Jérusalem, le Mur des Lamentations © Assaf Shtilman-Travail personnel, commons.wikimedia.org-

La question de Jérusalem

Jamais las de surprendre, Donald Trump vient d’annoncer le transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, ville ainsi reconnue par la première puissance mondiale comme la capitale d’Israël. La décision a fait grand bruit, puisque, à très peu près, tous les États de la planète maintiennent leur ambassade à Tel-Aviv, capitale légale du pays tel qu’il fut créé en 1947 par le droit international – un droit que bafoue ainsi Washington, ladite ville étant occupée en dépit de ses chartes les mieux établies : c’est cet aspect qui donne son importance à une annonce qui n’a en elle-même que peu d’effet immédiat.
Peu d’effet immédiat, puisque le transfert de l’ambassade n’aura pas lieu avant deux ans, comme l’a lui-même indiqué le Secrétaire d’État. Nouveau délai pour une décision déjà ancienne, prise en 1995 par le Congrès, qui laissa toute latitude à la Présidence pour la mettre en œuvre. Tous les présidents ont depuis lors promis de le faire, à commencer par Bill Clinton qui fit sonner de nombreuses trompettes sur le thème « Jérusalem, capitale immortelle du peuple hébreu », qui d’ailleurs fut reprise par ses successeurs, Bush fils puis Obama. Tous ont inscrit cette promesse dans leur programme, jusqu’à Mme Clinton et M. Trump : celui-ci ne fait donc que répéter la promesse de se conformer à une déjà vieille décision du Congrès. Mis à part le fait que Trump, menacé d’être « empêché » d’achever son mandat, redore son blason auprès des électorats évangélique, catholique, juif et mormon, on en reste à peu près au même point.

FATALITÉ DU CÔTÉ ARABE ?
Les Palestiniens ne s’y sont pas trompés : il y eut certes de nouvelles révoltes, de nouveaux morts, de nouveaux blessés, mais le sentiment d’une fatalité semble l’emporter. La résistance palestinienne se réserve-t-elle pour le vrai déménagement ? Quant à la réaction des pays arabes, elle se cantonna à la rhétorique, de très moyenne intensité : routine qui ne fait que souligner l’insigne faiblesse du camp arabe, ainsi mise bel et bien au grand jour.
En fait, les gouvernements arabes ne sont plus des adversaires crédibles d’Israël : l’Arabie-Séoudite et les pays du Golfe sont tellement imbriqués dans l’économie des États-Unis qu’ils en sont partie intégrante ; les pays du front (Irak, Liban, Syrie, Libye) ont été détruits les uns après les autres par Washington et ses affidés européens – c’est sans doute ce qu’il fallait attendre pour allumer sans trop de risques la question de Jérusalem. Les autres États tremblent d’être détruits à leur tour, la Jordanie comme les pays du Maghreb, qu’un rien pourrait déstabiliser. Reste l’Égypte, gros morceau dont, cependant, la démographie galopante et les puissants réseaux islamistes menacent la fragile stabilité : que les États-Unis cessent de livrer du blé dans le port d’Alexandrie, et Le Caire sera en quelques jours ravagé par des émeutes de la faim – sans compter que la répétition des attentats ruine ce qui fut longtemps la première ressource du pays, le tourisme. Bref, pour Washington, le monde arabe est sous contrôle. Significatif le fait que les derniers défenseurs de la cause palestinienne, l’Iran et la Turquie, ne sont pas des États arabes mais des États musulmans…

LA CHINE ET LA RUSSIE
C’est ici que la partie est risquée pour Washington : derrière la Turquie et l’Iran, puissances régionales en expansion, deux autres puissances avancent leurs pions au Proche-Orient, la Chine et la Russie. Mise en échec en Amérique latine, contrainte à la prudence en Afrique de par la concurrence de la Chine et de la France, en nette perte de vitesse en Asie, Washington prend un grand risque à long terme. Tomber le masque, se lier exclusivement à l’avenir d’Israël, abandonner sa posture arbitrale au Proche-Orient, qui eut quelque réalité aux temps de Carter ou Nixon, et son beau costume de garant du droit international qui lui a tant rapporté, mais qu’il déchire ainsi en mille morceaux, tout cela pourrait un jour se révéler lourd de conséquences pour son avenir impérial.
Pour l’heure, l’empire peut se croire tout permis : il bénéficie d’une rente de situation que les calculs géo-politiques sous-estiment toujours, mais dont la puissance se lit à l’œil nu, jusque sur les maillots que portent les pauvres lanceurs de pierre de Jérusalem-Est : la terre entière parle anglais, se plie aux modèles, archétypes, images et rêves de la nation dominante. Par leur puissance d’influence linguistique et culturelle, les États-Unis, aussi partiale et souvent sauvage que soit leur politique, continuent à faire figure d’idéal universel. Comment s’opposer à ce qui s’est installé dans le cerveau ? Il n’est que de voir la pitoyable absence de l’Europe dans un conflit dont elle est pourtant victime (serait-ce seulement par les migrations qu’il provoque) pour comprendre combien la colonisation culturelle peut neutraliser toute résistance. Le Président Macron peut bien tenter de jouer les arbitres sur Jérusalem (quoique, en même temps, son Premier Ministre dise l’inverse devant le CRIF…), qu’importe puisque tout le monde sait que la France cède au tout anglais, et jusqu’à ses enseignements universitaires, et qu’elle n’osera jamais affronter vraiment un empire auquel elle appartient culturellement. En somme, qu’importe ce que dit la France, puisqu’elle le dit en anglais…

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°299 Janvier 2018

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).