George Weigel © DR

Catholicisme et modernité

L’Américain George Weigel, auteur d’une biographie de référence de Jean-Paul II, vient de publier en français un essai important défendant une thèse quelque peu iconoclaste : catholicisme et modernité ne s’opposeraient pas. Thèse certes discutable, mais qui mérite assurément d’être présentée ici, car elle ouvre la porte à un nécessaire débat de fond dans l’Église sur cette question essentielle. Nous tâcherons d’y revenir plus en détail dans un prochain numéro.

L’ironie du catholicisme moderne. Tel est le titre donné par le théologien américain George Weigel à son nouvel essai paru en 2019 aux États-Unis et traduit depuis lors en français. Le choix de ce titre, pour le moins original, prend le contrepied d’une historiographie fondée sur la thèse d’une opposition entre catholicisme et modernité, cette dernière étant perçue comme une menace pour l’existence même du catholicisme. De nombreux essais alarmistes ont entériné l’idée que la relation entre l’Église catholique et les penseurs de la modernité ne pouvait être envisagée que comme une « lutte à mort ». En résulterait le déclin inéluctable du catholicisme, condamné à la fatalité d’une inévitable victoire de la modernité.
Retraçant avec brio 250 ans de l’histoire de l’Église, confrontée à l’émergence de la pensée moderne, George Weigel entend réfuter cette historiographie traditionnelle qu’il estime erronée. Ainsi, entreprend-il une analyse originale des rapports entre catholicisme et modernité, et déroule le fil de l’histoire de l’Église dans son rapport avec ce nouveau défi des temps contemporains. Cette relation est d’abord marquée par un rejet originel des nouveaux principes de la modernité issus de la Révolution française. Progressivement, l’enchaînement aboutit à une lente maturation entraînant l’Église, sous l’impulsion de papes visionnaires, au dialogue avec le monde moderne. Cette longue histoire de maturation constitue pour l’auteur « le drame du catholicisme et de la modernité », compris comme le déroulement d’une action scénique divisée en cinq actes. Chacun de ces moments marque les étapes d’un apprivoisement de la modernité par l’Église. Non dans le but de s’y soumettre, mais au contraire de proposer une nouvelle voie de recherche de la vérité qui répondrait aux aspirations les plus nobles auxquelles le monde moderne aspire.
De cette longue maturation, George Weigel propose une analyse à la fois thématique et chronologique, pour dérouler ce « drame du catholicisme et de la modernité », entendu comme une nouvelle scène du théâtre de la grande histoire des hommes. À rebours de l’histoire opposant systématiquement catholicisme et modernité, le théologien américain y voit une lente évolution, certes marquée par des moments de crise, mais qui a permis de redécouvrir les vérités profondes d’un catholicisme délié de toute compromission avec le pouvoir politique et essentiellement porté vers l’élan évangélisateur, recentré sur le Christ et les Écritures.

