Il avait le profil d’un monarque gravé sur les médailles, l’embonpoint d’un grand bourgeois qui rassure la finance, aux allures proches de Louis-Philippe changé en poire quand il est dessiné par Charles Philippon ; l’élégance d’un prince anglais, vêtu chez Harry Pool, avec ses vestes en tweed, ses costumes croisés et ses chaussettes rouges de cardinal, Édouard Balladur incarnait une dernière classe d’homme dont le maintien et le verbe font l’admiration autant que les actions et les idées ne laissent pas de désespérer. Balladur était un homme de goût, c’est certain, à l’autorité mollassonne teintée d’un flegme austère.
Le placide Balladur, que le journaliste Éric Zemmour, dans le titre d’un livre, surnomma « l’immobile à grands pas », conseiller de Georges Pompidou, puis de Jacques Chirac, ministre, puis Premier ministre, incarnait une idée certaine du serviteur de l’État. Serviteur de l’État, certes, mais non de la France. Homme compétent, qualifié pour ficeler et boucler des budgets, il était de la tribu de ces Necker et Turgot qui ne savent faire que de l’économie, de la gestion et sermonner le bon peuple sur la nécessité de se serrer la ceinture et de faire des efforts. Pour qui ? Pour quoi ? On n’a jamais su. Mais il fallait en faire.
Technocrate assumé, Édouard Balladur était aussi le représentant fidèle de la droite d’argent, celle qui n’a ni morale ni vertu, mais seulement la valeur du cours de ses affaires. Cette droite patronale et du fric qui trouva, par exemple, son intérêt partout, en France ou à l’étranger, avant Vichy, pendant, ou à la Libération.
Édouard Balladur prétendait faire partie de cette aristocratie du mérite pour qui la politique n’était pas un spectacle. La fin de l’homme politique au profit du technocrate européiste accompagna cela. La gestion des choses supplanta la gouvernance des hommes. Libéral, trop libéral, Édouard Balladur l’était sur le plan économique comme sur le plan sociétal. Ni conservateur ni réactionnaire, il croyait à la société moderne, sortie du socialisme, à l’instar d’Alain Touraine, mais sous d’autres formes.
Mais dans cette carrière de notable quelque peu ennuyeuse, il se trouva que le bon technocrate Balladur, qui reste dans les esprits un homme droit, honnête et de parole, loin de la politicaillerie des guerres intestines, s’occupant des choses sérieuses, se laissa dévorer par l’ambition au point de songer à la présidence de la République. Et quelle tranche d’histoire de la République avons-nous là ! Digne d’un épisode raconté par Tacite, à Rome, où des consuls s’entretuent et règlent leurs comptes parmi des factions de sénateurs. Une parodie de César et de Pompée. Chirac tenant le parti, le lion rugissant dans sa cage de la mairie de Paris ; et le vainqueur des législatives de 1992, et deux fois vainqueur même, en devenant Premier ministre, puis une troisième fois, en coiffant au poteau Jules-Chirac. Alors même qu’il est apprécié par l’opinion, confortable dans les sondages, quasiment élu d’avance, propulsé par la presse rangée de son côté, face à un Chirac considéré comme dépassé et fait pour perdre, Édouard Balladur, qui s’était laissé convaincre par les cadres du RPR et de l’UDF d’y aller, « trahit » son « ami de trente ans » et part pour une campagne, comme en ce fameux jour de 44 aux ides de mars. Sa campagne se résume en deux verbes : réformer et réduire la dépense publique. Chirac usa de démagogie, parla de « fracture sociale », se prit pour un gaulliste de gauche, et mit autant de mains aux croupes des vaches qu’il serra des louches, en arguant qu’il fallait manger des pommes. La rigidité du grand notable qui se présenta à Paris Match avec sa femme, prenant son petit-déjeuner dans de l’argenterie, se heurta aux pitreries d’histrion d’un homme qui se faisait passer pour un con sympa, alors qu’il n’était ni con ni sympa.
Il fallait entendre le regretté Philippe Séguin ironiser sur cette campagne gagnée d’avance pour sentir, de mois en mois, la défiance vis-à-vis du Premier ministre en campagne. Les Français n’ont jamais pu faire confiance, dans une élection, à un gestionnaire, habile fût-il, et Monsieur Balladur n’a été que cela. Ils veulent d’un homme qui a un projet, une idée, une vue sur le monde, quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle existe. Or Balladur n’avait rien. Il paya d’un triste revers, empêtré dans l’affaire Karachi et ses rétrocommissions et dans l’affaire des écoutes téléphoniques, son incapacité à aller au contact des gens, à parler à la France d’en bas, des campagnes et des villes moyennes. Il hésitait à garder ses gants au moment de serrer les mains des ouvriers. Il était capable de demander à son garde du corps de servir d’intermédiaire pour donner une pièce à un SDF. Il trouvait qu’il faisait un peu chaud dans le métro et promettait d’y mettre la clim en 2000. On croit rire.
