Olivier Bonnassies © Trédaniel

« La science peut contribuer à prouver l’existence de Dieu »

Le livre de Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves*, est le fruit de trois ans de travail avec une vingtaine de scientifiques et spécialistes. Il propose un tour d’horizon complet et très didactique des connaissances actuelles sur l’origine de l’univers, connaissances qui vont clairement dans le sens de l’existence d’un Dieu créateur. Entretien avec Olivier Bonnassies (version longue de l’entretien paru dans La Nef n°345 de février 2022).

1. Comment avez-vous été amené à vous lancer à deux dans l’écriture d’un ouvrage aussi imposant sur les connaissances actuelles des origines de l’Univers et de ses conséquences ? Et quelles compétences avez-vous pour un tel travail ?

Quand j’avais 20 ans, je n’étais pas croyant. J’avais fait des études scientifiques et j’étais à l’École Polytechnique. Puis j’ai monté une première société qui commençait à bien marcher. Mais assez vite, je me suis demandé à quoi servait tout cela. Je me suis posé les grandes questions : quel est le sens de la vie ? Quel est son but ? D’où vient-on ? Où va-t-on ? Je pensais qu’il n’y avait pas de réponse à ces questions, mais je suis tombé sur un livre de Jean Daujat, un brillant normalien, intitulé Y a-t-il une vérité ? J’ai été très surpris de constater qu’il proposait des raisons sérieuses et très rationnelles de croire en Dieu. Je m’attendais à trouver la faille rapidement, mais non. J’ai donc décidé de travailler sérieusement le sujet en partant faire quatre années de théologie à l’Institut Catholique de Paris pour approfondir. Je suis devenu catholique, alors que nous y étions familialement très réticents et, dans les années qui suivent, j’ai poursuivi dans cette voie en essayant de monter des projets qui avaient du sens. C’est comme cela que j’ai rencontré Michel Yves qui a apporté son aide à deux projets forts : la construction du Centre international Marie de Nazareth en 2003, qui est depuis dix ans l’un des tout premiers lieux d’attraction du nord d’Israël, et la création du site d’information Aleteia en 2010, qui est devenu le premier site catholique du monde.

En 2013, j’ai fait une présentation sur ces sujets à une classe de philo de terminale où étaient mes filles, que j’ai enregistrée : cela a donné la vidéo « Démonstration de l’existence de Dieu et raisons de croire chrétiennes » qui totalise 1,5 million de vues sur YouTube. Michel Yves l’a visionnée et m’a envoyé un e-mail pour me dire qu’elle était très bien, mais qu’on pouvait faire beaucoup mieux, et qu’il travaillait lui aussi le sujet depuis trente ans. On a donc réfléchi à une collaboration, puis on s’est mis au travail en 2018. Nous avons creusé le sujet encore et encore, avec l’aide d’une vingtaine de bons spécialistes. J’espère que la surprise que j’ai eue à 20 ans sera celle des lecteurs du livre : car il y a bien un faisceau de preuves convergentes, rationnelles et indépendantes qui démontrent que Dieu existe.

2. Formellement, la science explique le « comment », pas le « pourquoi », un rôle qui revient à la philosophie. En tant que telle, la science ne peut donc pas « prouver » l’existence de Dieu. N’y a-t-il pas un risque de confusion des genres et de problème méthodologique à utiliser la science pour « prouver » Dieu ?

C’est une question qui revient souvent, et il est important de prendre le temps de bien y répondre, même s’il y a derrière une question de vocabulaire et de définition.

