Moniales de Jouques ©DR

Abbaye de Jouques : une artiste au monastère

Encore un chant grégorien qui s’élève dans le ciel de Provence ! Aux portes de la vallée de la Durance, nichée sur un plateau isolé et planté d’oliviers, l’abbaye de Jouques abrite une cinquantaine de moniales. Une période de crise surmontée, une paix retrouvée, de belles vocations, deux fondations au cours des trente dernières années : nous interrogeons dans cet entretien Mère Marie Monique Guttin, actuelle abbesse, sur la communauté. Par ailleurs, les religieuses travaillent actuellement à ouvrir un musée consacré aux œuvres de Mère Geneviève Gallois, sujet sur lequel s’expriment les deux sœurs responsables du projet.

La Nef – Pourriez-vous nous présenter la communauté, son histoire, et ce qu’elle est aujourd’hui ?

Mère Marie Monique – Notre abbaye Notre-Dame de Fidélité à Jouques a été fondée en 1967 par l’abbaye bénédictine Saint-Louis du Temple à Limon, héritière de la rue Monsieur qui a exercé par sa vie liturgique, une influence spirituelle sur plusieurs générations d’écrivains et d’artistes du XXe siècle.
Un essaim de seize moniales s’est installé dans une belle propriété sur cette antique terre de chrétienté qu’est la Provence : la célèbre abbaye Saint-Victor à Marseille, fondée par Cassien au IVe siècle, est toute proche (où se trouve la Vierge de Notre-Dame de Confession ou de Fidélité : c’est sous sa protection qu’elles ont choisi de placer notre abbaye).
Par la grâce de Dieu, très vite les vocations arrivent, et les premiers travaux d’agrandissement sont lancés dès 1975. Ce sera un des caractères de Jouques : il faudra sans cesse reculer les murs, agrandir et même à deux reprises, en 1991 et en 2005, fonder. Ainsi ont vu le jour l’abbaye Notre-Dame de Miséricorde à Rosans puis le monastère Notre-Dame de l’Écoute au Bénin, encore dépendant de Jouques.
Actuellement nous sommes quarante-huit moniales qui vivons sous la Règle de saint Benoît et notre office est célébré en grégorien. Nos principales activités sont une exploitation agricole avec 9 hectares de vignes, 500 oliviers, des amandiers, un potager, et des ateliers de transformation de notre production : confitures, huile d’olive. Nos quatre cuvées de vin (Louange, Fidelis, Exsulta et Filia) constituent notre principale source de revenus.
L’hospitalité pour les personnes en recherche de ressourcement spirituel est pratiquée dans l’esprit de la Règle où l’hôte est accueilli comme le Christ.

Quand vous devenez prieure administratrice en 2013 (avant d’être élue abbesse en 2017), vous prenez la tête d’une communauté blessée à la suite d’une longue période de déviances au niveau de l’autorité, et amputée de plusieurs membres (plusieurs sœurs ont quitté le monastère) : comment une communauté se relève-t-elle et retrouve-t-elle le chemin de l’unité, de la paix ? Quelles leçons tirez-vous de toutes ces années ?

La sollicitude maternelle de l’Église s’est manifestée à travers l’accompagnement de visiteurs, abbés et abbesses amis de notre communauté ; l’artisan principal de notre relèvement est bien évidemment la miséricorde divine !
Face à de graves secousses, comme en ont vécu d’ailleurs bien des communautés, en ces dernières décennies, le point d’ancrage est essentiellement dans l’exercice des vertus théologales. Il me semble que nous avons eu la grâce de rester stables dans la foi, l’espérance et la charité, et Dieu nous a conduites sur un chemin d’humilité où nos fragilités sont reconnues et acceptées.
J’ai été très vite émerveillée de voir que mes sœurs avaient le désir profond de s’appuyer aussi sur une vraie fraternité pour s’épauler dans la reconstruction. Ensemble nous avons pu non seulement reprendre les fondamentaux de notre vie monastique mais aussi poursuivre des projets fédérateurs comme des travaux de rénovation envisagés depuis longtemps et qu’il nous a été donné de réaliser au fur et à mesure de ces treize dernières années.
L’épreuve nous a fait mûrir humainement et, j’ose dire, grandir surnaturellement… et matériellement, même si, rassurez-vous, la conversion de chacune de nous reste à l’ordre du jour !

Quel regard portez-vous sur ces années et sur le mandat qui vous a été confié, maintenant qu’il prend fin ?

