Rome vue de la basilique Saint-Pierre © Diliff-Commons.wikimedia.org

Les degrés d’autorité du magistère

Beaucoup de catholiques n’ont pas une idée précise de ce que sont les différents degrés d’autorité du magistère dans l’Église. À l’heure où beaucoup le contestent, aussi bien du côté du chemin synodal allemand que de la Fraternité Saint-Pie X, il est utile de préciser quels sont ces degrés et l’adhésion que réclame le magistère.

Aujourd’hui, certains catholiques se trouvent parfois déconcertés et insuffisamment informés au sujet du magistère de l’Église et de ses degrés d’autorité. Ils s’interrogent notamment sur l’attitude que le fidèle doit adopter à son égard : quels en sont les différents degrés d’autorité ? Dans quels cas l’infaillibilité s’exerce-t-elle ? Est-il légitime de rejeter un enseignement du magistère qui n’est pas infaillible ? C’est à ces questions essentielles que nous nous proposons de répondre dans cet article.[1]

Degrés d’autorité du magistère suprême

Dans le magistère suprême, on distingue trois degrés d’autorité :

Niveau 1 : Engagement absolu, avec pleine assistance divine et donc infaillibilité.
Niveau 2 : Engagement avec autorité, mais partielle, jouissant d’une assistance divine non absolue ni infaillible. On parle alors de magistère « simplement authentique »
Niveau 3 : Engagement seulement pédagogique, non autoritaire. 

* Les enseignements du niveau 1 concernent les vérités présentées comme révélées formellement de Dieu ou comme nécessairement connexes à ces vérités formellement révélées. Ils nécessitent un assentiment de Foi. Cet assentiment est certain et irrévocable. L’erreur est impossible même si la formulation peut être améliorée.

* Les enseignements du niveau 2 ne se présentent pas comme formellement révélés de Dieu mais nécessitent l’assentiment et de la volonté et de l’intelligence (Donum veritatis 23 ; LG 25 ; Note doctrinale CDF 29 juin 1998). Il s’agit là d’un jugement probable qui ne relève pas formellement de la Foi. L’erreur est improbable (mais non impossible).

* Le niveau 3 nécessite seulement une attention docile, sans que l’adhésion ne s’impose. En effet ce niveau fait souvent usage d’illustrations, images, exemples, argumentations, etc., il ne met pas proprement en œuvre l’assistance divine. Il exerce seulement son rôle pédagogique. C’est pourquoi, à ce niveau, le magistère authentique ne parle pas de façon autoritaire.

L’engagement du magistère varie dans un même document. Il est donc tout à fait inapproprié de demander si « cette encyclique », ou « ce concile » est infaillible : une réponse générale est impossible. Il faut analyser chaque partie du document et déterminer ce qui relève du niveau 1, 2 ou 3 et distinguer ce qui relève de la discipline ou de la pastorale et ce qui relève d’un réel enseignement doctrinal. Il faut aussi distinguer ce qui est directement visé et ce qui est utilisé à titre d’illustration, d’argumentation ou de commentaire. Seul ce qui est directement visé relève de l’autorité magistérielle à proprement parler. Pour le reste, les propos du magistère ne requièrent pas l’adhésion mais une simple docilité ou « prise en compte respectueuse ».

L’infaillibilité du magistère suprême peut s’exercer en trois circonstances

1) Par le pape seul lorsqu’il parle ex cathedra.

2) Par le magistère ordinaire et universel (pape et l’ensemble des évêques en communion avec lui répandus à travers le monde dans une unanimité morale).

3) Par les jugements solennels d’un concile œcuménique (pape et l’ensemble des évêques en communion avec lui).

L’infaillibilité est garantie lorsque la doctrine est directement affirmée et formellement présentée comme révélée, ou comme liée à la révélation, ou comme absolument obligatoire/définitive. Au contraire, si le lien avec la révélation n’est pas explicité ou si l’enseignement n’est pas présenté comme absolument obligatoire, alors on doit normalement tenir qu’il s’agit d’un enseignement du magistère simplement authentique (non infaillible). 

Voyons à présent l’exercice de ces trois modes d’infaillibilité

1)      L’infaillibilité pontificale

Le concile Vatican I a défini dogmatiquement que « Le pontife romain, lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, en vertu de sa suprême autorité apostolique, il définit une doctrine en matière de foi ou de morale à tenir par toute l’Église, jouit, en vertu de l’assistance divine qui lui a été promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que soit pourvue son Église lorsqu’elle définit la doctrine sur la foi ou la morale. » (Concile Vatican I, Pastor Aeternus)

Pour que l’infaillibilité pontificale s’exerce il faut donc que le Pape

1) S’adresse à l’ensemble de l’Église universelle en faisant appel à sa suprême autorité apostolique et 2) Définisse une doctrine touchant à la foi ou aux mœurs 3) Et que la doctrine soit directement affirmée et formellement présentée comme révélée, ou comme liée à la révélation. Il doit y avoir la volonté d’obliger, d’enseigner de manière irréformable.

