Cinéma Septembre 2026

Fjord

(19 août 2026)

La famille roumaine des Gheorghiu, avec leurs cinq enfants, s’installe dans un petit village au fond d’un fjord, en Norvège, d’où la mère est native. Après d’excellents débuts, grâce à l’accueil chaleureux de leurs voisins, qui permet qu’une amitié se lie aussi entre les enfants, un soupçon naît quand on découvre des ecchymoses sur le corps de la fille Gheorghiu, laquelle dit avoir été frappée par ses parents. Cet aveu, scandaleux pour l’esprit progressiste et wokiste de la Norvège moderne, incite le service de l’aide à l’enfance à intervenir. Après un rapide examen, la responsable locale du service décide de retirer les enfants à leurs parents, y compris le nourrisson allaité, le temps d’une enquête.

Ce film a été écrit et réalisé par le Roumain Cristian Mungiu, qui, après sa Palme d’or de 2007 pour 4 Mois, 3 semaines, 2 jours, reçoit là une deuxième Palme d’or au Festival de Cannes 2026. On y retrouve son talent unique de scénariste réaliste, où pas un élément dans le cadre, pas un événement dans le récit, pas un mot dans les dialogues, n’est superflu ni ne manque à la compréhension ou au jugement de l’ensemble. D’autant que tous les acteurs épousent admirablement leurs personnages.

Avec cette méticulosité, le spectateur est inévitablement conduit à prendre parti dans le conflit qui lui est proposé : la famille unie d’un côté et le service de l’aide à l’enfance de l’autre. Celui-ci a un bon argument pour poursuivre son action : la fille a clairement dit qu’elle a été frappée et le principe est de croire la parole des enfants. La famille réplique en disant que nul n’est mieux placé que les parents pour savoir comment éduquer leurs enfants.

À ce stade on est conduit à donner raison aux parents, même dans leur justification des petits châtiments corporels où ils refusent de voir de la maltraitance. Surtout quand on voit l’autoritarisme odieux et l’inhumanité du service social. Mais la question se complique parce que les Gheorghiu sont des évangéliques littéralistes, pieux et rigoureux, extrêmement suspects dans une société postmoderne. Mungiu n’ajoute pas ce trait par esprit de système, mais parce qu’il s’est inspiré d’exemples concrets où les accusés étaient effectivement des évangéliques, qualifiés de fondamentalistes. Le procès civil qui clôt l’enquête, où se détache la figure de l’avocat de l’aide à l’enfance – bel homme impeccable qui cumule toutes les vertus du citoyen moderne, légaliste et LGBTiste – permet aux deux parties d’exposer amplement leur point de vue. Maint spectateur a vu là que Mungiu trouvait une issue équilibrée, parce que les parents obtiennent l’essentiel de ce qu’ils espéraient mais au prix d’amples concessions. C’est voir ce qu’on veut voir. Certes les parents célèbrent dans leur communauté évangélique la grâce que Dieu leur a faite. Mais quelle joie amère pour les spectateurs croyants : est-ce ainsi que Dieu exauce les prières ? Le petit David chrétien a-t-il vraiment terrassé le géant socialiste Goliath ? La dernière scène, déchirante de sobre tristesse, ne répondra pas. Les spectateurs en garderont la douloureuse morsure au cœur.

François Maximin

© La Nef n° 394 Septembre 2026