Au terme de mon service abbatial (1), je rends grâce au Seigneur qui nous a accompagnées, jour par jour, dans les moments les plus sombres mais avec toujours la petite lumière de la Résurrection. « Tu mecum es » a été ma devise tirée du psaume 22 : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal car Tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure. » Et la phrase de saint Paul : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » me percute toujours autant par sa vérité.

Quelle évolution avez-vous observée au cours de votre vie religieuse dans les profils des postulantes qui entrent au monastère ? Quelles différences générationnelles vous frappent le plus ? Comment avez-vous adapté votre noviciat à l’accueil des nouvelles générations ?

En plus de cinquante ans de vie monastique, je constate une évolution inévitable entre une génération formée dans un milieu encore chrétien et celle qui arrive fragilisée sur certains points par le relativisme et l’individualisme ambiants. Les jeunes qui rentrent aujourd’hui arrivent avec un désir profond de suivre le Christ. Elles ne se paient pas de mots et veulent comprendre ce qu’on leur enseigne. Leur désir de s’approprier un héritage chrétien, d’apprendre à recevoir la formation monastique, les rend capables aussi de consentir aux sacrifices nécessaires pour franchir ce fossé qui sépare notre vie bénédictine avec ses exigences quotidiennes, de ce qu’elles ont pu vivre dans le monde. J’admire leur courage et si nous savons prendre le temps – sans doute il est vrai plus de temps qu’autrefois ! – nous avons la ferme conviction que les fruits seront abondants.

Quelle place les fêtes tiennent-elles dans votre vie communautaire ? En quoi participent-elles de l’équilibre de votre vie monastique ?

Saint Benoît conçoit la communauté bénédictine comme une famille où la place de chacune est respectée. Sa Règle est pleine d’humanité et il est évident que, dans un rythme soutenu de prière et de travail, les moments de halte sont nécessaires. La fête est un facteur de détente important. En outre, comme nous le disait Sr Claire Patier : « Dieu nous a donné le temps pour aller de rendez-vous en rendez-vous avec Lui. » De Noël à la Pentecôte, et tout au long de l’année, les fêtes liturgiques nous sont offertes comme autant de rencontres uniques avec le Seigneur. Et les événements importants de notre vie (vêtures, professions, jubilés) permettent le partage en profondeur de notre communion fraternelle. Dom Huerre (2) le soulignait déjà en 1990 : « Il faut des fêtes, toute communauté en a besoin… La fête n’est pas une parenthèse mais un des moments et une des manières de croissance pour le monastère. »

Il est aujourd’hui beaucoup question de la place des femmes dans l’Église : comment appréhendez-vous votre position de communauté de femmes au cœur de l’Église ? Y a-t-il une spécificité de la vocation religieuse féminine ? Qu’est-ce qu’un monastère de moniales peut tout spécialement apporter à l’Église ?

La place de la femme dans l’Église est éminente si on accepte de la voir en complémentarité de celle des hommes, selon ce dessein du Créateur mis en lumière à la Pentecôte où la Vierge Marie est en prière avec les apôtres, reçoit l’Esprit Saint avec eux et comme eux, mais retrouve ensuite sa vie cachée de prière qui soutient la mission qu’ils vont désormais entreprendre et qui est relatée dans les Actes.
La moniale essaie de vivre l’intuition prophétique de sainte Thérèse de Lisieux : « L’Amour, écrit-elle, renferme toutes les vocations. Dans le cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’Amour. »

Comment la règle de saint Benoît façonne-t-elle jusqu’à votre spiritualité et votre façon de prier ?

La Règle de saint Benoît, avec les larges temps de lectio divina qu’elle permet, avec la méditation continuelle des psaumes (les 150 psaumes sont récités ou chantés chaque semaine) enracine notre vie de prière dans la Parole de Dieu qui accompagne notre travail et participe à l’unification de notre vie dont elle éclaire les aspects douloureux et joyeux. Cette Parole de Dieu nous façonne peu à peu et nous garde en présence de Dieu, tout au long de la journée.

Jouques a aujourd’hui une fondation au Bénin et des moniales y sont envoyées depuis 2005 : en quoi cette fondation colore la vie communautaire à Jouques ?

Notre fondation au Bénin a été un tournant dans notre vie bénédictine, lui donnant la joie de participer beaucoup plus directement à la mission ad gentes et de répondre ainsi à l’appel du Christ et de l’Église. La joie de découvrir une jeune chrétienté avec le zèle et l’ardeur qui caractérisent bien des prêtres et évêques et le peuple béninois, nous ont été aussi un stimulant et une aide pour sortir de la routine qui menace toute vie régulière.

Le musée Geneviève Gallois

La Nef – Pouvez-vous nous raconter la vie de Mère Geneviève Gallois avant sa conversion ?

