En mai 2026, le père Benoist de Sinety publiait La cause du Christ, un essai qui dénonce le « catholicisme identitaire« . Notre chroniqueur Henri Quantin revient sur ce livre polémique et critiquable et lui répond sur les points les plus saillants. L’ouvrage a cependant le mérite de nous ramener à une bonne question : aimer la France, son histoire et sa culture prépare-t-il à aimer le Christ ou cela éloigne-t-il au contraire de l’Évangile ?
«Et puis cette manière morbide de revenir toujours à Maurras, comme un névrosé à son mal. » Les mots de l’abbé Journet à Jacques Maritain, pour le soutenir contre une attaque brutale de Bernanos, dépassent amplement leur contexte. Ils résonnent étrangement à nos oreilles, cent ans exactement après la condamnation pontificale de l’Action française. Revenir à Maurras, comme un maître à penser ou au contraire comme un épouvantail, telle semble bien la tendance d’une partie des catholiques français.
Pour mesurer la blessure que Journet appelle névrose, il faut commencer par rappeler la condamnation en question, ce que font rarement ceux qui tonnent pourtant aisément contre l’autoritarisme du Vatican, quand ses cibles leur sont plus sympathiques : interdiction d’appartenir à l’Action française ou de la soutenir, mise à l’Index du quotidien, interdiction de confesser aux prêtres qui donnent l’absolution aux lecteurs de ce même quotidien, exclusion des séminaristes restés fidèles au mouvement royaliste, exclusion des associations catholiques et privation de sacrements et de sépultures chrétiennes pour « les pécheurs publics » restés lecteurs du quotidien de Charles Maurras. Nul besoin d’être adepte du « politique d’abord » pour trouver la main pontificale assez lourde.
En 1928, Bernanos, qui avait quitté l’Action française depuis neuf ans, mais avait renoué avec ses anciens compagnons après la condamnation romaine – avant le fameux échange d’« adieu » avec Maurras en 1932 – publiait un article très instructif sur une question qui divise encore – ou à nouveau – les catholiques français : aimer la France, cela prépare-t-il à aimer le Christ ou cela éloigne-t-il au contraire de l’Évangile ? Il serait dommage de se priver de l’apport des réflexions de Bernanos, qu’on adhère ou non à sa logique.
Que dit Bernanos (2) ? Dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, il perçoit rétrospectivement deux mouvements essentiels : un renouveau chrétien et un renouveau national. Il évoque le premier ainsi : « De 1905 à 1914, un groupe d’écrivains, de foi et d’inspiration catholique, dont Péguy ne fut jamais le chef, bien qu’il en soit devenu le héros et la légende, a rêvé d’un art véritable humain, c’est-à-dire qui exprimât toute la misère et la grandeur de l’homme, sa contradiction originelle – enfin d’un humanisme chrétien. » Quant au second mouvement, dont l’apparition simultanée ne semble pas fortuite à Bernanos, il a vu « une autre élite retrouver peu à peu le sens profond des réalités nationales » : « sans vouloir oublier personne, je rendrai ici simplement hommage à la vérité, à ma patrie (mais la vérité est aussi ma patrie) en écrivant le nom de Charles Maurras avec une gratitude qu’aucune expérience n’épuise. » Bernanos, fruit de l’union problématique entre la famille de Péguy et la famille de Maurras ?
Une précision de Bernanos
Pressentant les cris d’indignation, Bernanos ajoute alors une précision décisive, pour qui préfère la nuance et le dialogue exigeant à l’anathème politique : « Et qu’on ne me fasse pas dire au moins qu’une renaissance catholique, servie par des chefs très divers, a été l’œuvre du nationalisme français ! Je dis seulement que par son travail d’assainissement politique, de libération intellectuelle, il a puissamment aidé une génération littéraire à parler et à penser français. Et qui pense et parle français est bien près de retrouver son autre langue maternelle, le credo véritable du catholicisme français. »
Telle était la conviction profonde de Bernanos : l’amour de la France de Jeanne d’Arc – plus qu’une guerrière, une enfant repoussant l’esprit de vieillesse des clercs – est un antidote puissant au monde des robots, des légistes et de l’Argent. Ce n’est pas dans l’universalisme apatride qu’on peut trouver un rempart contre le nationalisme intégral.