En dehors de ces conditions strictes, le pape peut en théorie se tromper (même s’il ne peut pas se tromper habituellement dans l’exercice de son magistère ordinaire (Donum Veritatis  24)

Un exemple qui fait consensus sur l’usage de l’infaillibilité pontificale est celui de l’Assomption de Marie (Constitution dogmatique Munificentissimus Deus, § 44 – 45)

2) Jugements solennels lors des conciles œcuméniques

Pour que le jugement solennel soit infaillible dans le cadre d’un concile œcuménique, il faut que ce jugement solennel ait pour objet direct une vérité liée à la foi ou aux mœurs. On les reconnaît souvent grâce à des canons anathémisant. 

Exemple : « Si quelqu’un dit que dans le très saint sacrement de l’eucharistie ne sont pas contenus vraiment, réellement et substantiellement le Corps et le Sang en même temps que l’âme et la divinité de notre Seigneur Jésus Christ et, en conséquence, le Christ tout entier, mais dit qu’ils n’y sont qu’en tant que dans un signe ou en figure ou virtuellement qu’il soit anathème. » (Concile de Trente, 13ième session, canons sur l’eucharistie)

Attention : certains conciles ont émis des jugements solennels (avec des canons anathémisant) qui relèvent purement de la discipline et donc qui ne sont pas en soi irréformables.

3) L’infaillibilité du magistère ordinaire et universel (MOU)

Le concile Vatican I a aussi proclamé : « En outre on doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la Parole de Dieu, écrite ou transmise par la Tradition, et que l’Église propose à croire comme divinement révélé, soit par un jugement solennel, soit par son magistère ordinaire et universel. » (Constitution Dei Filius, chapitre 3, 1870)

Pour qu’une doctrine soit infaillible via le magistère ordinaire et universel, il faut que l’ensemble des évêques unis au pape dans leur accord moralement unanime enseignent de façon définitive une doctrine comme étant divinement révélée ou nécessairement liée à la révélation.

Le Pape Pie IX, précise en effet : « Car, même s’il s’agissait de cette mission qui doit se manifester par l’acte de foi divine. Elle ne saurait être limitée à ce qui a été défini par les décrets exprès des conciles œcuméniques ou des pontifes romains de ce Siège apostolique, mais elle doit aussi s’étendre à ce que le magistère ordinaire de toute l’Église répandue dans l’univers transmet comme divinement révélé et, par conséquent, qui est retenu d’un consensus unanime et universel par les théologiens catholiques, comme appartenant à la foi. » (Tuas libenter, 1863 )

Un exemple simple d’exercice du MOU concerne la condamnation infaillible de l’immoralité du meurtre d’un être humain innocent : « Par conséquent, avec l’autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses Successeurs, en communion avec tous les évêques de l’Église catholique, je confirme que tuer directement et volontairement un être humain innocent est toujours gravement immoral. Cette doctrine, fondée sur la loi non écrite que tout homme découvre dans son cœur à la lumière de la raison (cf. Rm 2, 14-15), est réaffirmée par la Sainte Écriture, transmise par la Tradition de l’Église et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. » (EV 57)

Objet secondaire de l’infaillibilité

Par ailleurs, la doctrine catholique affirme que l’infaillibilité concerne aussi ce qui est nécessairement lié au dépôt de la révélation : « Le devoir de conserver saintement et d’exposer fidèlement le dépôt de la divine Révélation implique, de par sa nature, que le Magistère puisse proposer « d’une manière définitive » des énoncés qui, même s’ils ne sont pas contenus dans les vérités de foi, leur sont cependant intimement connexes, de sorte que le caractère définitif de telles affirmations dérive, en dernier ressort, de la Révélation elle-même. » (Donum Veritatis 16)

Exemples : la légitimité de l’élection d’un pape, la reconnaissance officielle d’un concile œcuménique, la canonisation des saints, l’invalidité des ordinations anglicanes, etc.

