Buste de Maurras © Renaud Camus-Commons.wikimedia.org

Mémoire et liberté

Il est des auteurs maudits et le temps, loin d’apaiser les passions comme on pourrait s’y attendre, semble les attiser. Charles Maurras est de ces auteurs et le fait de l’avoir retiré de la liste des commémorations nationales (pour son 150e anniversaire) est révélateur de notre rapport actuel à la mémoire historique.

Si j’ai pas mal lu Maurras dans ma jeunesse, c’est un auteur que je ne pratique plus depuis longtemps, me sentant assez loin de sa pensée. Je l’ai néanmoins suffisamment côtoyé pour comprendre pourquoi il gêne tant la bien-pensance actuelle.Il y a tout d’abord son antisémitisme et sa xénophobie avec ses inacceptables « quatre États confédérés » (juif, protestant, franc-maçon, métèque) dont il veut limiter l’influence dans l’État. Et, contrairement à un Bernanos, il n’est jamais revenu sur son antisémitisme après la révélation du génocide ; il n’a exprimé aucune compassion envers les juifs persécutés.

Il y a ensuite son soutien à Vichy, ou plus précisément au maréchal Pétain, tout en demeurant viscéralement anti-allemand ; parti pris d’autant plus regrettable que la logique de ses positions aurait pu le conduire dans l’autre camp, ce que nombre de ses disciples ont fait en rejoignant la Résistance parmi les premiers (comme Honoré d’Estienne d’Orves, fusillé par les Allemands en 1941).

Il y enfin sa haine viscérale de la démocratie, accusée de tous les maux, incompréhensible en notre temps où elle est idolâtrée à l’égale d’une religion.

J’ajouterais que sa démonstration de la nécessité de la monarchie, trop idéalisée, et pas dans ce qu’elle a de meilleur (Louis XIV plutôt que saint Louis), m’apparaît peu convaincante ; elle surévalue l’importance du régime et s’appuie sur une philosophie positiviste (Maurras est disciple de Comte) qui réduit la politique et ses lois à une « mécanique », tout en pratiquant un pragmatisme historique (« l’empirisme organisateur ») qui le conduit à échafauder une doctrine applicable à la seule France (le « nationalisme intégral »).

L’INFLUENCE DE MAURRAS

N’étant pas maurrassien, je n’en suis que plus à l’aise pour trouver imbécile sa suppression de la liste des commémorations nationales, car la question n’est pas de savoir si on prise ou non cet auteur, mais de mesurer l’ampleur de son œuvre et, plus encore, la grande influence qu’il exerça durant une quarantaine d’années sur la vie intellectuelle, politique et culturelle française.

Ses écrits ne sont pas réductibles à son antisémitisme qui, bien qu’insupportable, n’était pas racial comme celui des nazis. Sa réflexion politique n’a pas d’équivalent à son époque, elle a marqué profondément des générations d’intellectuels. Proust évoquait en 1921 « mes maîtres MM. Léon Daudet et Charles Maurras » (1). Les personnalités ayant reconnu une dette envers lui ou ayant tout simplement admis son talent sont innombrables, y compris parmi ses adversaires politiques ; on pourrait citer Raymond Poincaré, Bergson, Paulhan, Malraux, Gide, Jules Romains, Mauriac, Pompidou, Déon, Mohrt… sans oublier le général de Gaulle à qui l’on prête ce mot célèbre : « Maurras avait tellement raison qu’il en est devenu fou. » Mais Maurras n’était pas qu’un auteur politique, c’était aussi un poète, un militant du félibrige, un écrivain à la langue ciselée. Si bien qu’à sa mort, en novembre 1952, André Fontaine publiait dans Le Monde (du 18 novembre) un article respectueux, impensable aujourd’hui, où il s’inclinait « devant cette tombe ouverte, devant le corps d’un homme qui, 50 ans de sa vie, a honoré les lettres et le génie français ». On mesure ainsi combien a reculé la liberté intellectuelle quand, dans le même temps, ont progressé la bêtise, l’inculture et le sectarisme.

Combien d’écrivains de moindre envergure et de moindre influence sont toujours encensés, édités, alors qu’ils ont volontairement ignoré, voire approuvé les crimes de Staline ? Aragon a-t-il été mis au purgatoire des lettres pour avoir commis une ode louant les exécutions abjectes du Guépéou (« L’éclat des fusillades ajoute au paysage/Une gaieté alors inconnue… ») ? Non seulement il est interdit d’évoquer Maurras pour cet anniversaire, mais la censure sur son œuvre demeure totale, puisque rien d’essentiel de lui n’est réédité et donc accessible pour un lecteur du XXIe siècle (2).

LA MANIPULATION DE L’HISTOIRE

Cette affaire, disais-je, est révélatrice de la volonté de récrire l’histoire en ne voyant le passé qu’avec des lunettes idéologiques condamnant tout ce qui ne se plie pas à nos critères actuels. L’histoire est ainsi abordée sur le mode du procès permanent conduisant, écrit Pierre Nora, à « une dictature de la mémoire » qui impose ses vues « de façon anachronique, moralisatrice et même discriminatoire, la mémoire des crimes nazis (étant) beaucoup plus présente, par exemple, que celle des crimes du communisme » (3). Alors que le temps aurait dû apaiser les passions, c’est exactement l’inverse qui se produit : on pouvait écrire plus librement sur la Seconde Guerre mondiale jusque dans les années 1970 que maintenant ! N’est-il pas temps de rendre la liberté à l’histoire et, plus simplement, à la pensée ?

Christophe Geffroy

(1) Marcel Proust, préface à Tendres stocks, de Paul Morand, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1921.
(2) La collection « Bouquins » de Robert Laffont doit publier en avril un volume rassemblant plusieurs de ses principaux essais. On verra si l’éditeur ne va pas être contraint à y renoncer face aux hurlements des sectateurs de la pensée unique.
(3) Le Figaro du 16 février 2018.

© LA NEF n°301 Mars 2018

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).