Le mot science a été pour certains entendu progressivement de manière de plus en plus restrictive jusqu’aux critères de Popper qui prétendent en exclure tout ce qui n’est pas falsifiable mais pour le grand public et dans la logique classique, la science c’est d’abord ce que pratiquent les scientifiques dans un domaine du savoir et c’est surtout le logos (la rationalité) appliqué à ce domaine du savoir, ainsi que le montre clairement l’étymologie du nom de la plupart des sciences (en « -logie »[1])

Aujourd’hui, il y a en plus quelque chose de nouveau : c’est le fait qu’on constate que beaucoup de scientifiques modernes ressentent la nécessité de parler de Dieu au bout de leurs pratiques de la science, notamment quand ils explorent les débuts de l’Univers et son réglage fin. C’est ainsi qu’on a pu rassembler dans notre livre des dizaines et des dizaines de citations de prix Nobel et de grands scientifiques contemporains qui en viennent à parler naturellement de Dieu en lien direct avec leurs recherches et découvertes scientifiques. C’est pourquoi il est difficile de dire catégoriquement sur la base d’arguments uniquement théoriques que Dieu n’est pas du ressort de la science et qu’elle ne le rencontre pas…

Voici le résumé de l’argument sur le commencement :

  1. Il y a très certainement eu un début absolu au temps à l’espace et à la matière qui sont liés comme Einstein l’a montré : c’est établi par la rationalité (page 61 et page 91 et pages 515-517 du livre), la thermodynamique (pages 55 à 72) et la cosmologie (pages 100, 165, 206, 210, 214 avec notamment le théorème de Borde-Guth-Vilenkin), le Big Bang n’étant pas forcément ce début absolu même s’il en constitue une très bonne illustration ;
  2. La cause à l’origine de cette émergence radicale est donc par définition non temporelle, non spatiale et non matérielle (page 91-92) et elle a eu la puissance de tout générer et de tout régler infiniment précisément pour que les atomes, les étoiles et l’homme puissent exister

Avec ce raisonnement très simple, on arrive assez exactement à la définition de ce que toutes les philosophies et toutes les religions classiques appellent Dieu mais à quel moment a-t-on quitté la science ? Si vous dites que c’est sur le point n°2, n’est-ce pas le propre de la science de chercher une explication aux phénomènes émergents ? La science ne fait que cela … Et le principe de causalité n’est-il pas vraiment partie intégrante de la science, au fondement de la science ?
A partir de là, le problème concret qui se pose pour les scientifiques qui veulent rester athées, c’est qu’ils doivent contester un de ces deux points, mais ce n’est pas facile :
– Certains comme Andrei Linde essayeront de nier le premier en imaginant une « inflation éternelle d’Univers bulles » mais c’est très spéculatif, invérifiable, et assez bancal notamment parce qu’il est de plus en plus clair, grâce aux mathématiques et à la physique, que l’infini n’existe pas dans le monde réel (cf. note page 206).
– D’autres comme Stephen Hawking et Laurence Krauss essayeront d’expliquer la cause ou l’absence de cause par des raisonnements également très bancals, comme on le raconte en plaisantant un peu dans le livre (page 168).
Mais au-delà du fait que la position athée est très dure à défendre, on notera que les protagonistes de ces débats qui portent sur l’existence de Dieu ne sont ni des philosophes ni des sorciers mais que ce sont tous des scientifiques qui pensent chercher tous des solutions à l’intérieur de la science.

Sur le fond, il n’est donc pas juste de faire une séparation trop étanche entre science et philosophie. Platon, Aristote, Newton, Leibniz et tant d’autres n’ont pas dressé de telles barrières entre science, philosophie, métaphysique ou théologie. La séparation des genres n’existe que depuis le XVIIe siècle, mais la plupart des premiers philosophes grecs étaient des scientifiques. Ils travaillaient tous à partir de ce Logos fondamental, et leurs opposants étaient, non pas les scientifiques, mais les poètes, qui s’intéressaient au Pathos. Et c’est sur ce Logos que se sont établies toutes les sciences [2], y compris la philosophie qu’on a longtemps appelé la « reine des sciences ».