Quelles que soient les différences de contexte, l’article de Bernanos illustre assez bien les légitimes débats qui nourrissent ou divisent les catholiques français devant les isoloirs, sous des banderoles, sur des sites internet ou même dans leurs relations quotidiennes. Comment aimer sa patrie charnelle sans l’idolâtrer ? Comment annoncer l’universalité de l’Évangile sans négliger les histoires particulières, les lieux d’incarnation historiques, les formes de l’enracinement ?
Toujours les mêmes facilités
Dans La Cause du Christ – publié chez Grasset, ce qui rassurera certains –, Benoist de Sinety apporte sa pierre aux débats de moins en moins fraternels qui opposent les disciples supposés de Maurras (qui ne l’ont souvent pas beaucoup plus lu que ceux qui pratiquent la reductio ad Maurrassum) aux avocats d’un christianisme sans frontières. Pavé plutôt que pierre, à vrai dire, tant le sous-titre assume la part de combat du projet : « l’Évangile contre “l’identité chrétienne” ». Sans surprise, Benoist de Sinety reprend la liste des bêtes noires – bêtes blanches, dirait Mélenchon ? – contre lesquelles L’Humanité, Libération, Le Monde et France Inter appellent chaque jour à lutter : Zemmour, Villiers, Bolloré, Stérin… et Onfray pour la route. Ces pages nous semblent les moins bonnes du livre. Elles ne convaincront guère que les convaincus et feront sans doute perdre à l’auteur beaucoup de lecteurs « de droite » de bonne foi, qui attendent plus d’un prêtre qu’un discours de Manon Aubry. À l’évidence, même si Benoist de Sinety admet au détour d’une phrase qu’« il serait malhonnête de ne pas reconnaître ce contre quoi ces mouvements réagissent », les excès de ce qu’on appelle le « wokisme » ne peuvent être à ses yeux que des phénomènes marginaux. Pour lui, le mal est à droite.
Il serait toutefois injuste de réduire sa longue diatribe aux pages paresseuses qui explicitent son sous-titre. La Cause du Christ, heureusement, n’est pas qu’un brûlot « contre » et de nombreux passages essaient de s’en tenir à sa déclaration d’intention : « Ce livre ne poursuit qu’un seul but : rappeler, avec des mots simples, ce qui fait de l’Évangile plus qu’un livre de sagesse, et du Christ plus qu’un prophète. » C’est de fait la cause du Christ que l’auteur veut mettre au cœur du propos.
La cause du Christ, mais quel Christ ?
Quel Christ ? La réponse est assez simple : un Christ qui prêche plus l’accueil du migrant que les fins dernières, un Christ qui soutient les personnes faibles plus qu’il ne dit « va et ne pèche plus », un Christ qui ouvre les bras à tous plus souvent qu’il ne lève les yeux vers son Père, un Christ qui se méfie plus du latin liturgique que des formules toutes faites de l’arène médiatique (« replis identitaires », « discours de haine »). En un mot, un Christ plus horizontal que vertical, pour reprendre les termes d’une préférence que Benoist de Sinety revendique pour la liturgie.
Mais le Christ est un, dira-t-on, c’est le même qui guérit et qui bénit, le même qui console et qui rachète, le même qui écoute et qui sauve. Voilà qui est mille fois vrai. Mais c’est précisément ce qui chagrine dans le livre de Sinety : à force de pointer des dérives objectivement incompatibles avec l’Évangile, l’auteur en vient systématiquement à opposer pour choisir, au lieu de distinguer pour unir. Sur bien des sujets, on devine qu’il ne sortirait de l’ambiguïté qu’à ses dépens. C’est visible dans un des passages où il évoque ses discussions avec des jeunes catholiques. Un des intérêts du livre tient d’ailleurs à sa dimension brièvement autobiographique. À propos des manifestations contre le « Mariage pour tous », Sinety écrit : « J’essayais de les mettre en garde, en insistant sur l’importance de lutter pour la justice de manière plus large, qu’il ne fallait pas oublier de se battre en faveur des plus pauvres, de l’étranger ou du chômeur licencié indûment. » Fort bien, à condition de rappeler aussi à des jeunes épris de justice sociale de ne pas oublier le bébé à naître ou l’enfant confié par l’État à deux pères. Or, on ne peut se défaire du sentiment que l’évocation d’un combat « plus large » vise surtout à discréditer le combat « moins large ». L’Église demande-t-elle de choisir entre l’attention aux plus pauvres et la défense de la famille ?
