Politique de Benjamin Constant

Aristocrate chez les démocrates, révolutionnaire parmi les gens d’Ancien Régime, Benjamin Constant (1767-1830) était aussi l’observateur exact et rigoureux de lui-même. Cette petite phrase nette : « Je passerai comme une ombre sur la terre, entre le malheur et l’ennui », aide à comprendre une nature inquiète, compliquée, qui atteignait au stoïcisme par la lucidité.

Fils de Juste Constant de Rebecque, colonel dans un régiment suisse au service de Hollande, et d’Henriette de Chandieu, morte de lui avoir donné le jour, le futur Benjamin Constant, né le 25 octobre 1767, à Lausanne, par sa double ascendance se rattachait à l’émigration française qui avait suivi la Réforme. Ayant été élevé sans tendresse maternelle, au hasard de précepteurs interlopes, devenu en 1788 chambellan à la cour allemande de Brunswick, voilà qu’un matin de septembre 1794, ce « grand corps fluet surmonté d’une petite tête pâle que couronnait l’auréole de vastes cheveux blonds » rencontre la femme qui allait faire peser sur lui une longue et dure servitude : Germaine de Staël, débordante de vie, et d’un tempérament gaillard au physique comme au moral. Avec elle, Benjamin, au milieu de 1795, est à Paris, « tous deux merveilleusement lestés en idées et en espérances républicaines » tandis que la Convention thermidorienne triomphe des émeutes montagnardes et « épure » les sections. Reparti en Suisse peu après l’entrée en fonction du Directoire, puis, en avril 1796, de retour à Paris (ce théâtre envoûtant d’un triple jeu d’argent, de politique et d’amour où l’on imprime sa brochure intitulée De la force du gouvernement actuel et de la nécessité de s’y rallier – à laquelle répond Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la France – qui entend accoutumer l’opinion aux principes de 1789), notre « enfant prodige de l’Europe des Lumières » voit l’époque, confuse et dissolue, comme une aurore de la Liberté… et va jusqu’à approuver, en 1797, le coup d’État de Fructidor, accompli, sous prétexte de sauver les institutions de l’an III, contre la majorité du Corps législatif. Mais, bien qu’il se soit trouvé dans l’esprit et le sens du Directoire, les excès de celui-ci, la flagrante contradiction surtout de la fin (qui était d’asseoir les principes et les intérêts issus de la Révolution) et des moyens (détestables) le troublaient et le gênaient.

En tout cas, au mois de novembre 1799, un autre coup d’État, au profit du général Bonaparte, vient changer la donne. Benjamin, que l’événement laisse mi-figue, mi-raisin, n’en a pas moins porté ses hommages aux vainqueurs. Or, parmi les organes de la nouvelle Constitution (de l’an VIII), figure le Tribunat, vaine assemblée censée discuter les lois, où il réussit à se faufiler. Pour peu de temps. Suspect, mal noté, dès mars 1802 il perdait sa place. Une douzaine d’années d’inactivité politique s’ensuivra, farcie de travaux disparates menés en grand désordre, tantôt à travers les voyages inopinés qu’imposent les caprices de Germaine de Staël, tantôt au sein des agitations mondaines de Coppet, phalanstère de l’élite poussé sur le bord du lac Léman, lorsque par hasard elle tourne sédentaire. Enfin, en 1813, retentit le canon de Leipsig. À la hâte Benjamin rédige, en vue d’« arriver à l’hallali », un âpre pamphlet antinapoléonien (De l’esprit de conquête et de l’usurpation) sorti des presses, à Hanovre, le 30 janvier 1814, dans lequel, avertit l’auteur, « il n’y a pas une ligne, que la presque totalité de la France, si elle était libre, ne s’empressât de signer ».

L’abdication de Napoléon le 6 avril, la restauration bourbonienne, l’ont l’ait remonter à la surface, sans toutefois lui offrir le rôle qu’il ambitionne. Et cependant, le fugitif de l’île d’Elbe débarquant, le 1er mars 1815, au golfe Juan, il appelle à s’unir autour du roi et se déchaîne contre l’Attila et le Gengis Khan moderne, en une fameuse diatribe du Journal des Débats parue la veille de sa rentrée aux Tuileries. Ce qui ne l’empêcha pas, le 14 avril, de courir à l’invitation du despote rétabli et de dresser, à sa demande, l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire. Mais, le 22 juin, une seconde abdication, inévitable au lendemain de Waterloo, mit le point final aux Cent-Jours, et Benjamin dut exécuter une pirouette nouvelle (son mémoire au roi, assez adroit pour que Louis XVIII l’amnistie), un peu plus tard complétée par la précaution utile d’une temporaire résidence à l’étranger.