Ensuite, il faut comprendre que la science elle-même est truffée de principes philosophiques. Par exemple, si l’on enlève l’idée que le monde est logique, rationnel et compréhensible, ou le principe de causalité, qui est aussi un principe philosophique, ou le principe de stabilité des lois, qui est un principe philosophique également, on ne peut plus faire de science. La science s’arrête.

Troisièmement, il faut voir que, dans leur pratique de la science, les grands scientifiques mélangent allègrement les théories, les chiffres, les équations et les interprétations qui appartiennent, en toute rigueur de terme, au domaine de la philosophie. Mais ne serait-il pas absurde de séparer cela de la science ? Quand Newton parle de « force », quand Maxwell parle de « champ » ou quand Bohr ou Einstein échangent sur les interprétations de la mécanique quantique, ils font d’une certaine façon de la philosophie à l’intérieur de la science, mais ils le font de manière tout à fait légitime, bien sûr.

Quatrièmement, il est chaque jour plus clair que la science moderne, dans tous les domaines, s’ouvre sur un au-delà de la science, dont elle ne peut rien dire… sauf qu’il existe. Tout ce qui est tangible, calculable, observable, conduit, à l’intérieur de sa propre analyse rationnelle, à l’existence de quelque chose qui est intangible, inobservable… mais néanmoins nécessaire. C’est ce qu’on explique page 92, note 56 : « Si l’on analyse des traces de pas sur le sable, on peut, à l’intérieur de la science physique, affirmer qu’il y a une cause à ces traces qui ne proviennent pas des interactions naturelles des forces physiques. De même, quand l’expérience d’Alain Aspect conclut qu’il y a une intrication entre deux particules qui sont à 14 mètres de distance l’une de l’autre et qui dialoguent instantanément, on démontre à l’intérieur de la science physique qu’il existe quelque chose à l’extérieur de notre espace-temps. C’est encore le cas quand Gödel, à l’intérieur de la logique et des logiques mathématiques, conclut qu’il existe nécessairement des vérités non démontrables, qui renvoient à un extérieur des mathématiques. Le même type de raisonnement « apophatique » s’applique aussi au Big Bang, à l’intérieur même de la science cosmologique. »

Enfin, il est très important d’acter le fait qu’aujourd’hui, la science a comme envahi le domaine de la métaphysique et qu’il n’est plus possible de faire sérieusement de la philosophie sans prendre en compte ce que la science a apporté sur le temps, l’espace, la matière, le vide, la masse, les atomes, la réalité, le début et la fin de l’Univers, etc. Par exemple, le mot « atome » vient des présocratiques atomistes, Leucippe et Démocrite, puis des Latins comme Épicure, et il a été repris par bien des philosophes après eux. Mais quand, en 1905, Jean Perrin découvre l’atome expérimentalement à Paris, puis que l’on met au jour sa réalité profonde, on voit que l’atome ne ressemble pas du tout à celui des Grecs et de tous les philosophes, qui l’imaginaient insécable, compact, etc. L’atome du monde réel n’a aucune des propriétés que les anciens lui avaient attribuées. Un peu plus tard, la science a montré que le temps est relatif à la gravité et à la vitesse. C’est aujourd’hui une réalité prouvée, mais jamais aucun philosophe du passé n’avait imaginé cela non plus. Peut-on donc continuer à faire de la philosophie sans la science ou à l’extérieur de la science ? Non !

Dans une lettre de 1936, Einstein explique qu’il existe ainsi bien des situations dans lesquelles les physiciens sont aujourd’hui conduits à entrer en philosophie et à effectuer un travail de philosophe, parce que les philosophes eux-mêmes ne peuvent pas le faire : « On a souvent dit, non sans raison, que les chercheurs en sciences de la nature étaient de piètres philosophes. S’il en était ainsi, le physicien ne ferait-il pas mieux de laisser au philosophe le soin de philosopher ? Cela est sans doute vrai dans les périodes pendant lesquelles les physiciens croient disposer d’un système solide et incontesté de concepts fondamentaux et de lois fondamentales ; mais il en va autrement à une époque où toute l’assise de la physique est remise en question, comme c’est le cas aujourd’hui. À une pareille époque, où l’expérience le contraint à chercher des bases nouvelles et inébranlables, le physicien ne peut tout simplement abandonner à la philosophie l’examen critique des fondements de sa science, car il est le mieux placé pour savoir et sentir où le bât blesse. »

