Lénine (1870-1924).

La révolution d’octobre

Février et octobre sont les deux temps forts de la révolution russe qui permet aux bolcheviks très minoritaires menés par un Lénine décidé de prendre le pouvoir.

Impossible de découper l’histoire en tranches. Les dates ne sont que des bornes commodes pour l’exposition des faits, mais qui, bien rarement, peuvent rendre compte de son déroulement et masquent fréquemment les enchaînements et les dynamiques sous-jacentes. Il n’empêche, pour la commodité de la présentation, nous commencerons notre propos à l’abdication du tsar Nicolas II, le 11 février 1917.
Ainsi que l’a exposé Michel Toda, sous les coups de boutoir conjugués, des tensions traversant une société traditionnelle touchée par la modernité, de la guerre, ainsi que par faiblesse de son prince et de ses élites, l’autocratie russe s’est écroulée. Le colosse a mis un genou à terre, mais, en cet instant, la Russie n’est pas vouée par destinée inéluctable à l’éclatement ou au totalitarisme. Une solution « démocratique » à l’européenne semblait possible. Comment, en dix mois, le pouvoir a-t-il pu changer de mains aussi radicalement pour tomber entre celles d’un groupuscule ultraminoritaire et extrémiste ?
Des montagnes de livres ont été publiées sur cette question. Malgré l’ouverture des archives consécutive à la chute du Mur, il reste encore beaucoup à dire. Nous n’avons pas la prétention, en quelques lignes, ni de renouveler la question ni même de résumer sommairement cet océan. Contentons-nous de dessiner à grands traits le cadre factuel et les enchaînements les plus évidents, pour que chacun puisse se faire une idée.
L’hiver 1916-1917 a été particulièrement rude. La guerre traîne en longueur. L’armée est démoralisée. Les ratés du ravitaillement des grandes villes ont suscité une profonde colère populaire. Il y a eu des émeutes et des répressions, en particulier à Saint-Pétersbourg. Après l’abdication du tsar, deux instances de gouvernement se mettent en place. Une instance officielle, le Comité provisoire de la Douma, sous la présidence du prince Lvov, assume la charge d’un gouvernement provisoire et envisage des réformes profondes. S’y adjoint, en marge ou en opposition larvée à lui, un « Soviet de Petrograd », dominé par les délégations des nombreux soldats en garnison dans la ville. Son Comité central œuvre surtout à la réorganisation de l’armée. Il est agité par les slogans des extrémistes de tout poil.
Jusqu’en 1917, le Parti bolchevique n’était qu’un groupuscule révolutionnaire extrémiste, d’inspiration marxiste, sans réelle influence, en particulier face au puissant parti socialiste-révolutionnaire. Son chef, Vladimir Ilitch Oulianov, surnommé Lénine, grand-bourgeois obsédé par l’idée d’abattre l’autocratie, à jamais meurtri par la pendaison, en 1887, de son aîné Alexandre, impliqué dans un attentat contre le tsar, ne possède aucun moyen pour réaliser ses ambitions. Celles-ci sont à la fois immenses et clairement annoncées : constitution d’un noyau de révolutionnaires professionnels disciplinés, sous la direction centralisée d’un chef charismatique, « avant-garde de la classe ouvrière », dans le but de prendre le pouvoir de gré ou de force, puis d’étendre la révolution au monde entier.
La chute du régime ouvre le champ libre à Lénine et à ses camarades. En avril 17, avec la bénédiction du gouvernement allemand (le fameux « wagon plombé »), ils rentrent d’exil. Cet accord couronne les efforts des diplomates allemands et du sulfureux Alexandre Parvus. Très bien introduit dans le milieu révolutionnaire, il s’est imposé comme l’intermédiaire obligé entre les services du Reich et les cercles clandestins russes. Lénine a-t-il été, plus ou moins consciemment, un agent des services allemands comme Parvus ? Quant à Trotski, depuis des années, il est attesté qu’il vit et travaille avec leur soutien matériel. Quelle fut la part de manipulation de l’un et de l’autre côté ? Internationalistes convaincus, les bolcheviks se fichent éperdument de l’idéal patriotique. L’argent n’a pas d’odeur et, à ce titre, comme le dit Victor Loupan, « tous les ennemis du tsarisme, qu’ils soient empereurs, kaisers ou banquiers, sont leurs amis » (1). Les historiens s’interrogent encore sur ce sujet brûlant.
Cet imbroglio historiographique a au moins l’avantage de détourner le regard des manœuvres de certains grands capitalistes européens et américains, souvent d’origine russe et israélite (Jacob Schiff, la banque Morgan), de l’appui de la presse anglo-saxonne et de celui des « services » britanniques (colonel William Wiseman) et américains, dans le soutien aux agitateurs révolutionnaires russes. On ne saura probablement jamais avec certitude le fin mot de l’histoire.
Revenons à 1917 et à Saint-Pétersbourg.
Dans l’ex-capitale impériale, Lénine prend rapidement la mesure des choses. S’il ne force pas le destin sans tarder, la fraction modérée de son parti s’en tiendra à la collaboration avec les autres forces politiques et le soutien au gouvernement provisoire. Selon l’historien Alexander Rabinowitch (2), Lénine comprend tout le parti qu’il peut tirer de la frustration générale et, par une démagogie effrénée, promet tout à tout le monde : le pain aux ouvriers, la paix aux soldats, la terre aux paysans et l’indépendance aux nationalités, accompagné d’un slogan irrésistible : « Tout le pouvoir aux soviets ». Le parti compte bientôt 100 000 membres. Ce n’est pas un parti ouvrier, mais, comme le dit Hannah Arendt, une « populace », un regroupement de déclassés, issus de tous les milieux et de toutes les nationalités de la Russie. Les cadres sont essentiellement des aristocrates en rupture de ban ou de grands bourgeois : Lénine lui-même, Djerzinsky, Léon Bronstein (Trotski), Hirsch Apfelbaum (Zinoviev) ou Léon Rozenfeld (Kamenev) ; des non-Russes : Jaan Anvelt, Lavrenti Beria, Viktor Kingissepp, Alexandre Miasnikian ; d’anciens ouvriers éloignés depuis longtemps des classes populaires ou de simples voyous ou escrocs : Staline, Izrael Gelfland dit Parvus.
Les troupes de choc bolcheviques, organisées et galvanisées par Trotski, sont composées en majorité de paysans (moujiks) arrachés depuis peu à la terre, devenus de gré ou de force, soit ouvriers dans les usines d’armement, soit conscrits démoralisés après des massacres sans issue, prêts à tout pour échapper au front. C’est le lumpenproletariat urbain et rural classique, n’ayant rien à perdre et tout à gagner à l’agitation, dont les revendications libertaires et la force violente constituent l’instrument idéal des révolutions, apte à ébranler des structures sociales anciennes au profit de leurs commanditaires, comme on l’a vu dans les révolutions anglaise et française. En attendant d’être liquidé par une « réaction thermidorienne » !

