Mazarin, un grand destin et une œuvre politique

La réédition de la biographie de Mazarin (1602-1661) par Simone Bertière (1) est l’occasion d’évoquer le singulier destin d’un des très grands ministres que la France a connus et de faire le bilan de son œuvre politique.

Le futur cardinal Jules Mazarin est né en 1602 à Pescina, dans les Abruzzes, en Italie, fils de Pierre Mazzarini (1576-1654), un homme d’origine modeste entré au service de la riche famille des Colonna en tant que domestique et intendant. Mazarin se fait remarquer très tôt par une vive intelligence, et la protection des Colonna lui permet de faire de brillantes études.

Il commence sa carrière comme capitaine d’infanterie dans les armées pontificales, où son intelligence et son zèle sont vite appréciés de ses supérieurs. En 1627, le duc de Mantoue décède sans enfant. Sa succession déclenche une guerre entre la France et le Saint Empire qui ont chacun un prétendant. Envoyé par le pape Urbain VIII comme médiateur pour rétablir la paix, Mazarin s’y révèle un négociateur hors pair. La paix signée en 1631 est très favorable à la France et désormais Louis XIII et Richelieu, convaincus de la valeur de Mazarin, cherchent à mettre ses talents au service de la France.

En 1634, Mazarin est envoyé en France comme nonce apostolique. Très bien accueilli par Richelieu, il décide de défendre le point de vue de la France contre celui des Habsbourg. Ce choix n’étant pas du goût du pape, il tombe en disgrâce et doit rentrer en Italie. En 1639, Louis XIII l’appelle à prendre la succession du père Joseph, homme de confiance du cardinal de Richelieu. Il retourne en France et se met ainsi au service de Richelieu et de sa politique.

La France est alors en guerre contre le Saint Empire et l’Espagne. Mazarin est chargé de faire basculer la Savoie dans le camp de la France, ce qu’il réussit à faire grâce à ses talents de négociateur. Richelieu lui obtient le cardinalat, malgré les réticences du pape – Mazarin étant juste un clerc tonsuré, très réticent à l’idée de se faire ordonner prêtre. Simone Bertière explique bien ce paradoxe : Mazarin n’a pas de vocation sacerdotale, et il ne veut pas se faire ordonner par pur carriérisme. Il sera donc un cardinal atypique, en attente d’une ordination que ne viendra jamais.

Richelieu meurt en 1642 en chargeant Mazarin d’une dernière mission : obtenir le ralliement de la reine Anne d’Autriche à sa politique. Il faut, en effet, songer à la succession de Louis XIII, en très mauvaise santé. Son fils aîné, le futur Louis XIV, n’a que quatre ans. Une régence est donc nécessaire et il n’y a pour occuper le poste que deux candidats possibles : le frère de Louis XIII, Gaston d’Orléans (1608-1660), et l’épouse de Louis XIII, Anne d’Autriche (1601-1666). Gaston est brouillon, versatile, débauché, sans caractère et d’intelligence limitée. Il a passé son existence à trahir son frère, puis à trahir ses complices pour se faire pardonner. Richelieu et Louis XIII ne veulent à aucun prix de Gaston comme régent, ce serait la ruine assurée de leur politique : un pouvoir monarchique renforcé, dans une France plus forte vis-à-vis de l’étranger. Il reste Anne d’Autriche. Or celle-ci, sœur du roi Philippe IV d’Espagne, soutient le « parti dévot », composé de catholiques fervents qui souhaitent par-dessus tout faire la paix avec l’Espagne, championne du catholicisme, même si cette paix doit s’obtenir aux dépens des intérêts de la France. Simone Bertière soutient la thèse – très vraisemblable – selon laquelle c’est Mazarin qui réussit à « retourner » la reine en la ralliant à la politique de Richelieu et de Louis XIII, aidé en cela par deux faits : il avait toujours réussi à conserver de bonnes relations avec la reine ; et celle-ci, de son côté, a pris conscience qu’avant d’être espagnole, elle est mère du futur roi de France. Elle comprend que pour assurer à son fils un règne prospère, il faut une France forte au sein des nations européennes, et que pour cela, Mazarin est son meilleur allié. Au seuil de la mort, Louis XIII désigne Mazarin comme le parrain de son fils qui est baptisé le 21 avril 1643 (2). À la mort du roi, Anne, devenue régente, nomme Mazarin principal ministre à la surprise générale.

