Lectures Juillet-Août 2026

L’HOMME PRESSÉ
RÉMI BRAGUE

Desclée de Brouwer, 2026, 320 pages, 19,90 €

Il n’est certes pas seul à avoir pensé cette frénésie moderne. Comment vivre le temps lorsqu’il devient une succession de crises ? La tension nerveuse née de l’excessive rapidité de toutes choses ? D’autres ont montré la manière dont elle a changé l’homme, jusqu’au loisir, devenu décharge compensatoire de toute cette fièvre. Rémi Brague éclaire la question d’une façon neuve. D’abord, en exhumant un vieux mot, la « presse », l’état de qui se trouve pressé de toutes parts, qu’il traite en état de la matière. Ensuite, en la distinguant finement de la « hâte », cette accélération qu’on s’impose à soi-même, qui s’apaise une fois l’objet saisi. La presse, elle, est subie. Et surtout, elle n’a rien d’autre à rattraper que le temps lui-même qui fuit. Elle court après ce qu’il n’est pas.
Gare, dès lors, à qui n’y verrait que la plaie de l’homme moderne. Thucydide ne disait-il pas déjà les Grecs « incapables de connaître le repos ni d’en laisser au monde », à rebours du peuple égyptien ? La presse est le propre de l’homme, seul vivant à se savoir vivant : pressentir qu’il mourra un jour suffit à le presser.
C’est ici que l’essai gagne encore en hauteur, devient eschatologique. Rémi Brague rapproche la « presse » du grec « thlipsis », qui désigne sous la plume de saint Paul la « tribulation ». « Dans le monde, vous avez de la thlipsis ; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde », dit le Christ chez Jean. Dès lors, la presse pourrait-elle se vivre chrétiennement ? Existerait-il même une « éthique » de la presse ? L’homme vertueux, rappelle l’auteur, doit se tenir à la hauteur du « kairos », l’instant décisif, et agir sitôt le bien entrevu : le vicieux a toujours le temps, quand l’homme de bien, lui, ne saurait accuser le moindre retard de charité. La presse, toutefois, ne mène au souci du bien qu’à ce prix : s’arrêter, un instant, pour peser ce dont on veut remplir cette vie brève.

Victoire Lemoigne

LES ÉVANGILES DISENT-ILS VRAI ?
MATTHIEU LAVAGNA

Artège, 2026, 140 pages, 12,90 €

Au début du XXe siècle, les adversaires du christianisme ont cru pouvoir le décrédibiliser en attaquant rationnellement les Évangiles sur plusieurs plans. Peu d’ouvrages historiques ont été à ce point décortiqués et analysés. Et finalement, passés depuis des décennies au crible des investigations scientifiques modernes, ils voient leur crédibilité renforcée. C’est ce que nous explique Matthieu Lavagna dans son livre, petit par sa taille, mais présentant une synthèse très bien faite des connaissances actuelles en la matière. L’auteur possède en effet un rare don de vulgarisation qui rend toute chose limpide. Suivons-le.
D’abord, il montre que le nombre et la variété des manuscrits que nous possédons des Évangiles sont plus nombreux que ceux de n’importe quel ouvrage de l’Antiquité, et qu’ils sont aussi plus anciens. Ensuite, il s’attaque à la question des auteurs de ces textes, et il montre qu’il y a « un haut degré de certitude » que les Évangiles ont bien été écrits par Matthieu, Marc, Luc et Jean. Cela le conduit à s’intéresser à leur datation : et là aussi, l’étude interne des textes confirme que les datations classiques (synoptiques écrits dans les années 50 à 60, Jean vers 90) sont bien plus crédibles que celles, dominantes aujourd’hui, de datations plus récentes, toutes vers la fin du Ier siècle. Enfin, M. Lavagna procède à une analyse interne et externe des Évangiles. Sur le plan interne, ils remplissent le critère d’attestation multiple (quand plusieurs sources rapportent un même fait, sans dépendre l’une de l’autre, alors il est très probable que ce fait soit véridique). Sur le plan externe, leur contenu corrobore tout ce que l’on sait des lieux et de l’époque relatée. « Que ce soit au niveau des détails onomastiques, topographiques, météorologiques, culturels ou politiques, écrit l’auteur, les Évangiles n’ont jamais été mis en défaut. » Et pour conclure, on peut dire que les Évangiles sont trop « contre-productifs » pour être une supercherie : si tel avait été le cas, les Apôtres auraient « été des imposteurs masochistes, prêts à mourir pour des mensonges » !
Un excellent livre à fortement recommander, qui demeure toujours au niveau de la démonstration rationnelle sans jamais s’appuyer sur la foi : il n’empêche que les chrétiens sont ainsi confortés par la forte crédibilité « scientifique » de leurs textes inspirés.

