fut appelé à Rome pour servir comme assistant au Tribunal suprême de la Signature apostolique. Il y resta sept ans avant d’être nommé évêque auxiliaire de San Diego par Jean-Paul II en 2002. Dans cette période, il s’engagea très activement en faveur de la « Proposition 8 » qui, en 2008, visait à empêcher la légalisation du mariage homosexuel en Californie. Nommé évêque d’Oakland par Benoît XVI en mars 2009, il fut, le 20 septembre suivant, le premier évêque du diocèse à célébrer une messe traditionnelle depuis la réforme liturgique post-conciliaire. En juillet 2012, il fut nommé archevêque de San Francisco.
La Californie présente ce paradoxe d’être un des États les moins religieux des États-Unis : seul un Californien sur trois se rend au culte (catholique, protestant, orthodoxe, juif, bouddhiste, etc.) une fois par semaine. Mais c’est aussi un des États où le nombre des catholiques progresse le plus, principalement grâce au nombre croissant des migrants d’origine latino-américaine. La Californie est, avec le Connecticut et l’État de New York, l’État américain qui regroupe aujourd’hui, proportionnellement, le plus grand nombre de catholiques.
Le diocèse de San Francisco compte quelque 440 000 fidèles sur 1,8 million d’habitants. Le dynamisme du diocèse se mesure non pas tant au nombre de ses baptêmes (quelque 5000 par an) ou des ordinations sacerdotales (très peu nombreuses), que par ses 88 paroisses et ses nombreuses œuvres sociales et éducatives : 120 écoles, 23 centres d’assistance sociale et d’éducation et 13 centres de protection de l’enfance et des familles.

Le programme CARE
Ces œuvres sont notamment au service de l’action pastorale que mène Mgr Cordileone en faveur des populations d’origine étrangère. Le ministère qu’il a exercé en 1991-1995 à Calexico, ville-frontière, puis sa charge épiscopale à San Diego, diocèse frontalier du Mexique, entre 2002 et 2009, l’ont familiarisé depuis longtemps avec la question migratoire.
En Europe, les positions du pape sur ce sujet et ses appels à un accueil généreux des migrants sont souvent critiqués. Dans les banlieues pauvres de Rome et dans le sud de l’Italie – zones où les migrants et réfugiés sont arrivés en masse cette dernière décennie – ses appels à la générosité ont semblé à beaucoup irréalistes. En revanche, aux États-Unis, l’enseignement du pape sur les migrants est beaucoup mieux compris, notamment par les évêques des États frontaliers du Mexique. Mgr Cordileone, souvent qualifié d’« ultra-conservateur », est, sur ce sujet, en accord avec le pape François. S’il reconnaît qu’il est tout à fait légitime pour un État de fixer des limites à l’arrivée des étrangers, il met néanmoins en œuvre une pastorale de l’immigration et de l’intégration. Petit-fils d’immigré, il refuse de voir les immigrants comme un « danger pour les autres » et il reprend sans restriction la considération du pape François : « Chaque migrant a un nom, un visage, une histoire. » Dans une conférence faite en 2019 devant la Catholic Immmigrant Integration Initiative, Mgr Cordileone a affirmé : « Nous sommes appelés non seulement à “connaître” l’étranger à travers l’histoire des migrants, mais à accueillir l’étranger comme le Christ lui-même, parce que le Christ se révèle lui-même à nous à travers eux » (1). Il a contesté « l’approche restrictionniste de la politique migratoire » menée par le gouvernement américain – c’était à l’époque de la présidence Trump – et il a plaidé pour une politique d’accompagnement et d’intégration des immigrés, légaux ou sans papiers.
L’archevêque de San Francisco a engagé son diocèse dans le programme CARE (Catholic Accompaniment and Reflection Experience) initié en 2019 par la conférence épiscopale des États-Unis et qui vise à accueillir et accompagner les nouveaux arrivants. Non pas par de généreuses déclarations et en s’en remettant aux pouvoirs publics pour trouver des solutions concrètes, mais en appelant les paroisses et les œuvres catholiques à les aider, les accueillir, les intégrer (dans les paroisses et dans les écoles) et à les accompagner pour régulariser leur situation et les insérer dans la société américaine.
L’intégration des immigrés d’origine d’Amérique centrale et du sud dans le diocèse est facilitée par la forte proportion des Latino-Américains parmi les catholiques. La religion est un facteur naturel d’assimilation, notamment par le culte à Notre-Dame de Guadalupe. Le 4 décembre dernier, lors de la messe solennelle qui ouvrait la neuvaine préparatoire à la fête de Notre-Dame de Guadalupe (12 décembre), Mgr Cordileone a exposé ce qu’était fondamentalement, dans la foi, la Mestizo Church (l’« Église métissée ») (2). La Morenita (la Vierge noire dirait-on en français) est venue « révéler et construire à Tepeyac une nouvelle race, un nouveau peuple chrétien : Espagnols et Indigènes, deux nations réunies et s’unissant au Seigneur, pour être Son peuple, afin qu’Il puisse habiter parmi eux ». Dans l’archidiocèse de San Francisco, « composé de tant de races, de nationalités, de langues et de traditions », l’unité ne peut se faire que par la vocation surnaturelle commune : « les membres humains du Corps du Christ participent à la divinité de sa tête, Jésus-Christ. Jésus s’est incarné dans le sein de la Vierge Marie pour participer à notre nature humaine afin que nous, pauvres êtres humains que nous sommes, puissions participer à sa nature divine. Un mélange de divin et d’humain : c’est la vie du croyant, qui adore Dieu, reçoit sa grâce divine par la vie sacramentelle de son Église et la met en pratique à travers une vie de vertu et d’œuvres de charité. »

