Olivier Rey vient de publier un texte remarquable (1) sur la dénatalité catastrophique qui touche les pays européens. Il explique pour nous sa puissante argumentation.
Paul Valéry disait que « deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre ». Sur ce modèle nous pourrions dire : deux dangers ne cessent de menacer la population humaine : le trop ou le trop peu. On connaît les paroles que le Seigneur a adressées à l’homme et à la femme : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre. » Quand les êtres humains n’étaient que deux, la multiplication était certes à recommander ! Cela étant, le Seigneur a dit « emplissez la terre », non « suremplissez-la ». Comme en toute chose, une mesure est à respecter.
Au cours des dernières décennies, c’est le danger de la surpopulation qui a été mis en avant, avec pour exemple paradigmatique le livre du biologiste Paul Ehrlich intitulé La Bombe P, publié en 1968. Le développement industriel, amorcé à la fin du XVIIIe siècle, a profondément modifié les équilibres traditionnels, notamment le régime démographique. La baisse rapide de la mortalité, combinée au maintien pendant un certain temps de taux de natalité élevés, a entraîné une augmentation sans précédent de la population humaine, d’abord en Europe, puis sur les autres continents de manière plus explosive encore. Ainsi la population mondiale est-elle passée d’environ un milliard et demi d’individus, en 1900, à plus de huit milliards aujourd’hui, et continue d’augmenter.
Cela étant, un autre phénomène est en cours : une baisse spectaculaire de l’indice synthétique de fécondité qui, d’après les prévisions, devrait, d’ici le milieu du siècle, tomber en dessous de ce qui assure le renouvellement des générations. Ces tendances générales recouvrent d’immenses disparités entre les différentes régions du monde. Si la diminution de la fécondité s’observe à peu près partout, celle-ci a d’ores et déjà atteint, dans les pays dits développés, des niveaux si bas que la survie des peuples concernés est en question, tandis que d’autres régions du monde voient encore leur population croître, en particulier en Afrique dont, d’ici la fin du siècle, plus d’un habitant de la terre sur trois devrait être originaire.
Souvent, le bien et le mal ne tiennent pas à l’essence d’un phénomène, mais à son ampleur. On pourrait même dire : c’est la plupart du temps à tort que l’on sépare qualitatif et quantitatif, comme si les ordres de grandeur quantitatifs n’étaient pas eux-mêmes des qualités. Ainsi, il n’y a aucun sens à juger bonne ou mauvaise la croissance ou la décroissance d’une population, indépendamment des circonstances et, plus encore, de la vitesse à laquelle elles s’effectuent. L’explosion démographique qu’a entraînée en maintes régions du monde le processus de modernisation est moins un indice d’extraordinaire vitalité que le signe d’un dérèglement, que le brusque accroissement de la population est venu à son tour aggraver. De même, l’effondrement du taux de natalité dans nombre de pays n’est pas la traduction d’une sagesse, qui inciterait à faire décroître la population mondiale pour modérer les atteintes que les activités humaines portent à la nature, mais une manifestation de nihilisme.
Catastrophiques taux de fécondité
Les pays européens étaient, il y a deux siècles, bien plus légèrement peuplés qu’ils ne le sont aujourd’hui, et une baisse tempérée de leur population ne serait en rien une catastrophe. Catastrophiques sont, en revanche, les taux de fécondité actuels : 1,12 pour l’Espagne, 1,2 pour la Pologne, 1,21 pour l’Italie, 1,38 pour l’Union européenne dans son ensemble. La France qui, dans ce marasme, s’en sortait à peu près, voit à son tour son taux de fécondité plonger (1,66 en 2023). Non pas la baisse, mais l’écroulement de la population que de tels taux induisent est un cataclysme. Solution proposée pour combler les béances : une immigration massive en provenance de régions du monde moins avancées dans le processus de réduction de la natalité. Les verts se réjouissent, à double titre : la pénurie d’enfants en Europe doit à la fois diminuer l’empreinte écologique humaine, et permettre de mieux accueillir les candidats à l’immigration. Le calcul est étrange. Les ressortissants de pays pauvres qui souhaitent s’installer en Europe ne le font pas pour vivre aussi frugalement que dans leur pays d’origine, mais pour consommer à l’européenne et inclure leur parenté dans la spirale de la consommation : remplacer ses enfants par des migrants n’améliore donc en rien l’état de la planète (la fortune du mot planète, qui désigne la terre comme un corps céleste parmi d’autres, vu de l’extérieur, est emblématique de la pensée déracinée qui prétend aujourd’hui se préoccuper de la nature).