Christophe Geffroy

L’HOMME TRANSFORMÉ
Le but des révolutions totalitaires
PHILIPPE PICHOT-BRAVARD

Via Romana, 2025, 260 pages, 24 €

Partant du constat que le totalitarisme est sans doute le phénomène politique contemporain le plus intéressant à étudier de notre époque, le juriste et universitaire Philippe Pichot-Bravard lui consacre un essai qui impressionne par la clarté du propos en même temps que par son érudition. Il entre dans le détail étymologique, philosophique et historique du développement du totalitarisme. Si le terme a une centaine d’années, l’idéologie totalitaire puise ses racines dans des mouvements d’idées plus anciens, plus spécifiquement durant les Lumières. Dans un chapitre éclairant consacré à « l’entreprise régénératrice de la Révolution française », l’auteur explique comment, en voulant régénérer l’État et en promettant le bonheur à tous, la Révolution fut prise en main par une minorité d’idéologues qui éliminèrent dans le sang opposants et anciens alliés. Cette méthode révolutionnaire inspira Lénine lorsqu’il favorisa la prise de pouvoir par la force et la terreur des bolcheviks en Russie, alors que ces derniers étaient minoritaires. L’ouvrage montre bien la façon dont la révolution bolchevique, prétendant libérer le peuple opprimé de son oppresseur, met en place progressivement une terreur économique et alimentaire, et persécute les déçus du communisme.
Les totalitarismes communistes de la Chine populaire et des Khmers rouges sont également remarquablement analysés, en particulier du point de vue de l’idéologie, ayant pour objectif l’avènement d’un homme nouveau, coupé de sa famille, de sa communauté et d’une histoire forcément réactionnaire. Il faut aussi souligner le chapitre brillant consacré au national-socialisme, qui décrit précisément la vision raciste développée dans Mein Kampf, ainsi que la dynamique volontariste et eugéniste d’Adolf Hitler, désireux de créer des citoyens allemands « augmentés », transformés par l’éducation et le service militaire, en éliminant les plus faibles, et en s’opposant violemment à un catholicisme romain incapable d’intégrer la différence des races. En détaillant minutieusement toutes les caractéristiques des régimes totalitaires, Philippe Pichot-Bravard permet au lecteur de lire plus aisément les signes avant-coureurs d’idéologies contemporaines comme le transhumanisme.

Eléonore de Vulpillières

LA LÉGENDE
BOUALEM SANSAL

Grasset, 2026, 246 pages, 22 €

« Ce livre est un témoignage et un acte » ; il « se veut aussi pédagogique » et « il est enfin un livre de combat ». Tels sont les mots choisis par l’écrivain d’origine algérienne Boualem Sansal pour introduire son dernier livre, rédigé après son retour en France, pays dont il possède la nationalité depuis le début 2024 et dont il soutient la langue comme il l’a montré dans un essai puissant, Le français, parlons-en ! (Cerf, 2024 ; cf. La Nef n° 376 de janvier 2025), paru la même année et fort bien accueilli. Ces deux événements ont-ils justifié l’arrestation qui attendait Sansal lors de son atterrissage à l’aéroport d’Alger, fin novembre 2024, sur ordre personnel du président Tebboune qui l’accusait d’« être un agent de la France, payé pour salir l’histoire de l’Algérie » ?
Condamné, au terme d’un procès express, à 5 ans d’emprisonnement, verdict confirmé malgré son appel et l’absence de toute défense, l’auteur résume les motivations du régime algérien à son égard. « Le pouvoir ne voulait pas d’un contradicteur sérieux et pugnace, ne voulait pas d’un regard extérieur, ne voulait pas de juifs chez lui (allusion au refus de délivrer un visa à son avocat parisien de confession juive). […] Il me voulait moi, seul face à lui, tout chétif, entouré de ses partisans. »
Interné à Koléa, la plus grande prison du pays, Sansal décrit les humiliations qu’il y a subies sous l’autorité d’un « Règlement » intouchable, mais aussi la cohabitation, souvent fraternelle, avec ses « compagnons de misère », les codétenus qui n’ont eu aucun mal à l’identifier. « Ils savaient tous qui j’étais. Pas précisément, mais suffisamment. Un écrivain public, celui-là même qui joue avec les mots et la mort au service de la vie et de la liberté. » À défaut de lui trouver une définition précise, ils ont choisi de le nommer « la Légende ».
Revenu en France en novembre 2025, grâce à une initiative de l’Allemagne dont il n’avait pas été informé, Boualem Sansal, a été élu à l’Académie française. Il peut désormais poursuivre son œuvre d’écrivain en toute sécurité.