Si la doctrine est présentée comme révélée (objet primaire de l’infaillibilité) alors on dit qu’elle est « de Foi divine et catholique ». Si la doctrine est présentée comme nécessairement liée au dépôt révélé, ou comme absolument obligatoire, (objet secondaire de l’infaillibilité) alors elle est qualifiée de « vérité définitive ». Pour cet objet secondaire du magistère infaillible on parle de vérités à « tenir définitivement, fermement ». Dans les deux cas la doctrine est bien infaillible.

Résumé (avec le droit canonique actuel)

Les différentes conditions pour l’exercice de l’infaillibilité du magistère se retrouvent admirablement résumées dans le code de droit canonique actuel.

Can. 750n – § 1. On doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, c’est-à-dire dans l’unique dépôt de la foi confié à l’Église et qui est en même temps proposé comme divinement révélé par le Magistère solennel de l’Église ou par son Magistère ordinaire et universel, à savoir ce qui est manifesté par la commune adhésion des fidèles sous la conduite du Magistère sacré ; tous sont donc tenus d’éviter toute doctrine contraire. (Objet primaire de l’infaillibilité)

§ 2. On doit aussi adopter fermement et faire sien tous les points, et chacun d’eux, de la doctrine concernant la foi ou les mœurs que le Magistère de l’Église propose comme définitifs, c’est-à-dire qui sont exigés pour conserver saintement et exposer fidèlement le dépôt de la foi ; celui qui repousse ces points qui doivent être tenus pour définitifs s’oppose donc à la doctrine de l’Église catholique. (Objet secondaire de l’infaillibilité)

Can. 749 – § 1. Le Pontife Suprême, en vertu de sa charge, jouit de l’infaillibilité dans le magistère lorsque, comme Pasteur et Docteur suprême de tous les fidèles auquel il appartient de confirmer ses frères dans la foi, il proclame par un acte décisif une doctrine à tenir sur la foi ou les mœurs. (Infaillibilité du Pape seul)

§ 2. Le Collège des Évêques jouit lui aussi de l’infaillibilité dans le magistère lorsque les Évêques assemblés en Concile Œcuménique exercent le magistère comme docteurs et juges de la foi et des mœurs, et déclarent pour l’Église tout entière qu’il faut tenir de manière définitive une doctrine qui concerne la foi ou les mœurs ; (jugements solennels des conciles œcuméniques) ou bien encore lorsque les Évêques, dispersés à travers le monde, gardant le lien de la communion entre eux et avec le successeur de Pierre, enseignant authentiquement en union avec ce même Pontife Romain ce qui concerne la foi ou les mœurs, s’accordent sur un point de doctrine à tenir de manière définitive. (magistère ordinaire et universel)

§ 3. Aucune doctrine n’est considérée comme infailliblement définie que si cela est manifestement établi.

Peut-on rejeter un enseignement du magistère pontifical sous prétexte qu’il n’est pas infaillible ?

Ordinairement les catholiques doivent adhérer aux enseignements des Papes même s’ils ne sont pas infaillibles. Le concile Vatican II rappelle bien que : « Cet assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence est dû, à un titre singulier, au Souverain Pontife en son magistère authentique, même lorsqu’il ne parle pas ex cathedra, ce qui implique la reconnaissance respectueuse de son suprême magistère, et l’adhésion sincère à ses affirmations, en conformité à ce qu’il manifeste de sa pensée et de sa volonté et que l’on peut déduire en particulier du caractère des documents, ou de l’insistance à proposer une certaine doctrine, ou de la manière même de s’exprimer. » (Lumen Gentium 25)

Le Pape Pie XII enseignait déjà substantiellement la même chose dans son Encyclique Humani Generis « Et l’on ne doit pas penser que ce qui est proposé dans les lettres Encycliques n’exige pas de soi l’assentiment, sous le prétexte que les Papes n’y exerceraient pas le pouvoir suprême de leur magistère. C’est bien, en effet, du magistère ordinaire que relève cet enseignement et pour ce magistère vaut aussi la parole : « Qui vous écoute, m’écoute… « , et le plus souvent ce qui est proposé et imposé dans les Encycliques appartient depuis longtemps d’ailleurs à la doctrine catholique. » (Pie XII, Humani Generis, 1950)

Et le code de droit canonique actuel confirme : “Ce n’est pas vraiment un assentiment de foi, mais néanmoins une soumission religieuse de l’intelligence et de la volonté qu’il faut accorder à une doctrine que le Pontife Suprême ou le Collège des Évêques énonce en matière de foi ou de mœurs, même s’ils n’ont pas l’intention de la proclamer par un acte décisif ; les fidèles veilleront donc à éviter ce qui ne concorde pas avec cette doctrine.” (Can. 752)

Autrement dit, à moins d’avoir de graves raisons objectives de penser que le magistère non-infaillible se trompe sur tel ou tel point, il n’est pas permis aux catholiques de remettre en question ces enseignements.

