Zwingli par Dürer © Wikipedia

Zwingli, le troisième homme de la Réforme

À quelque distance de Luther (1483-1546) et de Calvin (1509-1564), les deux figures de proue, Zwingli (1484-1531), issu d’une robuste tribu paysanne gîtée à l’abri des Alpes, fut ce prophète combattant d’une grande révolution religieuse, qu’on doit connaître sans le glorifier pour autant.

Du noyau initial formé de l’alliance, en 1291, de trois cantons, la Confédération helvétique s’était accrue au XIVe siècle par de nouveaux pactes. Devenue la Suisse des Huit-Cantons et poursuivant son essor, elle deviendra, au tout début du XVIe siècle, la Suisse des Treize-Cantons. Avec, au-delà de ses frontières, une couronne de satellites. Mais, cantons campagnards et cantons urbains, jaloux les uns des autres et d’humeur querelleuse, chacun garde intacte sa personnalité et agit souverainement. Il a ses préférences, sa politique propre. Sans grand souci des frères Confédérés – cibles, au besoin, d’actions militaires.
Pays alpin, la Suisse, couverte d’admirables sanctuaires, vivait peu ou prou sous la tutelle de l’Église. Et cependant, indiscutée sur le plan spirituel, l’autorité épiscopale ou abbatiale commençait de voir rogner son temporel, chicaner ses dîmes. Pour ne rien dire d’assez vertes remarques touchant la conduite du clergé. Or, parmi celui-ci, homme doué natif de Wildhaus, dans la haute vallée du Toggenbourg, l’un des nombreux neveux et le filleul du curé de Weesen, auprès duquel il reçoit sa première instruction : Ulrich Zwingli. Bachelier et maître ès arts de l’université de Bâle, ordonné en 1506, à l’âge de vingt-deux ans, aussitôt investi d’une absorbante tâche sacerdotale, la cure de Glaris, chef-lieu du canton du même nom, il n’y ménage pas sa peine. Aumônier des contingents helvétiques, il assiste à leur victoire de Novare (1513) contre les Français et à leur défaite à Marignan (1515) puis, en 1516, accepte d’assurer, en qualité de chapelain, une prédication à l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln. Et voilà qu’au bout de 1518, les chanoines du Gross-Münster, collégiale de Zurich, lui demandent de commenter l’Écriture. Ce qui l’amène, toujours curé titulaire de sa chère paroisse de Glaris, au retrait inévitable. S’ouvre, en effet, un important ministère. D’immense conséquence !
Lecteur, au temps de ses études, de Thomas d’Aquin, et imprégné des sources aristotéliciennes, Zwingli, à la veille d’entrer en possession de sa chaire zurichoise, goûte infiniment Érasme, alors le prince des lettrés – qui rend à l’Église le trésor perdu des Pères (sous réserve de leurs contradictions) ; qui, en 1516, donne une retentissante édition gréco-latine du Nouveau Testament… et, ajoutons, se montre on ne peut plus acerbe envers la moinerie des ignares et des fanatiques. En somme, pour ses débuts à Zurich, l’ardent exégète semble rejoindre les tendances rénovatrices du Groupe de Meaux, fervent cénacle de travail apostolique autour de l’évêque Briçonnet et de Lefèvre d’Étaples. Non les dépasser.

Rompre les amarres
Néanmoins l’esclandre de Wittenberg avait déjà eu lieu. Aussi, à la fin juin 1519, la fameuse « Dispute de Leipzig ». En ébranlant l’Église, Martin Luther ne va pas rester isolé. Zwingli, d’ailleurs, comme ce dernier, s’était permis, à Einsiedeln, de brocarder un franciscain vendeur d’indulgences. Certes, l’amitié du cardinal valaisan Schinner, l’étoffe d’Adrien VI, au règne vite interrompu (1522-1523), contribueront à le retenir encore un moment avant l’imminente cassure. Incidents du jeûne au carême de 1522, infraction au célibat ecclésiastique, désormais notre prêtre plein de zèle allait faire en sorte de rompre les amarres. Si exactement qu’en 1523 ses soixante-sept thèses, débattues en séance publique, approuvées par les deux Conseils de la ville et du canton de Zurich, furent proclamées charte de la Réformation.
À l’image des premiers pans de neige, dans une avalanche, qui glissent et en entraînent d’autres, rejet du purgatoire, de l’invocation des saints, des pèlerinages, appelait la prohibition de l’autel (remplacé par une table ordinaire où reposent quatre fois l’an, quand on célèbre la Cène, un plat et une coupe de bois), des tableaux et statues ; l’extrême austérité à la place d’ornements incongrus. Chose acquise en 1524, suivie peu après de la suppression des cloîtres. Enfin la messe abolie, Zwingli officia face au peuple le 13 avril 1525, sous les voûtes étonnées du Gross-Münster, où les chœurs ne chantaient plus. Donc l’entier abandon des anciens usages, le détachement d’une tradition séculaire… En train de s’accomplir au bord de la Limmat avec une facilité confondante ! N’empêche que dans la Confédération, beaucoup s’indignèrent, menacèrent. Bref, durant plusieurs saisons, Zurich aura l’allure d’un camp assiégé.
Dès 1527 toutefois, Berne, ville puissante, vivra une crise analogue et, en janvier 1528, le choix massif du même modèle. Interdit le vieux culte, détruites les images, ce second renversement confessionnel (affermi, en février 1529, par l’adhésion de Bâle, jusque-là hésitante, par celle de Neuchâtel en 1530, imitatrice de la vallée jurassienne de Saint-Imier) augmenterait fort le poids des religionnaires – lesquels, selon l’exemple de « la pieuse cité de Zurich », allaient confier le soin d’administrer leurs naissantes communions et de les diriger à un ensemble de magistrats et de pasteurs dénommé Synode.