LE GOUVERNEMENT KERENSKI
En mai, le nouveau gouvernement, où Kerenski est ministre de la guerre, croit pouvoir rassembler le pays autour d’un projet d’offensive militaire. L’ombre de la Révolution française et de Valmy plane sur la Russie. L’« offensive Kerenski » en Galicie, commandée par le général Broussilov, se solde par un désastre qui précipite le processus général de désagrégation, non seulement de l’armée (mutineries, désertions), mais du pays tout entier. Une flambée de violence embrase les campagnes, des propriétés terriennes sont saisies, leurs occupants chassés par les paysans. Les massacres se multiplient. En ville, l’anarchie s’installe aussi. Des comités ouvriers occupent les usines, des grèves se transforment en émeutes. Les marges de l’Empire s’agitent. Plusieurs nations s’émancipent (Ukraine, Finlande) ou tentent de le faire (Caucase, Asie Centrale).
En juillet, les bolcheviks tentent de prendre la tête de l’agitation des soldats, et déclenchent un premier coup d’État. C’était prématuré. Échec. Lénine s’enfuit en Finlande et les bolcheviks restés libres se dispersent. Un temps, le vent semble tourner. Kerenski prend la tête du gouvernement et tente de remédier à l’anarchie en s’appuyant sur l’extrême gauche. Le général Kornilov n’obtient pas les pouvoirs nécessaires pour remédier à l’anarchie grandissante. Les historiens s’interrogent toujours sur le comportement étrange du premier ministre à son égard. Le 14 septembre, la République est proclamée. Malgré l’agitation générale, l’élection d’une Assemblée constituante est envisagée pour la fin novembre. Affaibli, ébranlé, le système tient quand même. Les maladresses du gouvernement, la répression brouillonne du « coup » de juillet, continuent à alimenter la tension. L’idée d’un soulèvement fait son chemin dans les esprits.
Lénine décide de tenter le tout pour le tout, malgré les réticences de son entourage. Le 25 octobre 1917 (calendrier russe), les « gardes rouges », soldats de la garnison de Petrograd acquis aux bolcheviks, marins de Kronstadt et miliciens ouvriers, s’emparent des points stratégiques de la ville dont le gouvernement officiel a perdu le contrôle réel. Ils occupent le palais d’Hiver où siègent les ministres, faiblement défendu par les jeunes élèves des écoles militaires (et même un bataillon féminin), contrairement à la légende soviétique héroïque bâtie a posteriori. Lénine était si peu sûr de son coup que, selon Trotski, il aurait murmuré au soir de cette journée : « J’ai le vertige… »
Sans perdre de temps, Lénine fait entériner la création d’un nouveau gouvernement qu’il contrôle, le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom). Celui-ci se met rapidement à l’œuvre : interdiction de journaux, arrestations arbitraires et exécutions, nationalisations et confiscations, institution de tribunaux révolutionnaires, politique mieux connue par la suite sous le titre qui fera florès de « dictature du prolétariat ». Une action parallèle est lancée à Moscou, mais l’opposition des troupes fidèles au gouvernement provoque les premiers affrontements. Personne ne le sait, mais la guerre civile vient de commencer.
Lénine étend son emprise sur la capitale malgré l’élection d’une Assemblée constituante qu’il n’a pu empêcher. Après avoir manœuvré pour diviser ses adversaires et échoué, malgré cela, à manipuler une première assemblée qui le met en minorité, il fait dissoudre cette Assemblée et chasser les représentants par la force. Le point de non-retour est atteint. L’opposition aux bolcheviks est divisée et ne pourra jamais s’unir, ni dans un projet commun, ni sous un chef unique. L’intervention des puissances étrangères dans le conflit, ambiguë et brouillonne, ajoutera à la confusion générale.
Dix jours après la prise du pouvoir, les Izvestia publient un article au titre évocateur : « Terreur et guerre civile ». Dans la foulée, Lénine signe un décret demandant l’arrestation des « ennemis de la révolution », au premier rang desquels il place les dirigeants du Parti constitutionnel-démocratique (KD), ceux-là même qui, en février, avaient voté l’amnistie ayant permis aux exilés de rentrer en Russie. Le 20 décembre 1917, le Soviet des commissaires du peuple fonde la Vétchéka, sigle russe pour « Commission panrusse extraordinaire pour combattre la contre-révolution et le sabotage » (plus connue sous le nom de Tcheka, ancêtre du NKVD et du KGB), sous la direction d’un noble d’origine polonaise, Félix Dzerjinski. Les idéaux d’une société égalitaire et juste des militants idéalistes de la première heure sont abandonnés, et les ferments du totalitarisme, présents dans les principes et dans la tête de Lénine, engendrent leurs fruits de mort : extrémisme idéologique, obéissance aveugle au chef et au parti, rejet du pluralisme au profit du parti unique, dissolution de la société civile, légitimation de la violence d’État. « Entre répression, combat et famine, la révolution provoque la mort de millions de personnes et devient la matrice du régime soviétique, à la fois prototype du totalitarisme et mode de sélection des criminels endurcis dont ce type de régime a besoin pour fonctionner » (3). Le règne de la terreur rouge commence. Il faudra quatre ans et entre huit et treize millions de morts pour asseoir définitivement le pouvoir du Parti. Elle ne mettra pas fin, hélas, aux flots de sang versés… Mais ceci est une autre histoire.

