La subversion par les droits de l’homme

Le concept de démocratie s’est brouillé à l’époque contemporaine. Désormais nombre d’officiels tendent à assimiler la démocratie au règne des droits de l’homme. Mais c’est corrompre le vocabulaire. Nos régimes sont des démocraties libérales, ce qui entre autres choses les distingue des démocraties antiques. Ils sont démocratiques en ce sens que le pouvoir a son origine dans la volonté des citoyens, ils sont libéraux en ce sens qu’ils reconnaissent aux personnes et aux groupes des libertés qui ne peuvent leur être ôtés, pas même par une décision démocratique. Le principe libéral borne la portée du principe démocratique. Le régime est composite. Suit cette question classique : où faut-il situer le point d’équilibre entre le domaine où s’applique la volonté démocratique et le domaine où s’exercent les libertés individuelles et collectives ? Il n’y a pas de réponse abstraite à cette question – cela dépend des mœurs, des circonstances – mais il y a évidemment des bornes.

Or les droits de l’homme, dans la version d’aujourd’hui, ont changé la donne. Ils ne se confondent plus avec les libertés traditionnelles. À partir des déclarations ou conventions, mais au travers surtout de l’interprétation abusive qui en est faite, ils deviennent des chartes de la vie humaine qui s’imposent aux citoyens sans que ceux-ci aient leur mot à dire. La transformation et la sacralisation des droits de l’homme ont donné naissance à un vaste Droit méta-politique qui protège moins les libertés qu’il ne leur porte atteinte. Les activistes des droits de l’homme décident du Bien et du Mal.

L’homme d’avant-garde s’indigne : « Que dites-vous là ! Étendre les droits ne retire rien à personne mais au contraire élargit le cercle de la liberté. Je vois, vous levez le masque. La réaction s’exprime par votre bouche. Vos intentions sont liberticides. Aux armes citoyens ! » Sans prétendre désarmer cet interlocuteur, essayons de préciser les choses. Le fait premier est le suivant : désormais, le droit des droits de l’homme « ne protège plus l’humanité de l’homme mais sa volonté personnelle » (Chantal Delsol). Le changement est radical : la nature n’est plus un fondement mais un obstacle, les droits de chacun résultent de sa liberté indéterminée. S’ouvre alors un vaste champ où peuvent se déployer les nouveaux droits. Tout ce qui est désirable peut devenir objet de droit, les loisirs, l’avortement, l’orgasme, l’euthanasie, etc. La politique des droits de l’homme redéfinit la vie, la mort, la famille, le mariage, la personne même. Au nom d’une idée radicale de l’autonomie, elle bouleverse les principes de la vie personnelle et de la vie en commun. Les citoyens ne sont pas de la partie.

Cette politique agit d’une manière qui intimide les consciences – comment s’opposer aux droits de l’homme ? – et qui entame la liberté de parole de facto et même de jure puisque nombre de droits sont assortis de sanctions pour ceux qui parlent mal. Nos champions de la liberté, nos censeurs véhéments de la censure n’ont aucun scrupule à censurer et punir la liberté de ceux qui pensent autrement et sont coupables de « sexisme », d’« homophobie », etc. La liberté d’expression sans doute n’est nullement indivisible (faudrait-il admettre un éloge du crime, de la torture, de la nécrophilie ?) mais la censure ici va bien au-delà de ce qui est légitime. Hors le cas du racisme qui justifie un traitement à part (mais encore faudrait-il qu’il soit clairement et raisonnablement défini), la règle générale devrait être l’obligation du respect des personnes et la liberté de juger les conduites. La pente de la politique des droits de l’homme va en sens inverse : nul respect pour ceux de l’autre bord, une attitude de censeur intransigeant quant aux jugements qui dérogent

Les acteurs sont nombreux et efficaces, ils forment un vaste réseau qui étend sa toile à l’échelle de la planète : des Commissions nationales, un Comité directeur au Conseil de l’Europe, une Agence des droits fondamentaux au sein de l’Union européenne, un Comité de liaison à l’UNESCO, un Haut Commissariat et un Conseil à l’ONU, une Cour européenne… enfin la galaxie des ONG spécialisées dont certaines ne manquent ni de moyens ni d’influence (Amnesty International, Human Rights Watch, International Alliance for Women…). Dans les pays autoritaires, les militants des droits de l’homme sont des « dissidents » qui prennent des risques au nom des libertés, en Occident, leur position est plus confortable.

À l’ONU, ce sont les « partenaires non étatiques » – ONG spécialisées, Fondations militantes, mouvements féministes… – qui ont réussi à introduire puis à imposer le nouveau langage des droits de l’homme au mépris de la Charte et de la Déclaration universelle de 1948. Beaucoup de mots ont disparu : homme et femme, mariage, famille, devoirs, nation, souveraineté, religion… Nombre d’autres ont fait leur entrée : discrimination, avortement, gender, empowerment of women, santé reproductive, citoyenneté mondiale… En Europe, la Cour européenne des droits de l’homme s’est convertie au « gouvernement des juges » pour promouvoir les nouveaux droits. En 1995, elle s’est émancipée de la Convention qu’elle est censée appliquer pour inventer un « droit à l’autonomie personnelle » ou au « développement personnel » qui lui sert en quelque sorte de bélier. À ce titre, elle a affirmé le « droit à l’identité sexuelle » et l’obligation de reconnaître juridiquement « l’identité transsexuelle » ; elle a proclamé « le droit au libre choix quant aux modalités d’exercice de la sexualité » jusqu’à avaliser, au nom du consentement des parties, des relations sado-masochistes d’une extrême violence – autrement dit, la liberté des « partenaires » autorise la torture qui fait jouir (à quand la liberté des combats à mort de gladiateurs ?). Dans le même sens ont été reconnus le droit au suicide assisté, le droit à l’enfant, toutes variantes confondues quant à l’identité des « parents », et jusqu’au « droit de mettre au monde un enfant qui ne soit pas affecté par la maladie » (vive l’eugénisme !). Le désir individuel commande, en conséquence les droits de l’individu s’étendent, les droits de la famille par contrecoup se restreignent, comme ceux de l’enfant à naître, comme ceux des citoyens. Aux États Unis, ce sont les juges « libéraux » de la Cour Suprême qui ont œuvré dans la même direction au mépris de la Constitution. Un ouvrage fameux de Bob Woodward et Scott Amstrong, The Brethren (Les « bien chers frères »), a donné à voir comment les juges des années 1969 à 1976 manipulaient sans vergogne le texte constitutionnel afin d’aboutir au résultat désiré. Ronald Dworkin, le théoricien le plus influent des nouveaux droits, ne cachait pas qu’il considérait le juge constitutionnel comme le moyen par excellence de faire advenir ce qui devait l’être. Les juges se font militants. Dans tous les cas, le grand nombre est invité à plier le genou devant ces nouveaux droits que leur donne ou que leur inflige le petit nombre.

Philippe Bénéton

© LA NEF n°282 Juin 2016

À propos Philippe Bénéton

Philippe Bénéton
Professeur émérite de Rennes I, il est l’auteur notamment de Le dérèglement moral de l’Occident (Cerf, 2017), Les fers de l’opinion (Puf, 2000), Introduction à la politique (Puf, 1997, rééd. 2010), Le conservatisme (Puf, « Que sais-je ? », 1988).