Une notification courageuse
Mgr Cordileone n’est pas un archevêque qui recherche le consensus à tout prix. Ses prises de position et ses engagements pour la famille, contre le mariage homosexuel, contre l’euthanasie et l’avortement lui ont valu une réputation d’archevêque « réactionnaire ». « Je n’ai jamais aimé ce qualificatif “conservateur” ou “libéral” appliqué à l’Église. Ces étiquettes s’appliquent à la politique. Pour ce qui est de l’Église, nous ne devrions pas examiner les choses sous l’angle politique. Nous examinons les questions en considération de la dignité humaine et de l’épanouissement de la personne humaine et en fonction de ce qui est cohérent avec une éthique de la vie » (3).
Ainsi, le 20 mai dernier, Mgr Cordileone a fait connaître qu’il avait adressé une « notification » à Nancy Pelosi. La députée démocrate de San Francisco et présidente de la Chambre des représentants, défend sur l’avortement une position toujours « plus extrémiste » tout en continuant à se dire une « pieuse catholique ». Mgr Cordileone a annoncé : « Après de nombreuses tentatives pour parler avec la présidente Pelosi afin de l’aider à comprendre le grave mal qu’elle commet, le scandale qu’elle cause et le danger pour sa propre âme, j’ai décidé qu’elle ne devait plus être admise à la Sainte Communion. »
L’organisation CatholicVote qui, chaque année, décerne des Courage Awards, un prix destiné à récompenser des personnalités qui se sont engagées pour « la dignité de la personne humaine et la vraie compréhension de la liberté », avait placé, avant cette notification, Mgr Cordileone au premier rang de son 2021 Top Ten.
En matière liturgique, Mgr Cordileone considère que les deux formes du rite romain ont leur place légitime dans l’Église. « La messe est un miracle, quelle que ce soit la forme du rite. » Quelques semaines après la publication du motu proprio Traditionis custodes, il a autorisé la célébration d’une messe traditionnelle, une fois par mois, dans la cathédrale de San Francisco. La décision était en préparation avant la publication du motu proprio.

Yves Chiron

(1) Adress by Most Reverend Salvatore J. Cordileone, Archbishop of San Francisco, prononcée devant la Catholic Immmigrant Integration Initiative Conference, le 13 mars 2019, Santa Clara, Californie.
(2) Sermon lors de la Guadalupana Mass le 4 décembre 2021.
(3) « “Ultra conservative” California archbishop sees similarities with pope », The Guardian, 22 septembre 2015.

© LA NEF n°348 Juin 2022

À propos Yves Chiron

Historien, spécialiste de l’histoire religieuse des XIXe et XXe siècle, ses biographies de Pie IX, Pie X, Pie XI et Paul VI font référence. Collaborateur de La Nef, il est encore l’auteur notamment de Fatima, vérités et légendes (Artège, 2017), Histoire des conciles (Perrin, 2011), Padre Pio (Perrin, 1998, rééd. 2004), Enquête sur les apparitions de la Vierge (Perrin-Mame, 1997, rééd. Tempus, 2007).