Le tournant Léon XIII
Pour George Weigel, donc, la vision d’une Église s’opposant farouchement à la modernité et ainsi marginalisée par ce courant dominant est fausse. Au contraire, le pontificat de Léon XIII marque un changement de cap en amorçant un dialogue avec la modernité. Pour cela, il s’appuie sur des bases solides et éprouvées, telles que saint Thomas d’Aquin, en mettant l’accent sur l’aspect sacramentel, christologique et contemplatif. Avec le développement de la doctrine sociale de l’Église, George Weigel perçoit également dans le pontificat de Léon XIII le point de départ des évolutions de l’Église vers un dialogue avec la modernité.
L’auteur est convaincu d’une continuité dans l’histoire de l’Église. Celle-ci, en changeant son regard sur la modernité, s’est engagée dans une nouvelle étape de son histoire, dont le concile Vatican II a été un événement central. Le concile, commencé par Jean XXIII et poursuivi par Paul VI, a confirmé la volonté des deux papes de promouvoir un nouvel élan évangélisateur et missionnaire. G. Weigel montre que Vatican II a cherché à transformer un fait social, la pluralité, simple coexistence de plusieurs systèmes de valeurs au sein d’une même société, en pluralisme, compris comme l’organisation cohérente de ces diverses opinions selon une grammaire commune. Il n’en reproche pas moins au concile de ne pas avoir anticipé la postmodernité, marquée par le relativisme et l’indifférence religieuse.
Sur les tensions qu’a suscitées la réforme liturgique, G. Weigel, tout en ne manquant pas de rappeler les désordres qui ont suivi son application, propose un angle tout à fait nouveau. Plutôt qu’une simple divergence entre progressistes et conservateurs, le théologien y voit un conflit à trois dimensions, qui a déchiré l’Église de l’intérieur. Pour lui, l’opposition de Mgr Lefebvre ne constitue pas l’essentiel de ce conflit. La vraie séparation touche les réformistes favorables au concile : d’une part, ceux qui promeuvent un progressisme forcené et, d’autre part, ceux, parmi lesquels Karol Wojtyla et Joseph Ratzinger, qui dénoncent les déviances liturgiques coupées de la tradition ecclésiale.
Ces deux futurs papes ont tous deux participé au déploiement du concile et ont, une fois élus au trône de Pierre, tâché de clore les controverses en favorisant une herméneutique de la continuité. Jean-Paul II et Benoît XVI, profondément attachés à la tradition de l’Église, tout en sachant les réalités contemporaines, ont su replacer le concile dans la longue histoire de l’Église, et mettre l’accent sur la nécessité de l’évangélisation afin que chaque catholique soit disciple et missionnaire. Proposant des réponses aux défis de la modernité et du relativisme imposé par des États coercitifs, les deux papes ont essayé de redonner un élan vital à la mission.
Marqués par les totalitarismes du XXe siècle, ces papes ont compris que l’avènement de la post-modernité impliquait une ferme défense des droits inaliénables de la personne, ainsi que le développement d’une authentique culture morale pour lutter contre le relativisme et l’individualisme aveugle. Quelques années avant le célèbre discours d’Alexandre Soljénitsyne à Harvard en 1978, Jean-Paul II avait déjà compris que la modernité, qu’elle se manifeste par des régimes totalitaires ou par le capitalisme, « consiste en premier lieu en une dégradation, voire une pulvérisation, de la singularité fondamentale de la personne humaine ».

L’Église au secours de la modernité
George Weigel dénoue le paradoxe de l’opposition du catholicisme et de la modernité en affirmant qu’il a sauvé d’elle-même une modernité moribonde, en lui rappelant ses fondements les plus nobles dans la défense de la liberté et de la dignité de chaque être humain. Par là même, alors que l’Église semblait sortir de l’histoire, elle est devenue un protagoniste majeur de nos sociétés, tout en revenant à la source de sa mission d’évangélisation. Mieux encore, « cette transition dramatique du catholicisme dans la compréhension de lui-même a certainement été influencée par la rencontre de l’Église avec la modernité ».
En dépit de ses inquiétudes portant sur les scandales qui ont ébranlé l’Église et de certaines décisions assez déroutantes du pape François, Georges Weigel ne perd pas courage. « Si la traversée du ruisseau fougueux de la modernité était la condition préalable pour que l’Église catholique redécouvre à la fois son propre caractère évangélique et la contribution essentielle qu’elle peut apporter pour sauver le projet moderne de l’incohérence, eh bien ! c’est une ironie de plus dans le feu, affirme-t-il. Certains pourraient même l’appeler une ironie providentielle, tant pour la modernité que pour l’Église. » L’avenir de l’Église sera garanti grâce à la redécouverte de sa mission d’évangélisation, et ce en raison de sa confrontation avec la modernité. Et elle seule a développé une doctrine cohérente qui peut aider à sauver la modernité de sa déconstruction actuelle.
Les thèses de Georges Weigel sont certes discutables. On pourra le trouver bien optimiste, notamment quant aux capacités missionnaires actuelles de l’Église. N’empêche qu’il engage un débat sur des questions essentielles qui méritent d’être reprises, reformulées et approfondies.

Anne-Sophie Retailleau

  • George Weigel, L’ironie du catholicisme moderne, Desclée de Brouwer, 2022, 440 pages, 21,90 €.

© LA NEF n°345 Mars 2022

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