Fraternité Saint-Pie X : bis repetita

L’abbé Davide Pagliarani © Capture YouTube

ÉDITORIAL

Pour justifier l’acte de nature schismatique que sont les sacres d’évêques sans mandat pontifical, l’abbé Pagliarani reprend le vieil argument, déjà mis en avant par Mgr Lefebvre, sur « l’état de nécessité » pour « le salut des âmes ». Que penser de cet argument ? et de l’idée que la Fraternité Saint-Pie X serait la vraie gardienne de la Tradition ? Qu’est-ce que leur position révèle de leur compréhension de la Tradition ? 

L’abbé Pagliarani, supérieur général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), annonçait le 2 février des ordinations épiscopales sans mandat pontifical pour le 1er juillet 2026, provoquant une réunion à Rome avec le cardinal Fernandez, préfet du Dicastère pour la Doctrine de la foi, le 12 février. Six jours plus tard, l’abbé Pagliarani, après consultation de son conseil, maintenait sa décision d’ordinations épiscopales le 1er juillet, exposant les évêques consécrateurs et consacrés à une excommunication latae sententiae (c’est-à-dire automatique).

Bien qu’attendue, c’est une triste nouvelle pour l’Église, car la récidive augmente la gravité de la désobéissance et le risque de schisme. Ce qui est plus triste encore, c’est la légèreté avec laquelle les prêtres de la FSSPX s’engagent dans cette voie périlleuse. Et on retrouve sous leur plume exactement la même dialectique, les mêmes arguments que trente-huit ans plus tôt, lors des premières ordinations épiscopales de 1998, comme si rien ne s’était passé durant ce long laps de temps, comme si la FSSPX fonctionnait dans un monde figé enfermé sur lui-même.

« Hors de la Fraternité, point de salut » ?

Pour justifier un tel acte de nature schismatique, l’abbé Pagliarani reprend le vieil argument sur « l’état de nécessité » pour « le salut des âmes » : « C’est triste de le constater, mais c’est un fait : dans une paroisse ordinaire, les fidèles ne trouvent plus les moyens nécessaires pour assurer leur salut éternel » (entretien du 2 février sur le site de la FSSPX). « La Fraternité ne peut pas abandonner les âmes. Le besoin des sacres est un besoin concret à court terme pour la survie de la Tradition, au service de la sainte Église catholique » (lettre à Mgr Fernandez du 18 février).

Donc, seule la FSSPX garantit « la survie de la Tradition ». Si « une paroisse ordinaire » ne permet plus d’« assurer [aux fidèles] leur salut éternel », où peut-on l’envisager hormis dans ses chapelles ? Et si, dans l’Église gouvernée par le pape et les évêques, les sacrements ne portent plus leurs effets, ne permettent plus d’accéder au salut, c’est que l’Esprit Saint l’a abandonnée : la suite logique ne peut être que le sédévacantisme.

La réalité est que l’abbé Pagliarani est incapable de démontrer la « nécessité » sur laquelle il s’appuie. Car son constat repose sur un jugement personnel et donc subjectif porté sur l’état de l’Église qui n’a rien d’une évidence objective s’imposant à tous. Certes, il dispose d’arguments dont certains peuvent être recevables, mais son analyse de la crise, loin de faire l’unanimité, est contestée par beaucoup et notamment par la hiérarchie. Cela invalide le recours à un prétendu « état de nécessité » qu’il voudrait incontestable et qui ne l’est que pour lui et ses proches. Ajoutons que les crises ou les épreuves dans l’Église font partie du plan de Dieu, elles appellent à la prière, à la patience, voire à la résistance filiale dans un esprit ecclésial, jamais à désobéir au point de risquer un schisme – il n’existe aucun précédent historique.

Une fausse conception de la Tradition

Ensuite, son propos révèle une conception gravement erronée de la Tradition, ainsi que Jean-Paul II l’avait bien perçu dès 1988. C’est le pape et le corps des évêques qui sont garants de la Tradition, non quelques individus isolés s’autoproclamant interprètes et juges de ce qui lui est conforme ou non. « Personne ne peut rester fidèle à la Tradition en rompant le lien ecclésial avec celui à qui le Christ, en la personne de l’apôtre Pierre, a confié le ministère de l’unité dans son Église » (n. 4), écrivait Jean-Paul II dans le motu proprio Ecclesia Dei. Or, l’abbé Pagliarani et les siens ne cessent de proclamer qu’ils sont dans le vrai car seuls ils demeurent fidèles à « ce qui s’est toujours fait », à « l’enseignement de toujours » et à « la messe de toujours », quand le Magistère s’en serait gravement éloigné. Mais « l’enseignement de toujours » et « la messe de toujours », ça n’existe pas, c’est un discours d’un simplisme outrancier qui ignore la réalité de l’histoire et offense l’intelligence. Le Magistère comme la liturgie se sont développés tout au long des siècles, s’enrichissant de façon homogène par l’action de l’Esprit sur l’Église pour ce qui relève de la révélation divine – certes close à la mort du dernier apôtre, mais dont la compréhension croît, c’est à ce titre que la Tradition est vivante –, et progressant aussi parfois par ruptures sur des sujets s’avérant contingents.

Comme le dit justement l’abbé Pagliarani dans sa lettre du 18 février au cardinal Fernandez, aucun accord doctrinal n’est possible, puisque la FSSPX s’est développée sur le rejet du concile Vatican II et de la réforme liturgique, rejet global inacceptable, comme si le pape pouvait d’un trait de plume effacer 70 ans de la vie de l’Église ! Certes, la position des supérieurs généraux de la FSSPX a souvent varié sur cette question, mais la ligne dure d’un rejet total du concile et de la messe finit toujours par l’emporter.

Qu’espérer maintenant ? Il convient d’attendre de voir ce que fera le pape. Un jour ou l’autre, néanmoins, il faudra traiter sérieusement la question suivante bien résumée par Paul Airiau : « le rapport à l’historicité foncière du catholicisme (comment cela peut-il changer en demeurant la même chose et demeurer la même chose en changeant), le traitement à réserver à l’intransigeance [face aux errements de la modernité, ndlr] qui a défini le catholicisme depuis la fin du XVIIIe siècle et continue plus ou moins directement à le déterminer » (Aleteia, 7 février). Benoît XVI a posé les jalons de cette nécessaire réflexion dans son célèbre discours du 22 décembre 2005 à la Curie romaine. C’est au Magistère de l’approfondir.

Christophe Geffroy

© LA NEF n°389 Mars 2026