Les scientifiques font donc naturellement de la philosophie à l’intérieur de la science. C’est un fait, et il est faux de dire que la science ne peut rien prouver. Concernant le début de l’Univers et son réglage notamment, la science conduit ainsi à trois conclusions bien claires :

  1. Il y a eu un Big Bang : c’est certain. On peut décrire précisément ce qu’il s’est passé à partir d’1 seconde (le CERN a permis d’aller jusque-là).
  2. Décrire positivement ce qui est arrivé avant n’est pas possible actuellement. Cela restera peut-être même à jamais impossible et hors de notre expérience avant 10-43 seconde : il n’existe sur ces sujets que des hypothèses très spéculatives, sur lesquelles il n’y a aucun consensus.
  3. Il est en revanche possible, à partir de la rationalité, de la thermodynamique et de la cosmologie (selon le théorème de Borde-Guth-Vilenkin – le Big Bang n’étant pas forcément le début absolu), d’affirmer qu’il y a eu un début absolu au temps, à l’espace et à la matière, et donc que la cause à l’origine de cette émergence est transcendante, non matérielle, non spatiale, non temporelle, dotée de la puissance de tout créer et ajuster. Or, cette troisième conclusion est très importante, car elle très proche de ce que toutes les philosophies et les religions classiques ont toujours appelé « Dieu ».

La science peut donc tout à fait contribuer à donner des preuves de l’existence de Dieu.

II s’agit de vraies preuves, mais elles sont « apophatiques », c’est-à-dire qu’on parle de réalités dont on ne peut déduire l’existence que de manière indirecte et qu’on ne peut qualifier que de manière négative, sans avoir en direct la moindre connaissance positive de la nature des causes en question. Malgré cela, on peut affirmer avec certitude l’existence de ces causes.

Et il faut bien s’entendre aussi sur le mot « preuve » qui a une définition claire. Une preuve est, dans un procès, « ce qui sert à établir qu’une chose est vraie »(Google/Robert), un « élément matériel »(Larousse) qui permet d’accréditer une thèse et d’infirmer son contraire, ou encore « un fait ou un raisonnement propre à établir solidement la vérité »(Wikipedia). Ainsi, les preuves du monde réel ne sont jamais des « preuves irréfutables » ou « absolues ». Ce sont des éléments qui s’accumulent en faveur d’une thèse avec plus ou moins de force. On peut démontrer que quelqu’un est coupable ou innocent avec de telles preuves, mais il ne s’agit pas de démonstration mathématique, ni d’évidence logique, ni de certitudes du type « mat en trois coups ». En revanche, quand s’accumulent des preuves fortes, convergentes, rationnelles, provenant de domaines indépendants, on arrive à une certitude « au-delà de tout doute raisonnable », comme on dit dans le monde juridique.

C’est exactement à cela qu’on aboutit dans notre enquête rationnelle qui aborde une douzaine de domaines indépendants, certains étant scientifiques, d’autres non.