Mères Marie Véronique et Marie Madeleine – Marcelle Gallois, la future Mère Geneviève, voit le jour en 1888, à Montbéliard, dans une famille bourgeoise assez typique de l’époque, et grandit entre un père libre-penseur, qui poursuit une belle carrière dans l’administration, et une mère pieuse et effacée. Avec son frère Georges, né deux ans après elle, elle reçoit une solide éducation, centrée sur la vie intellectuelle et artistique. Elle commence à peindre très jeune, encouragée par son père qui repère vite le don exceptionnel de sa fille. À l’âge de 18 ans, elle s’inscrit aux Beaux-Arts de Montpellier puis part vivre à Paris en 1908, avant d’entrer dans les ordres en 1917.

Pouvez-vous nous décrire à grands traits les réalisations artistiques de Mère Geneviève Gallois avant qu’elle n’entre au monastère ?

Ses premières œuvres connues sont des peintures à l’huile, réalisées pour la plupart avant son départ de Montpellier. Parmi ces tableaux, des paysages et de beaux portraits de famille manifestent une maîtrise technique et une maturité étonnantes, où l’on perçoit l’influence des grands courants de son temps, en particulier l’impressionnisme. Elle acquiert de solides bases de dessin qui permettront à son art de s’épanouir dans la forme libre et jaillissante qui le caractérisera ensuite. À Paris, elle se lance avec brio dans le dessin satirique, où son sens de l’observation et sa verve caustique font mouche. Adolphe Willette, ami de son père et dessinateur en vogue, admire ses « excellents et terribles dessins » et compare son talent à celui de Toulouse-Lautrec.

Pouvez-vous nous raconter sa conversion et sa décision de prendre l’habit bénédictin ?

Il faut d’abord préciser que la jeune Marcelle tient de son père un tempérament affirmé et une distance critique vis-à-vis de l’Église et de ses institutions, qui s’exprime d’ailleurs dans nombre de ses caricatures. A priori, rien ne la destine donc à entrer au monastère… À Paris, elle est passionnée par son travail et happée par les opportunités d’expositions qui s’offrent à elle. Pourtant, un certain tourment l’habite, qui frise parfois le désespoir, surtout lorsque la guerre arrive. Elle cherche le sens de ce monde, et un sens à sa vie. Bien plus tard, elle écrira : « J’avais besoin de tourner autour de Dieu, ne fût-ce que pour m’en moquer. » C’est ainsi qu’elle entre un jour dans la chapelle des bénédictines de la Rue Monsieur, en plein cœur de Paris. C’était en 1914, pendant la Semaine Sainte. La mélopée poignante d’une Lamentation de Jérémie, chantée en grégorien, la remue au plus profond d’elle-même. Elle s’engage alors sur un rude chemin de conversion sous la direction de Dom Besse, moine bénédictin et aumônier des moniales. Elle décrira avec finesse et humour cette lutte sans merci, qui la conduit finalement à entrer au monastère au cours de l’année 1917 sous le nom de sœur Geneviève. Il faudrait citer en entier ce récit savoureux…

Pouvez-vous revenir plus en détail sur les tensions et frictions auxquelles elle a été confrontée quand elle est rentrée au monastère ? Comment a-t-elle réagi ? A-t-elle été heureuse dans cette vie monastique ?

Au-delà du rude combat spirituel que nous venons d’évoquer, elle a effectivement été confrontée à l’incompréhension de certains de ses proches, plus particulièrement de son père qui l’a reniée et a rompu toute relation avec elle à partir de son entrée au monastère. Au sein de la communauté, sa brusquerie et ses colères parfois redoutables ne facilitent pas les relations fraternelles. C’est une écorchée vive, qui ressent douloureusement la moindre injustice. Pendant longtemps, elle souffre de se sentir, à tort ou à raison, rejetée par ses sœurs. Il est pourtant remarquable qu’elle ait persévéré dans sa vocation, et que sa communauté l’ait accueillie jusqu’au bout dans sa singularité. Sa vie intérieure exceptionnellement profonde nous fournit sans doute la clé de ce petit miracle, tout comme elle explique la joie surnaturelle qui l’habite. Avec sa plume teintée d’humour, elle s’interroge : « Pourquoi est-on heureux dans la vie religieuse ? Est-ce parce qu’on est délivré de la condition humaine et de sa progéniture, des misères et des travaux ? Et non ! Serait-ce parce qu’on plane au-dessus ? Qu’on cire ses souliers comme des Anges ? Qu’on écosse les pois comme des Chérubins ? Eh non ! on vivote sa petite vie peineuse. Mais sous ces pauvres travaux est un lac de joie qui boit à la Source de Joie. »

Son art se transforme-t-il quand elle dessine ou peint après son entrée au monastère ? Que devient-il alors ? Quels sont ses sujets ? Comment qualifieriez-vous son style et sa singularité ?