Annie Laurent

LA FRANCE CORPS ET ÂME
NATACHA POLONY

Plon, 2026, 208 pages, 20 €

Natacha Polony serait-elle candidate à l’élection suprême ? C’est ce que pourrait laisser croire La France corps et âme, tant ce nouvel essai ressemble à un véritable programme politique. Il s’ouvre sur une déclaration d’amour vibrante à la France, que Polony assimile à une personne, dotée d’un corps – ce sont les terroirs qui lui donnent forme – et d’une âme – ce sont les idéaux qui la constituent. Son intérêt très marqué pour le pays charnel, à rebours de tout jacobinisme, surprend en bien tant il est rare chez la gauche républicaine – et il faut souligner sa parfaite connaissance du problème agricole. Industrie, école, travail : si toutes les mesures qu’elle propose, dans une veine souverainiste et sociale teintée de conservatisme, sont de bon sens, on est plus circonspect concernant la philosophie générale qui les anime, Polony se réclamant de manière univoque des Lumières et de la matrice républicaine sans jamais en faire le bilan critique. Bien qu’elle reconnaisse la part de notre héritage chrétien, on sent chez elle une certaine méfiance à l’égard du catholicisme, en témoignent l’usage de l’étiquette « religions » qui masque le problème spécifique de l’islam, ou ces accusations absurdes envers les catholiques qui, tirant tout à eux, nieraient la part grecque et romaine de notre identité…
On signalera enfin deux carences importantes : les questions migratoire et sécuritaire, jamais traités de front alors qu’elles sont les principales préoccupations des Français ; et l’IA, qui menace pourtant de révolutionner notre rapport au monde. Cette synthèse par-delà les clivages (Polony use et abuse de la technique du renvoi dos-à-dos) n’en reste pas moins intéressante en ce qu’elle constitue une ébauche de socle à même de réunir des Français issus de divers horizons mais soucieux d’endiguer notre déclin.

Rémi Carlu

IMMIGRATION, MYTHES ET RÉALITÉS
NICOLAS POUVREAU-MONTI

Fayard, 2026, 288 pages, 21,90 €

Quels sujets politiques initient des débats plus houleux que celui-ci ? Les discussions autour de l’immigration en France sont souvent remplies d’anathèmes et de procès d’intention. Cette ambiance peu propice à l’objectivité rend d’autant plus admirable le travail extraordinaire réalisé par Nicolas Pouvreau-Monti, et avec lui l’équipe de l’OID (Observatoire de l’Immigration et de la Démographie), qu’il a cofondé et dont il est le directeur.
Si sa première prouesse est sans doute d’avoir produit un ouvrage dépassionné sur un tel thème, la seconde est la richesse de ce livre, rempli de données issues de références inattaquables (INSEE, Eurostat, commissions parlementaires, travaux scientifiques…), et de chiffres éloquents sur la situation dramatique du pays. Mais l’auteur ne se cache pas derrière son devoir d’objectivité et la scientificité de son travail pour ne pas prendre position. Il affirme, chiffres à l’appui, les problèmes graves que pose l’immigration aujourd’hui à la France. Mieux : il quantifie, démontre et source des intuitions largement partagées, mais qui ont pu sembler difficiles à démontrer. Citons-en quatre : non, la France n’a pas toujours été une terre d’immigration. Oui, l’immigration fait très directement pression à la baisse sur les bas salaires. Oui, l’état de santé moyen des immigrés étant faible, et les immigrés contribuant nettement moins, l’immigration est un poids extrêmement lourd pour nos hôpitaux. Et enfin le plus frappant : l’immigration est en France un sujet presque consensuel, 3 Français sur 4 estimant en 2024, d’après l’IFOP, qu’il n’est pas souhaitable d’accueillir plus d’immigrés. (À noter : même les électeurs LFI comptent 24 % d’opposants à l’immigration !)
On découvre dans ce livre certains aspects délirants de notre droit d’asile. Par exemple, en accumulant les catégories de personnes sur Terre éligibles à ce droit en France, on arrive à… 580 millions de personnes, soit 7 % de la population mondiale. Parmi eux, par exemple, toutes les femmes de Somalie ou d’Afghanistan, les homosexuels du Guatemala, les albinos du Nigéria, les transgenres du Pérou, etc.
Ce travail chirurgical fait l’effet d’une décharge électrique chez le lecteur, et s’il donne un certain vertige, il rappelle aussi que l’élection présidentielle de 2027 présente, pour la France, un enjeu véritablement existentiel.

