Camus Renaud en 2019 © Renaud Camus-Wikipedia

« Grand Remplacement » ?

Renaud Camus a forgé le terme de « Grand Remplacement » à propos de l’immigration en Europe. Si l’expression a été reprise dans certains milieux, elle demeure fort discutable. Explications.

L’écrivain Renaud Camus, venu de la gauche (il a été membre du PS dans les années 1970-1980), a forgé au début des années 2010 l’expression de « Grand Remplacement » qui a connu un certain succès, tout particulièrement dans les mouvances identitaires. Il a explicité plus avant sa pensée sur ce sujet dans un petit livre intitulé Le Grand Remplacement (1). Mais qu’est-ce que « le concept de Grand Remplacement » ? L’auteur répond : « Oh, c’est très simple : vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples. […] Comme si pendant le temps de notre vie, et moins encore, la France était en train de changer de peuple » (p. 112 et 15). Explication pour le moins rapide et ce d’autant plus que Camus, dans cet essai, ne cherche à aucun moment à démontrer ce qu’il avance, énonçant au contraire tranquillement « la constatation du changement de peuple » (p. 20), comme si cela était une évidence incontestée qu’il n’était nul besoin de prouver. Au reste, toute la démonstration de l’auteur ne s’encombre d’aucun chiffre.

Inutile de dire combien ce « concept » a aussitôt fait réagir en chœur les belles âmes qui font l’opinion, scandalisées par la brutalité de l’image. Il faut dire que l’immigration était alors dans ces hautes sphères un sujet tabou (il l’est à peine moins aujourd’hui) et qu’il était entendu une fois pour toutes : 1/ qu’il n’y a pas de problème d’immigration ; 2/ que l’immigration est une chance pour la France et l’Europe ; 3/ que quiconque conteste ces deux points ne peut être qu’un raciste qu’il convient de faire taire au plus vite et auquel il faut interdire l’accès aux médias. Voilà qui ne favorise pas une réflexion sereine !

Certes, l’expression de Renaud Camus est provocante et plus encore contestable, mais il ne faudrait pas que l’excès en ce sens entraîne par réaction un excès inverse qui consisterait à nier la réalité du problème soulevé par ce concept de Grand Remplacement et, en raison de considérations idéologiques, à s’aveugler volontairement pour se donner bonne conscience.

Essayons de mettre un peu de bon sens et d’objectivité sur ce sujet difficile.

Notons d’abord qu’il n’existe pas de peuple, de nation, de culture ou de civilisation à jamais figés, toutes ces réalités changent et évoluent en permanence : partout où il y a de la vie, il y a du changement. Le problème n’est donc pas le changement en soi, mais le changement s’il prend des proportions telles qu’il advient une rupture, qu’il n’y ait plus de continuité entre l’ancien et le nouveau, entre hier et aujourd’hui. Il s’agit là d’une approche forcément quelque peu subjective qui dépend pour une part du « ressenti » de chacun, il n’est donc pas illégitime qu’il y ait sur ce point des réponses différentes.

Absence de démonstration

Or, c’est bien à ce niveau que se situe Renaud Camus : à l’évidence, ce qu’il décrit a une part de vérité, mais il ne s’encombre pas de le démontrer, il n’est ni descriptif, ni objectif (aucun chiffre n’est cité), si bien que son registre ne s’élève guère au-delà de l’émotionnel dans le but de frapper l’esprit de son lecteur. Quelques chiffres permettent pourtant de mieux cerner la réalité et l’ampleur du phénomène migratoire en France. D’après les chiffres officiels, il y aurait aujourd’hui de 5 à 6 % d’étrangers (contre 3 % en 1911, 6,6 % en 1931). Jean-Paul Gourévitch, réputé pour le sérieux de ses travaux, parvient, lui, à un chiffre de 11 %, soit 7,4 millions de personnes (2) ; mais si l’on ajoute leurs descendants directs, Français car nés en France, Jean-Yves Le Gallou évalue « à 20 % la part de la population qui n’est pas originaire de France ou d’Europe » (3). À cela, il faut ajouter les « clandestins », par définition non répertoriés, qui seraient entre 400 000 et 700 000 selon les calculs de Jean-Paul Gourévitch et dont le nombre serait assez stable. Quant aux flux, 255 550 nouveaux titres de séjour ont été délivrés en 2018 (0,4 % de la population), chiffre en augmentation sensible, auquel il faut ajouter 120 000 demandeurs d’asile et 50 000 « mineurs non accompagnés », mais auquel il convient de soustraire les sorties, moins de 100 000 par an environ, soit un solde migratoire qui dépasse 300 000 par an.

Que conclure de ces chiffres ? Qu’il existe à l’évidence un problème d’immigration majeur et totalement inédit au regard de notre histoire. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, en effet, la population de la France n’a pas beaucoup varié dans le temps, la plupart des mouvements migratoires provenant de l’intérieur du continent européen (comme les « grandes invasions » normandes), et ce jusqu’aux années 1960. Si le phénomène migratoire s’est amplifié à partir de la fin du XIXe siècle et au début du XXe, ce sont essentiellement des personnes venues d’abord d’Italie et de Pologne, puis d’Espagne et du Portugal, alors que, depuis les années 1960-1970, l’immigration provient principalement du Maghreb et de l’Afrique noire et qu’elle est majoritairement d’origine musulmane.

L’ampleur du phénomène migratoire, difficilement niable, donne-t-il raison pour autant à R. Camus et à son concept de Grand Remplacement ? Nous ne le pensons pas pour plusieurs raisons.

