Quatre livres sur la Rome antique

Sur un débat qui dure depuis des siècles entre les historiens partisans d’une décadence et d’une chute de l’Empire romain en Occident à fin du Ve siècle et ceux qui nient l’une et l’autre, Bertrand Lançon s’inscrit dans le camp des seconds. Il le fait avec talent et perspicacité, mais n’arrive pas à convaincre pleinement, tant les faits rapportés par les témoins du temps décrivent bien une décadence et une chute, au moins du point de vue du pouvoir politique (les pertes territoriales sont réelles et entraînent rapidement, du fait des pertes fiscales afférentes, l’incapacité de l’Empire d’Occident de se défendre contre les agressions barbares après le milieu du Ve siècle). L’étude de Bertrand Lançon aurait été plus équilibrée s’il avait poursuivi son analyse au-delà de la fin du Ve siècle, car tout ne s’est pas effondré d’un coup et, grâce aux Francs qui ont réussi leur assimilation au monde romain, la civilisation romaine a survécu en Occident. Dans la postface, l’auteur reproche à certains théoriciens de la décadence de faire un parallèle abusif entre la situation géopolitique de la fin du Ve et la nôtre. Il a certainement raison, mais il semble ne pas avoir perçu que la vraie différence entre les deux situations, c’est que Clovis, « le migrant », a réussi son intégration, notamment par son baptême, ce qui n’est pas le cas d’une grande partie de nos modernes migrants.
Sur le même thème de la décadence, le roman de Gilles Cosson prend pour cadre les années 409-410 qui virent la prise de Rome par le roi des Wisigoths Alaric. Les personnages historiques (Alaric, Honorius, le pape Innocent Ier, saint Augustin) sont campés avec vraisemblance, autant que les sources nous permettent d’en juger, et l’ambiance de l’époque telle qu’elle est rendue est bien celle d’une décadence et d’une démission des élites (à ce titre, l’ouvrage ne plairait pas à Bertrand Lançon !). Seule la scène où l’on voit les sénateurs romains discuter de l’héliocentrisme et du géocentrisme est invraisemblable : l’auteur semble ignorer que la simple observation du mouvement des astres ne permet pas de trancher entre le fait de savoir si c’est le soleil qui tourne autour de la terre ou l’inverse (la première preuve de l’héliocentrisme ne sera fournie qu’en 1727 par les travaux de James Bradley sur l’aberration de la lumière) et que les chrétiens n’ont ni plus ni moins de répugnance que les autres à remettre en cause leurs convictions.
L’étude d’Alexandre Grandazzi va, elle, de la naissance de Rome à la mort d’Auguste et se centre sur l’évolution de l’architecture monumentale de la Ville expliquée tant par les événements politiques que par l’évolution des institutions et de la société romaine. L’érudition de l’auteur est sans faille, son analyse des raisons qui expliquent le pourquoi de telle ou telle construction ou restauration de bâtiment est remarquable. On peut juste regretter, pour un ouvrage de cette qualité, l’absence d’illustration des principaux bâtiments de Rome. Parmi les nombreux enseignements de l’ouvrage, on note avec intérêt que les découvertes archéologiques ont presque toujours validé la tradition historique romaine, y compris pour les périodes les plus anciennes.
Signalons enfin la réédition d’un « classique » (de 2005) de l’historien britannique Bryan Ward-Perkins en format poche : un ouvrage de référence contre la tendance dominante qui minimise l’impact des invasions barbares, responsables de la chute de l’Empire romain.

Bruno Massy

La chute de l’Empire romain, de Bertrand Lançon, Perrin, 2017, 250 pages, 22 €.
Et Rome s’enfonça dans la nuit : 24-27 août 410 ap. J.-C., de Gilles Cosson, Éditions de Paris, 2017, 142 pages, 14 €.
URBS. Histoire de la ville de Rome, des origines à la mort d’Auguste, d’Alexandre Grandazzi, Perrin, 2017, 768 pages, 30 €.
La chute de Rome. Fin d’une civilisation, de Bryan Ward-Perkins, Champs/Flammarion, 2017, 366 pages, 11 €.

© LA NEF n°300 Février 2018

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