En résumé, les distinctions théoriques a priori ne tiennent pas et, pour le voir, il faut regarder le réel. Il existe beaucoup d’a priori, de préjugés, d’idées préconçues. Il faut faire attention à ces positions trop théoriques qui ne sont pas justes et qui sont bousculées par la réalité, du type : « La science, c’est le « Comment ? » et la religion le « Pourquoi ? » ». Non, la science et la religion ou la philosophie ne sont pas « deux magistères séparés », comme l’a théorisé Stephen Jay Gould avec son « NOMA » (Non-Overlapping Magisterium). Cela n’est pas vrai, tout comme bien d’autres a priori tels que « la science ne peut rien dire de Dieu », « c’est impossible de prouver Dieu », « si l’on pouvait prouver Dieu, il n’y aurait plus de place pour la foi », « si l’on pouvait prouver Dieu, ce serait la mort des religions », etc. Toutes ces idées préconçues sont fausses. Les seuls à y croire sont les matérialistes et les fidéistes, pour des raisons opposées. Les matérialistes pensent que la religion n’a rien à dire sur le monde réel, et les fidéistes doutent de la raison naturelle et de sa fiabilité. Mais tout cela ne tient pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que si la religion prétend parler du monde réel et prétend s’incarner dans l’Histoire, alors les lieux d’interaction avec la science sont nombreux. Si l’Évangile dit qu’il existe « à Jérusalem, près de la porte des Brebis, une piscine qu’on appelle en hébreu Bethzatha qui a cinq colonnades » (Jn 5,2) et que l’archéologie le confirme, ce n’est pas du concordisme, c’est simplement le fait que l’Évangile s’appuie sur des réalités historiques. Et si le peuple hébreu dit croire par révélation que l’Univers a commencé, qu’il a été créé à partir de rien, qu’il n’y a pas de demi-dieux ou de sous-hommes, et qu’aucun dieu n’habite dans les sources, les forêts ou les morceaux de bois, c’est important car ce sont là des vérités indispensables pour que les hommes puissent avoir une vraie relation à Dieu. Mais évidemment, il est important pour que cette relation à Dieu soit vraie, que tout cela concorde avec la réalité.

3. Une partie de nos concitoyens ne croit pas en Dieu, moins par conviction profonde que parce qu’ils baignent dans un contexte matérialiste qui n’y encourage pas. Pensez-vous que le recours à la science puisse convaincre ces personnes ? Quel public, précisément, votre livre vise-t-il ?

Ce livre n’est pas seulement pour les curieux : il est pour tout le monde, car la question de l’existence de Dieu, tout le monde se la pose un jour ou l’autre. Or, aujourd’hui, il y a vraiment de bonnes raisons de rouvrir le dossier rationnellement, de découvrir tous ses éléments, d’y réfléchir. Ce livre est une invitation à la réflexion et au débat.

4. Vous amenez à reconnaître l’existence de Dieu en montrant que l’Univers, ayant un commencement (le Big Bang), a été créé. En quoi un Univers créé oblige-t-il à postuler l’existence de Dieu ?

Dire que tout a une cause est parfaitement faux : il y a forcément au minimum un être nécessaire qui donne cause à tout ce qui existe. Il est facile de s’en rendre compte en considérant l’ensemble de tous les êtres qui existent : cet ensemble ne peut pas avoir de cause en dehors de lui-même. Or, être cause de soi n’est pas possible. C’est donc qu’il y a forcément au moins un être nécessaire. C’est vrai à chaque instant, pour donner l’existence à tout ce qui existe (causalité verticale) mais c’est vrai aussi dans le temps (causalité horizontale). C’est ainsi que toutes les doctrines matérialistes athées, de Parménide, Héraclite, Démocrite ou Lucrèce (auteur de la célèbre formule « ex nihilo nihil ») à Marx, Friedrich Engels, Lénine, Mao et Hitler, en passant par Friedrich Nietzsche, Arthur Schopenhauer, Ludwig Feuerbach, David Hume, Jean-Paul Sartre et tous les philosophes athées du XIXe siècle – ou encore Baruch Spinoza, Auguste Comte, Ernst Mach, Svante Arrhenius, Ernst Haeckel, Marcelin Berthelot, Bertrand Russell, Francis Crick et tous les savants athées d’avant 1960 –, tous ont toujours imaginé que la matière était, d’une manière ou d’une autre, éternelle dans le passé et que l’Univers n’avait jamais commencé. Mais cette position, qui n’a jamais été rationnelle [3], est moins que jamais tenable après les découvertes scientifiques modernes (thermodynamique, cosmologie et illustration du Big Bang). Il ne reste donc que Dieu si l’on veut rester raisonnable.

