Matteo Renzi au côté du président de la République Sergio Mattarella (2015).

L’affaiblissement de l’Italie

On a trop vite oublié le malheureux échec, en décembre dernier, de Matteo Renzi, dont le projet de réforme des institutions fut largement rejeté par référendum. Cet échec vaut pour toute l’Europe, en ce qu’il pointe à la fois la faiblesse des institutions nationales, si bien faites pour ne pas gouverner, le refus des peuples de consentir à tout sacrifice, et finalement la faiblesse de l’Europe du sud face aux vagues migratoires.
Battue dès 1943, très tôt occupée par l’armée américaine, l’Italie fut considérée par Washington, aux termes d’un document « top secret » signé par Truman le 21 avril 1950, comme « la clef de voûte de la sécurité américaine » (1). L’OTAN y maintient aujourd’hui plus d’une centaine des bases (dont l’énorme base de Vincenza, la plus importante d’Europe), pas moins de 10 000 soldats et 90 ogives nucléaires dont les États-Unis ont seuls le contrôle. Pour faire accepter cette véritable occupation militaire à une population où la nostalgie de Mussolini a longtemps perduré, il fallait un État et des institutions faibles, ce qu’assura la Constitution de 1947 : régionalisation, bicamérisme intégral, faibles pouvoirs du président de la République, proportionnelle, partitocratie… Résultat : 63 gouvernements en 70 ans.

SOUS LA BOTTE AMÉRICAINE
Bien d’autres éléments, dont on s’étonne qu’ils soient si mal connus, ont contribué à placer la Péninsule sous la botte américaine : il y aurait long à dire sur le rôle de la mafia, habilement manipulée par la CIA, d’abord contre le fascisme, notamment pour prendre pied en Sicile, ensuite contre la démocratie ; ou sur celui d’organisations telles que Gladio, un des plus puissants des StayBehind (ces armées secrètes maintenues par les États-Unis dans les pays d’Europe de l’Ouest contre la menace communiste, et dirigées par le Shape-OTAN), moins en sommeil en Italie qu’ailleurs en raison de la puissance du Parti communiste italien (PCI). C’est à cette armée secrète que l’on doit sans doute les attentats des « années de plomb » attribués aux Brigades Rouges – le professeur suisse Danièle Ganser, s’appuyant sur les révélations de « repentis », établit que lesdites Brigades Rouges furent manipulées, voire montées de toutes pièces par Gladio, et donc la CIA, pour intimider une population qui, lassée de la corruption gangrenant la Démocratie Chrétienne (DC) – le sénateur états-unien E. Pike évalue à 65 millions de dollars le coût de la corruption électorale en Italie –, accordait au PCI 30 % en 1968 et 34 % en 1976.
S’ajoute le rôle de diverses « loges », dont la fameuse Loge P2, qui ne manigança pas moins de deux coups d’État, le 14 juin 1964, puis le 7 décembre 1968 (Opération Tortora), lesquels étaient surtout des coups de semonce destinés à une DC dont plusieurs éléments indociles étaient tentés par le compromis historique avec le PCI, lequel, dirigé par un chef intelligent et en réalité nationaliste, Enrico Berlinguer, acceptait, malgré l’opposition de Moscou, de participer à des alliances avec le PSI et la DC qui eussent libéré l’Italie des tutelles directes et indirectes de Washington. Nul ne s’est interrogé sur les morts mystérieuses des deux grandes figures dudit compromis historique, Aldo Moro, chef de la DC assassiné en 1976, puis Berlinguer lui-même ; il est vrai que l’assassinat politique est courant dans la Péninsule – tel celui d’Enrico Mattei, grand patron du consortium d’État ENI, qui eut le malheur de conclure des accords pétroliers d’État à État avec des pays arabes par-dessus les Seven Sisters.

ÉCHEC D’UNE RÉFORME UTILE
La réforme des institutions, voulue, après bien d’autres, par Renzi, aurait pu pallier tant soit peu la faiblesse de cet État sous contrôle : il est désolant que la population italienne ait préféré s’en remettre une fois de plus aux partis qu’elle contrariait – spécialement à un clown de profession, Beppe Grillo. Et que beaucoup saisirent l’occasion pour faire payer au jeune chef du gouvernement ses réformes du Code du travail, notamment de l’embauche : mesures que les idéologues nomment libérales alors qu’elles relèvent du simple bon sens et réussissent à faire reculer le chômage – tant d’Européens s’accrochent aux « avantages acquis » quand bien même plongent-ils les économies dans la récession, ce dont ils ne veulent rien savoir…
C’est là le plus grave : affaiblie, l’Italie reçoit un nombre de migrants en croissance rapide ; si l’on songe à la réactivation des filières balkaniques aux mains des musulmans albanais et kosovars, et au piètre état de la Grèce, autre pays sous contrôle qui ploie sous une immigration que la Turquie contrôle, on voit qui est le grand bénéficiaire de l’affaiblissement du flanc sud de l’Europe : Erdogan, qui, après le prétendu « Coup d’État » de juillet, instaure pas à pas la dictature dont il rêve pour faire avancer, comme nous le verrons, son projet de califat – lequel ne vise pas seulement le Proche-Orient…

Paul-Marie Coûteaux

(1) Cf. Danièle Ganser, Les Armes secrètes de l’OTAN, Éditions Demi-Lune, 2011.

© LA NEF n°289 Février 2017

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).