Abbaye de Chevetogne

Chevetogne : un pont entre Orient et Occident

Le Père Lambert Vos est prieur administratif de l’abbaye bénédictine de Chevetogne, située en Belgique, dans la province de Namur, en Wallonie. Cette abbaye catholique a la particularité de rassembler en son sein des moines célébrant le rite latin et d’autres le rite byzantin. Elle a été voulue par son fondateur, Dom Lambert Beauduin, comme un pont vers l’orthodoxie.

Dom Lambert Vos

La Nef – Pourriez-vous d’abord nous présenter l’abbaye de Chevetogne, son origine, son histoire et sa spécificité ?
Père Lambert Vos – Le Prieuré de l’Union des Églises, fondé à Amay-sur-Meuse en novembre 1925, transféré à Chevetogne en juin 1939, et érigé en abbaye en décembre 1990, a vu le jour comme son nom l’indique dans le contexte du rapprochement des Églises d’Occident et d’Orient voulu par les papes Léon XIII (1878-1903), Benoît XV (1915-1922) et Pie XI (1922-1939). À cette grande œuvre, les bénédictins, antérieurs à la séparation de 1054, ont été plusieurs fois associés qu’il s’agisse du « vœu pieux » de Léon XIII de (re-)fonder leur Collège international Saint-Anselme « pour l’Orient » (1887), et de confier la direction du Collège Grec de Rome aux soins de l’Ordre bénédictin (1897), ou de nommer l’abbé de Saint-Paul-hors-les-Murs, Ildephonse Schuster, président (1919) du nouvel Institut Oriental (1917).
Le monastère de Chevetogne est atypique, en ce sens qu’il n’est pas l’essaimage naturel d’une communauté florissante, mais bien l’œuvre d’un seul homme, Dom Lambert Beauduin (DLB), en vue d’un but particulier : l’union des Églises.
Arrivé à Rome fin octobre 1921, pour enseigner la théologie fondamentale (l’apologétique comme l’on disait alors) à Saint-Anselme, DLB a de suite pris la mesure de la situation, et a assez rapidement (novembre 1923) élaboré un projet de fondation monastique qui travaillerait à l’union des Églises. Son rapport est à l’origine de la lettre apostolique Equidem verba que le pape Pie XI adresse à l’abbé primat des bénédictins, le 21 mars 1924, invitant les moines « à prier instamment Dieu pour l’unité » et « à entreprendre des œuvres pour la réaliser ».
Cela dit, la vision de DLB, loin de se limiter à la seule Russie, envisage tout l’Orient ainsi que l’anglicanisme et le protestantisme, et ce dès le début.
Conscient de l’importance de l’enjeu à une époque où l’Église catholique boude ostensiblement le mouvement œcuménique naissant, DLB précise qu’« il y a là des questions d’évolution historique et de théologie positive très délicates auxquelles les moines de l’Union doivent s’intéresser et qu’ils doivent approfondir pour éviter que ces tentatives de rapprochement ne se fassent en dehors ou contre l’Église romaine ».
C’est dans cette perspective que, dès avril 1926, DLB fonde la revue Irénikon (toujours existante) pour informer, faire tomber les préjugés, préparer les esprits et les cœurs à l’unité. Et, en trois pages célèbres, il précise dans quel esprit les moines veulent travailler : ni prosélytisme, ni bienfaisance, ni conception impérialiste (Irénikon, t. I, p. 117-119) !
DLB a très vite passé de l’unionisme envisageant l’union comme un retour des dissidents à l’Église catholique, à l’œcuménisme, travail de rapprochement en vue de l’union. L’ampleur de sa vision ne manquera pas de lui attirer des ennuis, et, en janvier 1928, l’encyclique Mortalium animos sonnera le glas de l’œcuménisme catholique. Menacée dans ses fondements, la communauté n’en continuera pas moins à travailler avec prudence au rapprochement des Églises et verra ses efforts couronnés au concile Vatican II.

Comment se répartissent les moines au sein de l’abbaye entre liturgies latine et byzantine ?
La communauté de Chevetogne est actuellement composée de 27 moines, provenant d’une dizaine de nationalités, tous catholiques, se répartissant en deux groupes liturgiques de proportion égale, et célébrant dans les deux églises (latine et byzantine) aux mêmes heures. Le samedi soir et le dimanche matin, ainsi que pour les grandes fêtes, toute la communauté se réunit le plus souvent dans l’église byzantine. D’autres fêtes sont célébrées par toute la communauté dans le rite latin. Chacun doit pouvoir intégrer spirituellement les deux traditions.