5. Si la science démontre le fait de la création de l’Univers, que nous enseigne-t-elle sur la façon dont cette création s’est opérée, notamment, par exemple, sur la question controversée de l’évolution ?

Cette question est controversée, comme vous le dites. C’est pourquoi nous ne l’avons pas traitée dans notre enquête qui avait besoin de sélectionner les questions discriminantes, c’est-à-dire celles sur lesquelles on peut se prononcer facilement et trancher. Sur l’évolution, il y a deux visions : la vision de Darwin et de ses disciples (nombreux), selon laquelle la sélection naturelle explique tout, et la vision de ceux qui pensent que ce principe est valable mais qu’il n’explique pas tout. Ceux que ça intéresse peuvent notamment lire Life’s Solution de Simon Conway Morris qui présente soixante-dix exemples de convergence d’organes complexes, comme l’œil humain, et qui conclut de manière très convaincante que les lois de l’Univers programment la venue de l’homme depuis le Big Bang.

6. La seconde partie de l’ouvrage fait le choix de rechercher une concordance entre la Bible et la science, en insistant sur les cohérences quand il y en a, et en expliquant, quand il semble y avoir contradiction, qu’il faut alors s’écarter du sens littéral. N’y a-t-il pas là un risque de concordisme et n’aurait-il pas été préférable de centrer cette partie sur le constat étonnant que le peuple juif a été le seul peuple de l’Antiquité à affirmer une foi en un Dieu unique et transcendant à un Univers physique créé par lui ?

Si l’on fait l’hypothèse que la création et la Révélation ont même origine, alors le « concordisme » est plus à même de nous approcher de la vérité qu’une démarche trop « discordiste ». Mais il faut tenir deux choses qui peuvent paraître opposées. Premièrement, il est vrai que le but de la Bible n’est pas d’abord de nous donner un récit exact sur le plan scientifique ou un récit historique au sens moderne du terme (ce qui n’aurait pas grand intérêt), mais de permettre une relation à Dieu forte et en vérité. Mais deuxièmement, la Révélation parle du monde réel, elle passe par des événements vraiment historiques, et elle s’incarne dans l’histoire. Il y a donc naturellement de nombreuses interactions entre foi et raison qui doivent concorder sur ces points.

Pourquoi alors ce choix de parler de la Bible ?

Il est très étrange de voir que la Bible énonce des vérités que le peuple hébreu a connues mais que tous les autres peuples – bien plus savants – ignoraient à propos de Dieu, des hommes, de la nature et de l’Univers. Il est tout aussi curieux de voir le peuple juif être le seul peuple de l’Antiquité encore présent sur la Terre, ou encore qu’un jeune homme de 30 ans, Jésus, qui n’a rien écrit et qui est mort sur une croix, soit devenu celui qui a eu le plus d’influence sur l’histoire de l’humanité, comme lui-même et les prophéties l’annonçaient. Dans ce livre, on interroge donc la rationalité.

7. Le chapitre sur Fatima apparaît un peu en décalage par rapport au reste de l’ouvrage. Pourquoi avoir fait le choix de consacrer un chapitre à une apparition mariale ?

Le miracle de Fatima (en 1917, au Portugal) est lui aussi, comme nous le démontrons dans le livre, une véritable question rationnelle sur l’existence de Dieu. Comment se fait-il que des enfants annoncent, trois mois à l’avance, un miracle que tout le monde pourra observer, à une heure très précise ? Cet événement très bien documenté pose la question de savoir s’il peut être expliqué dans un cadre de pensée matérialiste, c’est-à-dire sans hypothèse surnaturelle.