Robin Nitot

VIVRE EN DIEU À L’ÉCOLE DE MÈRE YVONNE-AIMEE DE MALESTROIT
JOËL GUIBERT

Artège, 2026, 320 pages, 20 €

Avec ce nouveau livre, le père Joël Guibert a choisi de transmettre à ses lecteurs l’héritage spirituel d’une religieuse du siècle dernier (1901-1951), membre des augustines hospitalières dont elle a relevé le couvent de Malestroit (Morbihan) avant de devenir supérieure générale de sa congrégation.
La mission d’Yvonne-Aimée démarre alors qu’elle n’a que dix ans. Elle s’offre à Jésus en un « pacte d’amour », engagement que le Christ lui confirme en 1925. « J’ai déposé en ton âme le germe de vie pour d’autres âmes. Je veux que ton âme soit sœur de toutes les âmes, comme la mienne a été le Sauveur de toutes. » Et, de fait, tout le parcours de celle dont le procès en béatification est en cours d’examen, jalonné par de nombreuses expériences mystiques et de rudes épreuves, dont témoignent ses notes personnelles et ses correspondances, a été marqué par son ardent désir d’être une « âme réparatrice » face aux douleurs infligées à Dieu par le péché.
Le P. Guibert en tire des enseignements d’une profonde opportunité, adoptant dans ce but une remarquable et accessible pédagogie fondée sur le principe selon lequel le spirituel est vital pour l’homme. Vivre en Dieu, collaborer avec la Providence ; se laisser guider par l’Esprit Saint ; combattre le Tentateur (dans ce domaine, Yvonne-Aimée a vécu des expériences marquantes) ; donner du sens à la prière et aux sacrements ; porter un regard juste sur les fins dernières ; etc. L’auteur insiste aussi sur l’importance de la confiance par un abandon consenti à Dieu (en évitant la peur et d’autres contrefaçons actuelles) qui lui inspire cette remarque : « L’abandon n’est pas une émotion, c’est une décision ! ». Un ouvrage d’une qualité exceptionnelle, parfaitement adapté aux besoins de notre temps. Il mérite d’être accueilli avec gratitude et lu avec profit.

Annie Laurent

Romans à signaler

CULPA TUA
JO FURNISS

Impact, 2026, 490 pages, 19,95 €

Quelque part en Angleterre, Saints College est un établissement d’élite. Un jour ordinaire, le bus scolaire qui devait ramener cinq élèves d’une compétition de natation est portu disparu. Les enfants n’étant pas autorisés à avoir de portable, ils sont injoignables. Que sont-ils devenus ? Accident, enlèvement, supercherie… les parents convoqués à l’école vont connaître des heures angoissantes. Ce roman hautement addictif a la particularité de se dérouler sur une seule journée, depuis le départ des adolescents en bus le matin, jusqu’au dénouement dans la soirée. L’ouvrage alterne des chapitres du côté des parents à l’école et du côté des enfants disparus. Le génie de l’auteur est de nous tenir en haleine avec nombre de rebondissements et en dévoilant progressivement des éléments inattendus qui éclairent une situation au départ incompréhensible. Dans le genre, c’est fort bien fait.

Simon Walter

CONGÉ PARADIS
AMAR SALLOUM

Cerf, 2026, 180 pages, 14 €

Raconté à la première personne sans que l’on connaisse le prénom de l’héroïne, ce roman se laisse lire d’un trait. Elle a quitté Simon et, dépitée, se réfugie dans une abbaye de religieuses où elle essaie de surmonter sa dépression. Elle semble a priori loin de Dieu et cherche même à choquer la religieuse compatissante qui l’accompagne. Les dialogues au langage parfois peu châtié sont souvent drôles, mais cette légèreté n’empêche pas une réelle profondeur dans l’analyse de la situation psychologique de la narratrice et de son évolution. À l’occasion d’un événement improbable, alors qu’elle est « au fond du trou », la paix lui est donnée et l’évidence de Dieu lui apparaît clairement. « On me déleste de tout ce que j’ai jamais réussi à quitter, et en échange on me donne un amour infini : je prends », s’exclame l’héroïne.
Un sympathique premier roman d’une énigmatique « étudiante de 24 ans » qui « gravite dans la littérature, le rap et la théorie politique », annonce l’éditeur.

Simon Walter

© LA NEF n°393 Juillet-Août 2026