Dom Lambert Beauduin, votre fondateur, est surtout connu pour son engagement dans le Mouvement liturgique : d’où lui est venu cet intérêt pour le monde byzantin et l’œcuménisme avec les orthodoxes ?
Je pense y avoir répondu ci-dessus. DLB est un « catalyseur » : très intuitif, il saisit des éléments épars qui sont dans l’air du temps, les met ensemble et leur donne une force de frappe. C’est ainsi qu’il lance un mouvement. C’est tout particulièrement vrai pour le Mouvement liturgique en 1909, ce le sera aussi en quelque sorte lors de la fondation du Prieuré de l’Union des Églises lorsqu’il fera évoluer l’unionisme vers l’œcuménisme, et contribuera ainsi à l’évolution générale qu’a connue l’Église catholique.

Sa connaissance de la liturgie byzantine a-t-elle influencé son approche liturgique dans le cadre du Mouvement liturgique ?
C’est tout le contraire. Le Lambert Beauduin du Mouvement liturgique ignore tout de la liturgie byzantine. Par contre, la liturgie va constituer la voie royale pour approcher l’autre, en l’occurrence les orthodoxes, et mieux les connaître en connaissant davantage leur façon de prier. Il rejoint là l’intuition de Léon XIII : les bénédictins partagent avec les Orientaux un même amour de la liturgie et des pères de l’Église. Et c’est un fait que dans l’orthodoxie, et dans l’Orient en général, la liturgie joue un rôle essentiel.
La conception que DLB a de la liturgie lui est semblable, au point de dire en jouant sur les mots que « ce n’est pas nous qui formons l’Église, c’est l’Église qui nous forme », entendez par ses prières, ses sacrements, ses lectures, ses rites… Et dans ce sens, elle « informe » la théologie, l’ascèse, la vie spirituelle… Elle a en soi un caractère unifiant. Une fois découverte la liturgie byzantine, il n’hésitera pas à en tirer les leçons, notamment en ce qui concerne la concélébration eucharistique (cf. son article L’Occident à l’école de l’Orient).

Liturgie byzantine à Chevetogne

Quelles relations avez-vous avec le monde orthodoxe et avec quels patriarcats plus particulièrement ? Les orthodoxes apprécient-ils cette initiative ?
Dans l’ensemble, nous avons de bonnes relations avec le monde orthodoxe du fait même de l’intérêt et de l’amour que nous lui portons, du fait aussi que nous n’avons jamais pratiqué de prosélytisme. L’une des idées maîtresses de DLB est de ne pas désaffectionner les fidèles de leur Église. C’est au point que lorsqu’il peut y avoir des crispations entre les hiérarchies de nos Églises, nous n’en souffrons pas.
Nous sommes peut-être plus en contact avec le patriarcat de Moscou, et ce du fait de notre histoire. Cela n’exclut nullement des contacts avec d’autres patriarcats. En 1994, le patriarche œcuménique Bartholomée nous a rendu visite, à la suite de quoi trois de nos pères ont été invités au Phanar. En 2010, le Père Abbé d’alors et un autre moine se sont rendus en Russie, à l’invitation du patriarche Cyrille. Le même Père Abbé s’était déjà rendu en Arménie, à l’invitation du catholicos Karékine II, ainsi qu’en Géorgie. Nous avons également de bonnes relations avec le patriarcat copte d’Alexandrie, et notamment avec les monastères de Saint-Macaire et d’El Baramous. Les contacts que nous avons se vivent à différents échelons. Ils sont plus et moins intenses en fonction des relations que les moines, à titre personnel et/ou communautaire, entretiennent dans les différentes Églises. Il fut une époque où nos relations avec les monastères roumains étaient plus intenses, elles le sont moins maintenant. C’est la même chose avec le Mont Athos. Je dirai que pour le moment, de ce côté-là, c’est plutôt le calme plat. Mais il suffit de peu de chose pour que ça reprenne.