8. La grande diversité des systèmes éthiques à travers le monde ne vient-elle pas contredire l’affirmation de l’existence d’une loi morale transcendante commune à l’humanité ? Les conséquences du péché originel qui faussent notre jugement moral n’empêchent-elles pas une unanimité à ce sujet ?

Oui, mais au-delà de cette diversité, s’il n’y a pas d’absolu en dehors de l’Univers matériel pour fonder le bien et le mal, alors rien ne peut être sacré, absolu, bien ou intangible. Dans le cas d’un monde sans Dieu, nous ne sommes in fine qu’un agglomérat d’atomes, et écraser un enfant ou un moustique est finalement équivalent : c’est une simple réorganisation de la matière. Les athées cohérents doivent croire cela, mais ce n’est pas facile.

9. La réponse aux objections des matérialistes est particulièrement rapide pour deux d’entre elles, tout particulièrement pour le problème du mal. Pourquoi, dans un ouvrage de près de 600 pages, n’avoir pas approfondi cette objection qui est pourtant celle habituellement mise en avant contre l’existence de Dieu ? N’est-ce pas parce qu’il n’existe pas de réponse totalement satisfaisante, puisque cela demeure un mystère ?

L’objection « s’il existe un Dieu bon et tout-puissant, le mal est impossible » ne tient pas, ni sur le plan logique, ni sur le plan de la probabilité. Car le présupposé « si Dieu est amour, il doit créer un monde sans mal » est faux [4]. En effet, si Dieu est amour et s’il recherche l’amour, cela suppose des volontés libres. En réalité, en dehors de la Révélation, nous ne sommes pas en situation de juger si Dieu a ou n’a pas de bonnes raisons de permettre temporairement l’existence de souffrances dans le monde. Les arguments logiques ou intellectuels tombent, mais le problème émotionnel reste, très puissant. Ceci dit, ce n’est pas le sujet de notre livre, qui ne parle pas de qui est Dieu, mais qui ne traite que d’une seule question : y a-t-il un Dieu créateur ? Et selon un seul angle : la rationalité.

10. Vous consacrez un chapitre à rappeler les preuves philosophiques de l’existence de Dieu (qui n’ont pas changé depuis saint Thomas d’Aquin), en commençant par dire qu’elles « n’ont jamais intéressé personne ». Pourquoi alors leur consacrer de la place, et pourquoi n’intéressent-elles personne si elles sont vraiment convaincantes ?

Personnellement, la preuve que je préfère est celle de la contingence. Il me paraissait évident que tout ce qui existe doit à chaque instant recevoir son existence d’une cause et qu’à chaque instant, il y a une cause première, nécessaire, qui maintient tout dans l’existence. Mais après ma conversion, j’ai fait l’expérience que cette preuve ne convainquait pas grand monde. Ces preuves philosophiques sont très valables, mais elles « n’impriment pas beaucoup », c’est-à-dire qu’à elles seules, elles ne suffisent pas à convaincre. C’est un constat. En revanche, en complément d’autres éléments, et en convergence avec eux, elles sont à mon avis très utiles et contribuent à établir un faisceau de preuves rationnelles et indépendantes.

11. On accuse souvent les croyants de crédulité, mais vous concluez au contraire que c’est le matérialisme qui est une croyance irrationnelle. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?

Un matérialiste cohérent et rationnel doit croire que l’Univers existe depuis toujours contrairement à toute évidence, qu’il est infiniment bien réglé par hasard, qu’il n’y a pas de bien et de mal, que la Bible, le destin des Hébreux, Jésus et les prédictions des enfants de Fatima ainsi que les milliers de miracles et d’apparitions, les milliers de saints et de témoignages de rencontres personnelles avec Dieu s’expliquent aussi par des illusions ou d’immenses coups de bol. Cela fait vraiment beaucoup et c’est plus qu’irrationnel. Tout converge. Il faut prendre le temps d’essayer d’évaluer les probabilités. Tout cela est en réalité impossible. Il faut donc beaucoup de crédulité pour rester matérialiste.