Abbé Hervé Benoît

(1) Une histoire secrète de la Révolution russe (cf. notre recension en p. 39).
(2) Les bolcheviks prennent le pouvoir, La Fabrique Éditions, 2016.
(3) Dictionnaire du communisme, dirigé par Stéphane Courtois, Larousse, 2007, « guerre civile », p. 280.

Les forces en présence
Parti constitutionnel démocratique (KD), fondé en 1905, est libéral et dirigé par Pavel Milioukov. Le prince Lvov en est issu.
Parti socialiste-révolutionnaire (SR), fondé en 1901, plus proche des paysans que des ouvriers. Kerenski en est issu. Il se divise en septembre 1917 avec les SR de gauche favorables aux soviets.
Parti ouvrier social-démocrate (SD) est une organisation marxiste révolutionnaire fondée en 1898 qui se divise en 1903 en deux factions : les bolcheviks (majoritaires) et les mencheviks.

Bibliographie sélective
– Victor Loupan, Une histoire secrète de la révolution russe, Éditions du Rocher, 2017, 196 pages, 17,90 € (cf. recension p. 39).
– Nicolas Werth, Les révolutions russes, Puf/Que sais-je ?, 2017, 128 pages, 9 €. Excellent condensé de l’histoire de 1917 par l’un des meilleurs spécialistes français.
– Alexandre Jevakhoff, La guerre civile russe 1917-1922, Perrin, 2017, 688 pages, 28 €. Somme magistrale qui explique non seulement la double révolution, mais aussi le chaos qui s’en suivit et qui se solda par 10 millions de morts.
– Alexander Rabinowitch, Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd, La Fabrique éditions, 2016, 530 pages, 28 €. Seconde édition de 2004 disponible en français : l’auteur relativise le rôle de Lénine et montre que la victoire des bolcheviks n’était pas inéluctable.
– Dominic Lieven, La fin de l’empire des tsars, Éditions des Syrtes, 2015, 502 pages, 25 €. Original par son approche de la Première Guerre mondiale.
– Stéphane Courtois (dir.), Le livre noir du communisme, 1997, Rééd. Bouquins, 2000, 927 pages, 27 €. Un classique !
– Nikolaï Leskov, A couteaux tirés, Éditions des Syrtes, 2017, 986 pages, 28 €. Paru en 1870, ce roman apporte un éclairage intéressant sur le nihilisme russe des années 1860. L’auteur y mêle des intrigues policière, amoureuse, idéologique…

© LA NEF n°290 Mars 2017

À propos Abbé Hervé Benoît

Abbé Hervé Benoît
Prêtre du diocèse de Bourges et canoniste, il est l’auteur notamment du Chouan du Tanganyika (Presses de la Délivrance, 2015) et du Bouquet de Chartres. Et autres chroniques (2004-2008) (La Nef, 2008). Il est chroniqueur spirituel de La Nef.