L’impression est la même quand il s’agit de la PMA. Rappeler, avec le cardinal Vingt-Trois, que la question pour les catholiques est d’abord de savoir s’ils auront la force de ne pas l’utiliser pour eux-mêmes est une chose. Cela autorise-t-il à discréditer ceux qui continuent à œuvrer contre la soumission grandissante de l’homme à des manipulations de laboratoire ? Sur ce point, l’attaque du père de Sinety laisse perplexe : « On peut défiler pour la famille et détruire la sienne dans l’indifférence quotidienne. On peut exiger des lois chrétiennes et vivre comme si le Christ n’avait jamais existé. » L’auteur croit-il vraiment que l’indignité de celui qui défend une cause change quoi que ce soit à la vérité de la cause défendue ? Si tel était le cas, on espère que personne, et encore moins un prêtre, n’aurait l’outrecuidance de défendre la cause du Christ.
Quelle réponse donner à ceux qui frappent à la porte de l’Église ?
On le voit, cette lecture nous a inspiré bien des désaccords et bien des agacements, tant la « Cause du Christ » se confond çà et là avec les causes de l’auteur, par exemple quand Benoist de Sinety, à propos de camps de formation musclés, englobe dans une même condamnation « un enseignement théologique très conservateur » et « l’ethno-différentialisme ». Dans bien des passages, en outre, on voit mal en quoi le Christ défendu est « plus qu’un prophète » et l’Évangile « plus qu’un livre de sagesse ».
Cela n’empêche pas, pourtant, d’estimer que l’auteur fait œuvre utile, en ce qu’il pose indirectement une question essentielle pour l’avenir : celle de la réponse à apporter par les catholiques à des jeunes gens qui frappent à la porte de l’Église, en y cherchant apparemment plus un patrimoine culturel ou national qu’une rencontre avec le Christ. Ce point affleure souvent, sans que Benoist de Sinety n’y réponde de manière développée : « L’immense défi pour l’Église catholique, comme pour chacun de ces lieux où ils se pressent, est non pas de les accueillir, mais de les accompagner. » Ainsi de ces jeunes gens qui, selon l’auteur, viennent recevoir les Cendres pour affirmer qu’il y a en France autre chose que le Ramadan.
Est-ce en rejouant une énième fois la condamnation de l’Action Française, en dénonçant les « discours de haine » et en donnant une fois de plus l’impression que le traditionalisme est plus grave que toutes les attaques contre le Christ, qu’on leur apportera quoi que ce soit ? Dans les inévitables affrontements des années qui viennent, il serait stupide, à nos yeux, de se passer de jeunes gens susceptibles d’avoir le même itinéraire que Bernanos. Et, même dans l’hypothèse où tout le monde admettrait que la Monarchie française n’avait pas grand-chose à voir avec le Royaume de Dieu, il resterait à se demander de quelle démocratie on parle aujourd’hui : celle dont l’Évangile est censé inspirer souterrainement les lois ou celle qui, dans tous les domaines, entend imposer ses lois à l’Église ? Faut-il soumettre à référendum le secret de la confession, en attendant un vote à l’Assemblée nationale sur la présence réelle et substantielle du Christ dans l’Eucharistie ?
Quand on s’inquiète de la fascination de certains chrétiens pour un pouvoir fort, il est bon de rappeler que suivre la Cause du Christ amène à adresser, aussi bien à un président élu qu’à un monarque ou à un autocrate, la parole qui ne passe pas : « Tu n’aurais aucun pouvoir s’il ne te venait d’en haut. » Cela suppose sans doute de ne pas défendre la cause du Christ à moitié. Dieu merci, pour conseiller une jeunesse perdue et pour corriger ce qui doit l’être, il existe des prêtres qui ne sont nostalgiques ni de l’Action Française, ni d’une Église qui refuserait la sépulture chrétienne aux lecteurs de Zemmour
Henri Quantin
(1) Benoist de Sinety, La cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne », Grasset, 2026, 160 pages, 16 €.
(2) Les citations de G. Bernanos sont extraites de : Essais et écrits de combat, tome I, Gallimard / la Pléiade, 2013, p. 1105.
© La Nef n° 394 Septembre 2026
La Nef Journal catholique indépendant