Le résultat de cette guerre fratricide dans le camp dit de droite : Jospin et Chirac qualifiés pour le second tour ; le premier laissa presque la priorité au deuxième d’occuper le poste et de le rendre quasiment deux ans après, Juppéo ministrante, par une dissolution qui rappela le pire du socialisme au pouvoir par cohabitation. Finalement, avec Balladur, quel a été l’exploit de Chirac ? Vingt ans de prédation et de captation du pouvoir, de 1974 à 1995, puis douze ans d’un bilan très mitigé, qui ne brilla que par une position saine sur la scène internationale, face à l’intervention américaine en Irak.
On a dit que Monsieur Balladur a été un serviteur de l’État, oui, dans la mesure où c’est un homme de l’appareil, de la gestion de dossiers, et de l’audit. Obsédé par le déficit, il voulait de ce fameux « choc » de la réforme, qui ne profite qu’aux élites et jamais au peuple, et remédier à la politique étatiste, providentialiste, redistributive. Ce n’était pas un serviteur de la France et c’est là où réside singulièrement son échec. Il était parfaitement hors-sol, antipathique, au sens le plus strict, ne sachant rien des Français. Il y avait une sorte d’indifférence, conçue par ailleurs par les hommes politiques de sa génération, pour ce qu’est la France dont on peut bien « acter » la disparition au profit de cette Union européenne, vue comme le sommet indispensable, l’horizon achevé, l’eschatologie du système, enfin la fin de l’Histoire.
Ainsi, le bilan politique d’Édouard Balladur peut se juger à l’aune de cette téléologie politique. Il oriente, très jeune, Pompidou vers son opposition à la participation contre le général de Gaulle parce qu’il est l’homme du grand patronat dans la droite française ; il obtient, à droite, le oui à Maastricht, contre Pasqua, et le refus du référendum sur l’euro, avec Alain Juppé ; il met en place l’Acte unique en 1986, en tant que ministre des Finances ; il repense le calcul de la cotisation pour les retraites pour les salariés du privé, passé des cinq meilleures années aux vingt-cinq meilleures années. Mais son grand fait d’armes réside dans la grande entreprise de privatisation de 1986 à 1995. Il commence, sitôt en poste, par la privatisation de la Société générale. Tout un symbole : la banque est la première entreprise nationalisée par le général de Gaulle en 1945 à être vendue au privé. S’ensuit une nouvelle salve de privatisations de ce que l’on appelait à l’époque des « bijoux de famille » : des géants de l’industrie ou de la finance comme Saint-Gobain, la Compagnie générale d’électricité (CGE), Matra ou encore Suez pour l’industrie ; Paribas, Crédit commercial de France (CCF) pour les banques ; TF1 ou Havas pour la communication. BNP, Elf, Rhône-Poulenc ou encore la Seita ; puis celles des AGF, de Pechiney, d’Usinor-Sacilor, de Renault ou de Bull. Sans oublier Air France, Thomson et le Crédit lyonnais.
Il a ainsi joué un rôle clé dans l’abandon par l’État de secteurs déterminants de l’économie, participant ainsi à affaiblir la puissance publique, en plus de desservir l’intérêt général au profit des intérêts particuliers. « Je suis allé plus loin que Margaret Thatcher », s’est-il d’ailleurs satisfait en 2016 dans le journal L’Opinion.
Monsieur Balladur, à l’âge crépusculaire de 94 ans, en 2023, avouait dans les colonnes du Figaro ceci : « La France doit demeurer souveraine et le peuple français, maître de son destin. » Belle formule, certes, mais qui n’est qu’un effet de manche. Balladur, au bout du dépôt de bilan, ayant dit tout et son contraire, voulut réécrire son histoire, alors même que les faits sont têtus. Sorti des affaires, sa parole devenait, comme par hasard, plus critique, plus libre. C’est dire comment le Versailles balladurien tenait sur des fondations faites d’argile.
Nicolas Kinosky
© La Nef exclusivité Internet, mis en ligne le 4 septembre 2026
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