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Euthanasie et démission morale

Le 15 juillet dernier, l’Assemblée nationale a voté en faveur de la proposition de loi relative à la fin de vie, et l’euthanasie était légalisée. Les partisans de la mort « choisie » ont pu triompher tout à loisir. Et continuer de vendre divers mugs, chaussettes et stylos flanqués du slogan : « mon corps, mon choix, jusqu’à la fin », ou des gourmettes sordides frappées des mots : « ne me réanimez pas ». La boutique en ligne de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) est finalement tout à l’image des débats qui auront précédé le vote : une profusion de phrases toutes faites, de slogans glanés, répétés, matraqués, d’écrans de fumée langagiers.

Absence de pensée et immoralité

Peut-être faut-il y distinguer plus qu’un obscur hasard ou qu’un parti-pris de communication politique : l’indice d’un immense affaissement moral. Quand Hannah Arendt observe Eichmann durant son procès, elle est interpellée par sa façon de parler : il s’exprime par clichés, expressions convenues, formules préfabriquées ou banales, lieux communs, poncifs… Quand on lui demande de rendre compte de ses actes, il invoque la devise SS (« Mon honneur est ma loyauté ») ou des tautologies (« Un ordre est un ordre ») ; même pour décrire son parcours, il ne parvient pas à se raconter de façon authentique, simple, avec des mots à lui. Par ce langage mécanique, le criminel nazi s’hypnotise lui-même et se protège contre les chocs du réel ; car le réel est mouvant, toujours singulier, infiniment délicat à appréhender, et seul un langage attentif à la particularité peut l’apprivoiser un peu. Eichmann offre le spectacle d’un homme parfaitement prémuni contre le réel, un homme que les faits et les événements ne viennent plus solliciter, un homme qui a condamné en lui toutes les voies par lesquelles il pouvait s’interroger sur le sens et la portée de ses actes.

D’après Arendt, « ce qui faisait défaut à Eichmann […], ce n’était pas l’intelligence, ce n’était pas la faculté logique, cognitive, mais bien la disposition à s’entretenir avec soi-même, à se donner rendez-vous » ; c’est-à-dire que lui manquait non pas la raison raisonnante, mais le « cœur intelligent ». Ce que le procès d’Eichmann révèle tout spécialement à Arendt, c’est « la portée morale de l’exercice de penser » (1), et sa thèse est devenue célèbre : elle établit un lien inextricable entre la possibilité du mal et l’absence de pensée, nourrie par un langage déficient et trompeur – lequel langage trompeur a formé l’ossature des débats sur l’euthanasie, l’exemple le plus flagrant ayant été le détournement honteux du beau mot de « dignité ».

A contrario, l’attitude morale tient selon Arendt dans une certaine modalité de la pensée qui mobilise imagination et mémoire : dans le rendez-vous avec soi-même, dans un dialogue intérieur où nous nous dédoublons et nous tenons compagnie, dans le recul et le retour ainsi opéré sur nos actions. Cette démarche requiert de savoir se retrouver et se regarder soi-même, d’affronter la solitude et le silence, de goûter la retraite. Et la question morale devient alors pour Arendt : avec qui voulons-nous passer notre vie si nous voulons demeurer ami avec nous-même ? Et cette interrogation peut faire mouche, car commettre le mal, c’est se « condamner à vivre avec l’auteur de ce mal dans une intolérable intimité ».

Comment ne pas voir que notre monde avide de slogans et ivre d’agitation a davantage étouffé qu’encouragé les conditions propices à un tel questionnement moral. Et comment ne pas faire le lien avec le fait que c’est justement un pape de ce temps qui a tant insisté sur la notion de « structure de péché ». Les tristes et paresseux débats sur l’euthanasie, la légèreté et la désinvolture de bien des intellectuels et hommes politiques, auront jeté une cruelle lumière sur l’incurie morale de notre société, qui gagnerait à renouer avec la question que Arendt soumet à chacun : est-ce que je fais l’effort de penser réellement, de me scruter, est-ce que je laisse des slogans penser à ma place et me rendre hermétique à la réalité ?

La morale chrétienne en renfort

Notons d’ailleurs que Arendt, prenant acte de la sécularisation, partait en quête d’une question morale directrice qui reposât sur les seules forces de l’individu, et sur le rapport de chacun à soi-même, ce qui l’exposait à une précarité certaine. Mais la morale chrétienne peut venir en renfort. Celle-ci exige aussi un rendez-vous avec soi-même, une visite à l’intérieur de nous, mais toute la différence consiste en ceci que dans la vision chrétienne, quand l’homme entre en lui-même pour examiner sa conscience, il ne se livre pas à une expérience purement narcissique ou solipsiste, il n’y cherche pas d’abord son moi intime : il y rencontre un Autre que lui-même, et se met à l’écoute de la loi divine. Car « la conscience est la “Voix de Dieu” qui parle en chacun » (Newman), « le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (Gaudium et Spes). Et comme le catholicisme connaît l’homme et sait combien une conscience est aisément obscurcie, l’Église est là, à la suite du Christ, pour guider notre tâtonnement moral et assurer notre pensée, pour nous transmettre et expliciter les grands principes moraux, la loi naturelle, les commandements, qui sont autant de façons de rectifier et de guider la conscience. Un édifice taillé pour l’homme tel qu’il est réellement. Et que notre époque a bien tort de bouder quand surgit une question aussi cruciale que la mort donnée à autrui. Car l’euthanasie est bien une question morale avant d’être une question politique, et bien trop peu d’acteurs publics auront su la considérer comme telle.

Élisabeth Geffroy

(1) Bérénice Levet, Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, Éditions de l’Observatoire, 2024, p. 165. Nous renvoyons à cette remarquable lecture et à l’ouvrage Le musée imaginaire d’Hannah Arendt de Bérénice Levet (Stock, 2011) quiconque aimerait mieux comprendre Arendt.

© LA NEF n°394 Septembre 2026