Jusqu’en 1933, ses dons artistiques sont mis au service de l’atelier d’ornements liturgiques, mais elle doit se plier peu ou prou aux goûts du temps et aux exigences de la sœur responsable, avec qui ses rapports sont souvent houleux. Elle recommence à peindre plus librement et activement après que l’œil avisé du Dr Alexandre, qui fut le mécène de Modigliani, a remarqué plusieurs de ses dessins lors d’une vente de charité de l’abbaye en 1931. Par la suite, ses nombreuses commandes permettent à la moniale de déployer une œuvre profondément originale. Elle puise désormais son inspiration dans la vie quotidienne au monastère, et surtout dans la liturgie qui est, selon ses mots, « le type de l’œuvre d’art, la transposition en formes sensibles d’une Vérité qui s’impose à l’âme de l’artiste ». Son coup de crayon vif et synthétique et la force expressive de son trait sont mis au service de sa recherche de la ligne essentielle, qui jaillit du plus intime d’elle-même. Pour elle, « l’art se fond de plus en plus avec la vie, et la vie se fond de plus en plus avec Dieu ». Familière de la gouache et du fusain, elle s’essaie aussi avec brio à la gravure, et à la fin de sa vie, réalisera deux ensembles de vitraux, dont celui de l’église abbatiale de Limon.

Vous avez pour projet d’ouvrir un musée à l’abbaye : quel est votre but en vous lançant dans cette entreprise ? Que pourra-t-on y voir ?

Des œuvres de Mère Geneviève, bien sûr ! Son art est pour notre communauté un héritage précieux, à la fois artistique et spirituel… et indirectement un outil d’évangélisation ! Il est lié à notre histoire monastique, puisque nous sommes issues de l’abbaye Saint-Louis du Temple à Limon, où a vécu Mère Geneviève jusqu’à sa mort en 1962. Il y a cinq ans, d’importants travaux de rénovation, touchant les locaux où nous exposions déjà ses œuvres depuis longtemps, nous ont permis de réfléchir à une meilleure présentation de son art. Nous avons également mis à profit ce temps pour valoriser la collection, notamment à travers une campagne d’inscription au titre des Monuments historiques menée par l’Association des Amis de Geneviève Gallois. L’aide d’une conservatrice talentueuse nous a permis d’élaborer un beau parcours muséal qui tire parti au mieux de l’espace dont nous disposons et reflète les différents aspects de son parcours personnel et artistique.

Avez-vous besoin d’aide pour que ce musée voie le jour ? Que vous faut-il encore accomplir pour qu’il puisse ouvrir ?

Oui, nous avons besoin de soutien pour rassembler les financements nécessaires. Nous avons déjà trouvé une partie des fonds, notamment grâce au prix Sésame de la Fondation du Patrimoine, assorti d’une dotation de 20 000 euros, et nous continuons à rechercher activement des mécènes et des donateurs. Nous aurons aussi besoin de l’aide de restauratrices spécialisées en arts graphiques, notamment pour le montage des œuvres en vue de l’accrochage. Et nous espérons pouvoir vous accueillir dans notre nouveau musée dès le printemps 2027 !

Propos recueillis par Élisabeth Geffroy

(1) Dans nos Constitutions nous avons prévu que l’abbesse peut donner sa démission à 75 ans.
(2) Abbé de la Pierre Qui Vire de 1952 à 1978.

Aidez le musée Mère GenevièveGallois à Jouques

Pour effectuer un don défiscalisé :

  • Via internet : sur le site CredoFunding, par carte bancaire, virement ou chèque, votre don vous permettra de bénéficier d’un abonnement cadeau à La Nef pour vous ou à offrir à un tiers si vous êtes déjà abonné : https://www.credofunding.fr/fr/abbaye-jouques
  • Par courrier : par chèque uniquement, libellez-le à l’ordre de « Fondation des Monastères » et adressez-le à :
    Fondation des Monastères – CredoFunding / Abbaye de Jouques
    14 rue Brunel
    75017 Paris
  • Pour joindre Jouques : www.abbayedejouques.org ou accueil@abbayedejouques.org ou 04 42 57 80 17.
    Abbaye ND de Fidélité,
    1691 Chemin du Pey de Durance,
    13490 Jouques.

© La Nef N° 394 Septembre 2026