Précisément, à propos du Mont Athos, pourriez-vous nous en dire un mot ?
Dès les années 20 du siècle dernier, des moines de la communauté ont séjourné au Mont Athos pour y apprendre la liturgie et les chants. Nous chantons encore aujourd’hui sur des partitions copiées à la main là-bas. Certains moines s’y rendaient chaque année et ce jusque dans les années 60. La chronique d’Irénikon en parlait régulièrement. Cela nous a permis aussi d’organiser en 1963 à Venise un grand congrès international pour le millénaire du Mont Athos et d’en publier les Actes. Nos derniers pèlerinages au Mont Athos datent des années 1980 et 1990. Aujourd’hui les contacts sont maintenus occasionnellement par correspondance. Par ailleurs, le monde slave a toujours eu une place privilégiée, mais pas exclusive, dans nos relations et notre prière. Cela est dû aux circonstances historiques de notre fondation, aux contacts avec l’émigration russe, mais aussi à une compassion envers l’Église orthodoxe persécutée.

Comment voyez-vous les relations œcuméniques entre catholiques et orthodoxes ? Quels sont les points de blocage les plus difficiles à surmonter pour un retour à la pleine communion ?
Je pense que les relations œcuméniques entre catholiques et orthodoxes sont en bonne voie. La « spontanéité œcuménique » du pape François y est pour beaucoup, et pas seulement avec les orthodoxes. Mais pour nous limiter à ceux-ci, il y a également une réelle volonté d’aller de l’avant chez les autres chefs d’Églises : le patriarche œcuménique Bartholomée, le patriarche Cyrille de Moscou, le patriarche copte orthodoxe Tawadros II, pour ne citer que ceux-là.
Ce qui peut bloquer relève sans doute plus de la discipline que de la doctrine, mais il y a aussi les tensions et les incompréhensions à l’intérieur de chaque Église. Et d’une façon générale, il y a encore un manque de connaissance réciproque. Le souci d’information qui animait DLB n’a rien perdu de son actualité. Il y a à ce niveau beaucoup à faire.

Quel regard portez-vous sur la liturgie du fait de votre double expérience des rites latin et byzantin ? Que peuvent-ils s’apporter mutuellement ?
Pour des bénédictins, la liturgie a toujours un caractère essentiel, du fait du temps qu’ils y passent. Elle garde ce caractère formateur que lui voyait DLB. Cela dit, chaque liturgie a ses richesses et son génie, ses limites aussi. Au cours de l’histoire, la liturgie a connu des évolutions, des adaptations et des modifications, même dans le rite byzantin, en fonction de ses lieux d’implantation. Si le canevas reste le même, c’est un fait que la liturgie byzantine chantée par des Grecs ou par des Russes a des modalités différentes. Chaque tradition culturelle s’y exprime à sa manière.

Le rite byzantin n’a pas connu une évolution telle que le rite latin avec la réforme de Paul VI en 1969 : au regard de l’expérience orientale qui revendique une liturgie sans rupture, que pensez-vous de cette réforme de 1969 et la liturgie byzantine aurait-elle besoin d’une telle réforme ?
Nous avons toujours considéré que ce n’était pas à nous à nous prononcer sur la réforme ou les réformes dont aurait besoin la liturgie byzantine. Du reste, il ne faut pas oublier qu’en d’autres temps, la liturgie byzantine a connu ses propres « réformes ». Un de nos moines a étudié le phénomène pour son doctorat. Difficile d’imaginer une histoire sans rupture ni changement…

Dans ce contexte, que pensez-vous du maintien de la « forme extraordinaire » tel que Benoît XVI l’a voulu dans le Motu proprio Summorum Pontificum ? Cette « forme extraordinaire » n’est-elle pas plus appréciée des orthodoxes que la « forme ordinaire », son maintien peut-il contribuer à être un pont supplémentaire entre ces deux mondes ?
Pour vous dire la vérité, je n’ai jamais eu de confidences d’orthodoxes sur la « forme extraordinaire ». En ont-ils seulement connaissance ? Sa pratique reste limitée. De ce fait, peut-elle vraiment constituer un pont supplémentaire entre ces deux mondes, catholique et orthodoxe ? Et ce qui peut créer un pont entre deux Églises peut être source de division à l’intérieur d’une même Église. Nous sommes ici confrontés à ce que certains appellent le schisme vertical qui traverse les Églises de l’intérieur, et rapproche les uns des autres des groupes de chrétiens d’Églises différentes. Le problème de l’union des Églises et de l’unité des chrétiens reste complexe et demande encore beaucoup de prière quelle qu’en soit la forme.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Monastère de l’Exaltation de la Sainte Croix, Rue du monastère 65, B-5590 Chevetogne, Belgique.
Tél. : + 32 (0)83 21 17 63.
Courriel : monastere@monasterechevetogne.com
Site : www.monasteredechevetogne.com/

© LA NEF n°296 Octobre 2017

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).