Négation de la Présence réelle
C’est parce qu’il a défini la Cène comme un mémorial, sans caractère sacrificiel, que Zwingli la veut empreinte d’une absolue simplicité. Niant la Présence réelle, il se borne à interpréter symboliquement les mots du Christ : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Hardiesse que Luther ne put supporter. Élément déclencheur d’une terrible empoignade remplie, chez lui, d’une bonne dose de hargne et de mépris. Le Réformateur de Wittenberg s’obstinait à jeter l’anathème sur le Réformateur de Zurich. D’aucuns, pourtant, souhaitaient une entente, et Philippe de Hesse, cerveau du parti protestant allemand en formation, obtint des protagonistes qu’ils vinssent, à l’automne 1529, discuter leurs doctrines au château de Marbourg. Âpre tournoi théologique (ou plutôt dialogue de sourds) dont ne sortit pas l’accord, le solide accord relatif à la question de l’Eucharistie, principal brandon de discorde entre l’Helvète et le Saxon, défenseur de la consubstantiation, où la substance du pain et du vin coexiste avec celle du corps et du sang du Christ. Mais, faute de mieux, une série d’articles, exigée par le landgrave, énumérant les nombreux points qu’acceptait chaque interlocuteur, ici Luther et Melanchthon, là Zwingli et Oecolampade. Au fond, ce tumultueux colloque, nonobstant l’unité claironnée à l’heure de la dispersion, était un échec. Preuve ? Lorsque, riposte au recez impérial de novembre 1530, le raidissement protestant aboutit à la Ligue de Smalkalde, l’insoluble conflit de la Cène, ranimé par les luthériens, fit obstacle à l’appui de Zurich.
Du côté de la ville, au demeurant, et de la Suisse, la tension montait. Car devant la pieuse cité marchant vers une théocratie où l’épée soutient l’esprit et qui, orthodoxe à sa manière, répudie l’ivraie anabaptiste, se dresse l’intransigeance catholique des Cinq-Lieux (savoir les quatre Waldstaetten ou cantons primitifs et Lucerne), irrités de surcroît par un demi-blocus alimentaire que leur inflige le voisin. Secrètement ils mobilisent et, le 11 octobre 1531, déclarent la guerre et passent à l’attaque près de Cappel. Victoire complète ! La défaite des Zurichois tourne à la débandade tandis que Zwingli est tué.
Avec Bullinger, gendre et successeur du prophète abattu, avec des limites posées au pouvoir pastoral, l’atmosphère zurichoise se décrispa. Surtout, lente, subreptice, une pénétration calviniste, résultat de l’ascendant que le Réformateur de Genève va exercer sur lui, à propos notamment de l’Eucharistie, pousserait ce même Bullinger au suprême renoncement (celui du pur symbolisme zwinglien), en signant le Consensus Tigurinus qui adopta la thèse genevoise d’une présence « pneumatique » (en esprit) dans les « espèces » lors de la célébration du mémorial de la Cène… et qui, à en croire les luthériens, réitérait les abominables erreurs sacramentaires. À cette époque, précisément, de la tenue d’un concile destiné à guérir les « maladies très graves », osait dire le cardinal Contarini (et de grande ancienneté), dont souffrait l’Église.

Michel Toda

© LA NEF n°330 Novembre 2020

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).