Il est aussi question de biodiversité à préserver. Là encore, il est étrange de limiter son souci de la diversité du vivant aux espèces végétales et animales, et de ne pas y inclure les cultures humaines – en tout cas pas les cultures européennes. Aux velléités des hommes de se réunir en une seule grande masse indifférenciée, le Seigneur opposa la dispersion de Babel. Plus tard, il dit à Abraham : « Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité. » L’élection d’Israël ne relègue pas les autres nations à un statut subalterne – elle signifie qu’à travers Israël, toutes les nations sont élues à leur manière propre. La diversité des nations n’est pas à abolir, elle est un don précieux à préserver et faire fructifier ; et il faut, pour cela, que les peuples liés à ces nations continuent d’exister. Les individus peuvent circuler entre les nations, les peuples ne sont pas substituables les uns aux autres.
Le fait que, dans un premier temps, le « développement » a entraîné une explosion démographique, a eu un effet trompeur. En réalité, ce n’était pas le développement qui était le moteur du phénomène, mais la propension traditionnelle à avoir des enfants qui, transitoirement, s’est maintenue au sein du processus de modernisation qui lui était hostile. Quand, au fur et à mesure que le processus se déploie, l’héritage d’époques antérieures s’évapore, le développement tel qu’il a été conçu et mis en œuvre depuis plus de deux siècles révèle sa dimension anéantissante. Hans Jonas se demandait si l’évacuation de la transcendance, corrélative au projet moderne, n’avait pas été « l’erreur la plus colossale de l’histoire ». De fait, si les êtres humains ont progressé en s’ouvrant à la transcendance, ils régressent en s’y fermant, jusqu’à voir s’étioler en eux la faculté essentielle pour tout vivant, qui est de transmettre la vie.
Pareil étiolement a de multiples causes. Parmi elles on peut citer l’économisme, l’individualisme et l’utilitarisme. Du point de vue économique, les enfants sont une mauvaise affaire : dans un monde qui met au centre de ses préoccupations le pouvoir d’achat, les enfants, par les dépenses contraintes qu’ils occasionnent, réduisent la liberté de consommer. Du point de vue individualiste, les enfants sont également à éviter : par les soins qu’ils réclament et les soucis qu’ils donnent, ils diminuent le temps et l’énergie disponibles pour l’épanouissement personnel. Par ailleurs, l’utilitarisme qui, dans ses premières formulations, se proposait de maximiser le bonheur sur terre, ne semble plus songer qu’à minimiser la souffrance. Or, dans un monde incertain, le meilleur moyen d’épargner la souffrance à de nouveaux êtres n’est-il pas de ne pas les faire naître ?
La famille ringardisée
Tous ces arguments ne sont valables qu’à l’intérieur d’un cadre de pensée qui, lui, ne l’est pas. L’économie devrait être au service de la vie : qu’elle en vienne à entraver sa transmission est une perversion caractérisée. L’épanouissement d’une fleur prépare la fructification : l’épanouissement sans autre horizon que lui-même est lui aussi une perversion. Quant au souci de minimiser la souffrance, il finit par s’opposer à la vie, qui expose à souffrir, et s’achève en pur nihilisme.
La débâcle de la natalité dans tous les pays développés montre que les difficultés à y accueillir les enfants sont bien réelles. Cela étant, l’éducation des nouvelles générations par celles qui les précèdent a de tout temps constitué la plus grande entreprise humaine, et les difficultés spécifiques au temps présent ne sont finalement qu’écume par rapport aux difficultés de toujours. La modernité a ringardisé la famille, par rapport aux êtres qui mènent une vie aventureuse. Il serait temps de réaliser que les défis dont notre époque se gargarise sont ringards comparés au fait de mettre au monde et d’élever des enfants. « On croit généralement que c’est le célibataire, homme sans famille qui est un homme de fortune(s), un aventurier, qui court des aventures. C’est le père de famille au contraire, c’est l’homme de famille qui est un aventurier, qui court non pas seulement des aventures, mais une seule, mais une grande, mais une immense, mais une totale aventure ; l’aventure la plus terrible, la plus constamment tragique ; dont la vie même est une aventure, le tissu même de la vie, la toile bise, le pain quotidien » (2).
Olivier Rey
(1) Olivier Rey, Défécondité. Ses raisons, sa déraison, Tracts/Gallimard n°71, 2025, 60 pages, 3,90 €.
(2) Charles Péguy, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, in Œuvres en prose complètes, 3 vol., Gallimard, « la Pléiade », 1987-1992, t. III, p. 663.
Olivier Rey, mathématicien et philosophe, est membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Il est notamment l’auteur de Une question de taille (Stock, 2014) et de Leurre et malheur du transhumanisme (Desclée de Brouwer, 2018).
© LA NEF n°386 Décembre 2025
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