Un concept contestable

D’abord et tout simplement parce que le « changement de peuple » n’est tout simplement pas vrai, il n’a pas changé en une génération. Si élevés que soient les chiffres de l’immigration (et ceux fournis ici sont volontairement des maximums qui proviennent d’études d’intellectuels comme Jean-Yves Le Gallou favorables au concept de Grand Remplacement), même en prenant celui de 11 % d’étrangers et de 20 % de personnes d’origine non européenne, cela reste encore une minorité qui ne change pas la physionomie d’un peuple – ajoutons que cette minorité vit en communauté fermée et ne cherche nullement à s’intégrer et encore moins à s’assimiler, ce qui est bien le fond du problème (mais, en attendant, cela ne favorise guère le « métissage » tant craint et décrié) ! Certes, il est des quartiers ou des banlieues où l’on se demande si l’on est encore en France et ce n’est pas un mince problème que je cherche à occulter ; mais on voit bien que le peuple de France n’a pas changé comme le prétend Renaud Camus.

Ensuite, et c’est le plus essentiel, parce que le problème n’est pas le Grand Remplacement au sens ethnique ou racial où l’entend Renaud Camus, mais au sens culturel et civilisationnel, ce qui rend cette expression particulièrement discutable. Les expressions de « peuple blanc » ou de « Blancs » telles que maniées par ceux qui dénoncent le Grand Remplacement sont elles-mêmes ambiguës ! Que veulent-ils « sauver » ? « L’homme blanc », une pureté de race qui n’existe pas ? À partir de quand devient-on un peu moins « blanc » et cela devient-il un problème ? Les Arabes, au reste, sont des Blancs, sont-ils de « mauvais » Blancs à éviter ? Les mélanges ethniques s’opèrent au demeurant sur de longues périodes et sont imperceptibles pour ceux qui les subissent, c’est donc une peur lointaine et largement fantasmée – et au demeurant illégitime, comme si le « maintien de la race » pouvait être une fin en soi !

Le problème de l’immigration est déjà suffisamment ardu, pourquoi y ajouter une dimension émotionnelle et anxiogène qui ne peut qu’alimenter la peur et les réactions xénophobes, voire racistes ?

Le Petit Remplacement

Reconnaissons toutefois à Renaud Camus de n’avoir pas négligé la dimension culturelle et civilisationnelle du Grand Remplacement, ce qu’il a nommé « le Petit Remplacement » (4). Ce Petit Remplacement marque pour lui le changement de culture, l’avènement d’une sous-culture moderne issue des États-Unis, il fustige notamment « l’enseignement de l’oubli » ou « l’industrie de l’hébétude »… « Le Petit Remplacement, écrit-il, est la condition nécessaire du Grand. Il le précède. Mais il est à son tour accéléré par lui » (5).

Pour mieux saisir la pensée de Renaud Camus et ce qui nous en éloigne, terminons sur deux « remèdes » au Grand Remplacement qu’il rejette catégoriquement, c’est fort instructif. Le premier est la croissance démographique qui permet à un peuple dynamique de mieux accueillir et intégrer des populations nouvelles : « Les adversaires du Grand Remplacement pensent en majorité que pour lui résister il faut faire toujours plus d’enfants. Ce n’est pas notre façon de voir. » Sur ce point, Camus rejoint certains écologistes qui voient en l’homme l’être qui nuit « à l’espèce, à l’air, à la terre, aux paysages, au silence, à la faune, à la flore, à la nuit ». Et il ajoute : Et ce qui nuit le plus à l’homme et à la planète, de très loin, c’est la prolifération de l’homme » (p. 66-67). Vieille rengaine qui révèle à la fois la peur et le mépris de l’homme (6). Camus ne veut donc ni immigration ni enfants, il préfère donc vivre dans une société qui vieillit inexorablement et finira par mourir et disparaître ! Belle perspective !

Un autre « remède impossible, à mon sens, écrit Camus, […] serait le recours, ou le retour du christianisme » (p. 70). Pourquoi ? Parce que le danger étant l’islam, on ne peut opposer à une foi qu’une autre foi, et le christianisme étant « une religion demi-morte », il n’est plus de taille à se confronter victorieusement à l’islam comme il l’a fait dans le passé. Et il reconnaît avoir « trop de respect et même d’affection pour le christianisme… pour retourner à lui par intérêt, par stratégie » (p. 71).

On ne peut dénier à Renaud Camus une réelle honnêteté intellectuelle. On perçoit chez lui une peur viscérale et largement irrationnelle devant un monde qui s’écroule, sans le secours de la foi et de l’espérance qui changent radicalement les perspectives, y compris pour l’avenir temporel de la Cité…

Christophe Geffroy

(1) Renaud Camus, Le Grand Remplacement, David Reinharc, 2011.
(2) Cf. Jean-Paul Gourévitch, Grand Remplacement, réalité ou intox ?, Pierre-Guillaume de Roux, 2019 ; et entretien avec le Salon Beige du 30 avril 2019.
(3) Cf. Polemia, 23 avril 2019. Chiffres confirmés par Michèle Tribalat, Le Figaro du 1er novembre 2019.
(4) Renaud Camus, Le Petit remplacement, Pierre-Guillaume de Roux, 2019.
(5) Interview dans Éléments n°181 de décembre-janvier 2020.
(6) Cf. Gérard-François Dumont, « Vous avez dit surpopulation ? », La Nef n°323 de mars 2020.

© LA NEF n°326 Juin 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).