Propos recueillis par Christophe Geffroy et Bruno Massy de La Chesneraye

*Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves. L’aube d’une révolution, préface de Robert W. Wilson, prix Nobel de physique, Guy Trédaniel, 2021, 580 pages, 24 €.


[1] La biologie, c’est la rationalité (logos) appliquée au vivant ; de même pour la cosmologie, l’archéologie, la géologie, la psychologie, la paléontologie, l’écologie, l’océanologie, la cancérologie, la cardiologie, la dermatologie, la neurologie, la pharmacologie, la climatologie, la criminologie, la futurologie, la graphologie, la démonologie, l’épistémologie, l’ethnologie, l’eschatologie, la théologie, l’ontologie, l’ophtalmologie, etc.
La base de la science c’est le logos. Et c’est vrai aussi de la logique !

[2]. La science, c’est la rationalité (Logos) appliquée à un domaine. La physique, c’est la rationalité appliquée au monde matériel. La biologie, c’est la rationalité appliquée au vivant. De même pour les autres sciences : cosmologie, archéologie, géologie, psychologie, paléontologie, écologie, océanologie, cancérologie, cardiologie, dermatologie, neurologie, pharmacologie, climatologie, criminologie, futurologie, graphologie, démonologie, épistémologie, ethnologie, eschatologie, théologie, ontologie, ophtalmologie, etc. Idem avec idéologie, œnologie, astrologie, parapsychologie, mythologie, ufologie… et la logique (de Logos) !

[3]. La note 54 de la page 91 du livre montre pourquoi un temps infini dans le passé est impossible. Car si l’on compte 0, 1, 2, 3 (…) sans jamais s’arrêter, on va vers l’infini, mais cela restera toujours un infini potentiel que l’on n’atteindra jamais. Ainsi, en miroir, pour la même raison qu’on ne peut pas atteindre l’infini dans le futur en partant d’aujourd’hui, on ne peut pas non plus partir de l’infini dans le passé pour atteindre notre temps : un temps infini dans le passé est donc impossible (voir le troisième point intitulé « Le Créateur du temps » au chapitre 22). Aujourd’hui, la science vient confirmer ce point que les savants n’acceptaient pas encore il y a cent ans. La science a montré que l’espace, le temps et la matière ont eu un début absolu. Par la Relativité, Einstein a montré que l’espace, le temps et la matière sont inséparablement liés et que l’un ne peut exister sans les deux autres. La thermodynamique a montré que l’entropie augmente et conduit, au bout d’un certain temps, à la mort thermique de l’Univers, qui ne peut donc pas être infini dans le passé. La cosmologie, avec le théorème de Borde-Guth-Vilenkin qui s’appuie sur les travaux de Penrose et Hawking sur les singularités, montre qu’il y a forcément un début absolu à l’Univers. Mais le Big Bang, aujourd’hui confirmé, n’est pas la preuve du commencement. Ce n’est qu’une bonne illustration de ce début absolu.

[4]. Les athées sérieux le reconnaissent volontiers. Citons-en quelques-uns : « Nous pouvons concéder que le problème du mal ne démontre pas, après tout, que les doctrines centrales du théisme sont logiquement inconsistantes les unes avec les autres » (John L. Mackie, athée, 1982, The Miracle of Theism, Oxford University Press, p. 154). « Certains philosophes ont estimé que l’existence du mal est logiquement incompatible avec l’existence d’un Dieu théiste. Personne, je pense, n’a réussi à établir une telle affirmation extravagante » (William L. Rowe, athée, The Problem of Evil and Some Varieties of Atheism, 1979, p. 135). « Il est maintenant reconnu de (presque) tous les côtés que l’argument logique est en faillite  (William P. Alston, « The Inductive Argument from Evil and the Human Cognitive Condition », Philosophical Perspectives, vol 5, 1991, p. 29-67).

© LA NEF n°344 Février 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).