Revenu en France au mois de septembre 1816, d’abord occupé de journalisme et de divers opuscules emplis de ses doctrines de politique constitutionnelle, où il s’affirme le défenseur inflexible de la Charte (que Louis XVIII avait octroyée en 1814), puis député de 1819 à 1822, et, sans discontinuer, à partir de 1824, son aventure finissante s’épanouira, non pas sous la forme du théoricien replié sur lui-même, mais du spécialiste de « l’épigramme prudente et acérée », de l’orateur mêlé aux luttes des partis. Si, en dépit de la chute de Charles X et de l’avènement de Louis-Philippe, dont le rapprochaient des relations d’amitié, il reste hors de l’équipe gouvernementale, une présidence au Conseil d’État et un important subside (pour payer ses dettes et rembourser de leurs avances les Laffitte et les Casimir Perier) accordé par le « roi-citoyen » récompensent son mérite… à la limite extrême de sa vie. Usé et archi-usé, candidat évincé à l’Académie française, il s’éteint le 8 décembre 1830 et, le 12 au soir, après d’immenses honneurs funèbres, est inhumé, à la lueur des torches, au Père-Lachaise.

SA PENSÉE POLITIQUE

On a opposé, chez Benjamin Constant, une extraordinaire incertitude de conduite et une rectitude merveilleuse de pensée, « sujette seulement, notait Paul Bastid, à une évolution qui n’en compromet pas l’architecture générale et n’en détruit pas la logique » (1). En somme, malgré leur aspect fragmentaire, découlant des circonstances, tous ses travaux politiques, simple portion d’une œuvre abondante et dispersée, reposent à l’évidence sur un fonds commun d’idées directrices auquel le mot de système peut et doit s’appliquer. Expression du perpétuel besoin d’autonomie personnelle, et du soin jaloux d’élever d’infranchissables barrières entre le moi et les multiples formes existantes ou possibles du non-moi, ce système considère la liberté comme l’unique but des associations humaines. Le pouvoir social, qui n’a d’autre justification que le service des individus, doit donc s’abstenir de peser stérilement sur eux, au risque de nourrir leur légitime insoumission. Car il existe, au-dessus du droit positif, certains principes moraux desquels dépend l’obéissance. Bref, le citoyen ne saurait avoir vis-à-vis de la collectivité que des obligations restreintes au strict minimum nécessaire. Et de cette collectivité, l’homme privé ne relève à aucun titre.

Différence capitale avec les républiques anciennes ! Le but de celles-ci, en effet, était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie, et la liberté, à leurs yeux, tenait précisément à cet état de choses – compatible avec la sujétion absolue de l’individu, dessaisi, au bénéfice dudit pouvoir, de son indépendance. A contrario les Modernes s’assignent pour but la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties, reconnues par les institutions, à ces jouissances. En d’autres termes, il ne faut pas que la vie publique absorbe la vie privée et l’anéantisse. Indispensable, la liberté politique, exclusivement chère aux Anciens, n’est que l’adjuvant de la liberté individuelle, vraie liberté moderne. D’où, soulignons-le, l’insistance mise à contredire Rousseau, la doctrine téméraire du philosophe de Genève quant aux moyens d’assurer la liberté heurtant de front la limitation (cœur de la doctrine constantienne) du pouvoir social.

Coryphée d’un libéralisme « prodigieusement froid et sec », selon Émile Faguet (2), présenté sans cesse « comme l’orgueilleux et jaloux isolement de l’individu dans la forteresse de son droit », par là consubstantiel à une religion domestique et intime dont chacun est le maître, le juge et l’arbitre ; d’un libéralisme pour lequel l’individu, à travers la variété des formes politiques, reste « l’alpha et l’oméga de la vie sociale », selon Paul Bastid, notre homme fut bien, en définitive, le publiciste distingué joignant de belles lumières et de grandes faiblesses qu’a décrit Sainte-Beuve, l’être singulier et supérieur mieux doté d’intelligence clarificatrice que d’intelligence créatrice vu par Albert Thibaudet. Néanmoins, faut-il parler d’une œuvre (sauf Adolphe et le Cahier rouge) abandonnée à la vague de l’oubli ? Ou d’un sillon profond laissé derrière lui, et plein d’actives semences ? On en discute encore.

Michel Toda

(1) Benjamin Constant et sa doctrine, tomes I et II, Librairie Armand Colin, 1966.
(2) Politiques et moralistes du XIXe siècle, tome I, SFIL, 1901.

© LA NEF n°287 Décembre 2016

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).