Dans quelles circonstances peut-on rejeter un enseignement du magistère non-infaillible ?

Dans l’instruction Donum Veritatis, la congrégation pour la doctrine de la foi précise néanmoins : « La volonté d’acquiescement loyal à cet enseignement du Magistère en matière de soi non-irréformable doit être la règle. Il peut cependant arriver que le théologien se pose des questions portant, selon les cas, sur l’opportunité, sur la forme ou même le contenu d’une intervention. […] Dans ce domaine des interventions d’ordre prudentiel, il est arrivé que des documents magistériels ne soient pas exempts de déficiences. Les Pasteurs n’ont pas toujours perçu aussitôt tous les aspects ou toute la complexité d’une question. Mais il serait contraire à la vérité de conclure, à partir de certains cas déterminés, que le Magistère de l’Église puisse se tromper habituellement dans ses jugements prudentiels, ou qu’il ne jouisse pas de l’assistance divine dans l’exercice intégral de sa mission. » (Donum Vertitatis 24)

Et le document poursuit : « le théologien s’efforcera de comprendre cet enseignement dans son contenu, dans ses raisons et dans ses motifs. À cela il consacrera une réflexion approfondie et patiente, prompt à revoir ses propres opinions et à examiner les objections qui lui seraient faites par ses pairs. Si, en dépit d’efforts loyaux, les difficultés persistent, c’est un devoir pour le théologien de faire connaître aux autorités magistérielles les problèmes que soulève un enseignement en lui-même, dans les justifications qui en sont proposées ou encore dans la manière selon laquelle il est présenté. Il le fera dans un esprit évangélique, avec le désir profond de résoudre les difficultés. Ses objections pourront alors contribuer à un réel progrès, en stimulant le Magistère à proposer l’enseignement de l’Église d’une manière plus approfondie et mieux argumentée.[…] Il peut aussi arriver qu’au terme d’un examen de l’enseignement du Magistère, sérieux et mené dans une volonté d’écoute sans réticences, la difficulté demeure, car les arguments en sens opposé semblent au théologien l’emporter. Devant une affirmation à laquelle il ne pense pas pouvoir donner son adhésion intellectuelle, son devoir est de rester disponible pour un examen plus approfondi de la question. » (Donum Veritatis 29-31)

La congrégation pour la doctrine de la foi admet donc qu’il peut arriver qu’un catholique bien formé constate ce qui lui semble être une erreur dans un acte magistériel non-infaillible. Si après avoir essayé de réconcilier cette erreur apparente avec l’ensemble de la Tradition catholique (herméneutique de la continuité), il n’y parvient toujours pas, alors il peut alors suspendre son assentiment intérieur à cet enseignement. Les théologiens reconnus par l’Église confirment eux aussi cette possibilité de refuser de donner son assentiment au magistère non-infaillible pour des raisons graves.

Franciscus Diekamp, grand théologien catholique allemand (1864-1943), professeur de théologie dogmatique à Münster écrivait par exemple dans son manuel de théologie dogmatique : « Ces actes non-infaillibles du magistère du pontife romain n’obligent pas à croire, et ne postulent pas une soumission absolue et définitive. Mais il est du devoir de chacun d’adhérer d’un assentiment religieux et intérieur à de telles décisions, en tant qu’elles constituent des actes du magistère suprême de l’Église, et sont fondées sur de solides raisons naturelles et surnaturelles. L’obligation d’y adhérer ne pourrait prendre fin que dans le cas, rarissime, où un homme, apte à juger cette question, après une analyse répétée et très fouillée de tous les arguments, parvient à la conviction qu’une erreur s’est glissée dans la décision » (Diekamp, Theol. dogm. man., vol. I, p. 72)

Quant à la possibilité de rendre l’affaire publique, il ne semble pas exclu que dans certaines circonstances (en particulier dans l’hypothèse où un Pape contredirait une doctrine qui a déjà été enseignée avec une autorité supérieure par ses prédécesseurs), l’urgence du mal qui se diffuse, puisse légitimer une prise de position publique, en gardant le respect dû à l’autorité légitime.

Matthieu Lavagna


[1] Nous nous appuyons surtout sur les travaux de l’Abbé Bernard Lucien, Les degrés d’autorité du magistère, La Nef, 2007

© LA NEF le 27 mars 2026, exclusivité internet