Mentor du jeune roi Louis XIV

La tâche qui attend Mazarin est écrasante : vaincre l’esprit d’indépendance de la haute noblesse, gagner la guerre contre le Saint Empire et l’Espagne. Pour ce faire, il n’a qu’un seul atout mais il est de taille : la confiance qu’Anne d’Autriche et Louis XIV placent en lui. Avec la reine, cette confiance devient même une véritable amitié qui suscite bien des jalousies et des calomnies. Simone Bertière montre que ces ragots qui veulent que la reine et Mazarin aient été amants n’ont aucun fondement historique. Avec le jeune roi Louis XIV, c’est une véritable relation filiale qui s’établit : Mazarin fournit une éducation pratique hors pair à son filleul sur l’art de gouverner les hommes et de se comporter en roi. Cette double relation de confiance permet à Mazarin de traverser l’épreuve de la révolte des parlementaires et de la haute noblesse et de gagner la guerre contre le Saint Empire et l’Espagne.

Grâce à d’excellents généraux, comme Condé et Turenne, la guerre contre le Saint Empire se termine heureusement pour la France au traité de Westphalie (1648), où les talents de négociateur de Mazarin sont décisifs. La France annexe les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, la Haute Alsace et la ville de Pignerol dans le Piémont. Toutefois, l’Espagne continue la lutte contre la France. C’est alors que les parlements et la haute noblesse se révoltent tour à tour contre l’autorité royale : c’est la Fronde (1648-1653), qui met en péril l’œuvre de Richelieu de restauration de l’autorité royale.

La Fronde se déroule en deux temps : la Fronde parlementaire (1648-1649) suivie de la Fronde des princes (1650-1653). La première concerne le parlement de Paris, assemblée de notables ayant le pouvoir de bloquer l’application des édits royaux. Les nécessités de la guerre poussent le gouvernement à augmenter la pression fiscale. Le Parlement de Paris refuse d’enregistrer les édits royaux y afférant, ce qui provoque une épreuve de force avec le pouvoir royal, laquelle est surmontée grâce à Condé. Mais les exigences de ce dernier menacent à leur tour l’autorité royale, et l’arrestation préventive de Condé met le feu aux poudres dans tout le pays. Après de nombreuses péripéties, où Mazarin est momentanément obligé de partir en exil, la Fronde est vaincue et l’autorité royale rétablie.

Il reste à gagner la guerre contre l’Espagne, ce qui demande encore six ans. Les victoires militaires de Turenne n’arrivant pas à vaincre l’obstination du roi Philippe IV, Mazarin est amené à négocier un mariage pour réconcilier les deux monarchies : Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, épousera Louis XIV. Ce sera chose faite après de dures négociations lors de la paix des Pyrénées (1659). La France y gagne le Roussillon et des territoires dans le Nord, pris sur les Pays-Bas espagnols.

Ainsi Mazarin, au seuil de la mort – survenue en 1661 – a la satisfaction d’avoir achevé l’œuvre entreprise par Richelieu et d’avoir rétabli la paix : à l’intérieur, le pays est pacifié, les parlements et la noblesse domptés ; à l’extérieur, les ennemis de la France vaincus. Longuement formé aux affaires par Mazarin, le jeune roi Louis XIV est prêt à l’exercice des responsabilités. Il portera la monarchie française à son apogée.

Un ministre hors du commun

Mazarin fut un ministre hors du commun à bien des égards. Issu d’un milieu modeste, il est un exemple d’avancement au mérite, tant au sein de l’Église qu’au service de la France. Sans appui dans sa nouvelle patrie, il s’impose par son intelligence, son ardeur au travail et son caractère toujours affable et conciliant. L’homme n’était pas sans défaut, Simone Bertière ne cache pas qu’il fut un joueur impénitent et un prévaricateur sans scrupules, mais montre bien, dans la précarité où était sa position et la faiblesse du pouvoir monarchique au début du règne de Louis XIV, qu’une fortune personnelle était nécessaire à la réussite de sa politique, mise uniquement au service de la France.

Ayant survécu aux troubles intérieurs, aux guerres extérieures et aux disgrâces qui touchèrent tant de ministres, il mourut à son poste en laissant la France pacifiée à l’intérieur, en paix avec l’étranger et bien plus forte qu’il ne l’avait trouvée en arrivant aux affaires.

Bruno Massy de La Chesneraye

(1) Simone Bertière, Mazarin. Le maître du jeu, Perrin, 2025, 744 pages, 32 €.
(2) L’usage à l’époque, était d’ondoyer le prince ou la princesse royale à la naissance et de faire un baptême solennel plus tard, après la petite enfance.

© La Nef n° 391 Mai 2026