Cardinal Robert Sarah au colloque Sacra Liturgia de Londres en 2016.

La vocation du prêtre

Homélie du cardinal Robert Sarah de la Messe d’ordination sacerdotale du Père Benoît du Sacré Cœur des Chanoines de la Mère de Dieu de l’Abbaye Notre-Dame de Lagrasse, le samedi 21 avril 2018.

Chers Pères et Frères Chanoines de l’abbaye de Lagrasse,

Chers Frères et Sœurs dans le Christ,

Durant ce temps pascal, Dieu m’accorde le bonheur et la grâce éminente de venir ici, dans ce monastère, qui est un Cénacle de prières et de louanges de Dieu. Ici, dans cette maison, Jésus ressuscité est constamment présent et va très bientôt, d’une manière toute particulière, venir nous visiter au cours de cette sainte Messe. Je suis, en effet, très heureux de célébrer l’ordination sacerdotale de Frère Benoît du Sacré-Cœur dans le cadre de cette chère abbaye de Lagrasse, à laquelle, vous le savez, m’unissent tant de liens spirituels et amicaux. Comment ne pas penser en ce moment au Frère Vincent Marie de la Résurrection, dont je ne cesse de constater concrètement et avec reconnaissance le soutien et la présence affectueuse dans ma vie de chaque jour : ce soutien et cette présence se manifestent par une puissance d’intercession qui n’a d’égale que le courage et la compassion dont il a su faire preuve au cours de son calvaire terrestre, qui, chaque jour, le configurait et l’assimilait au Christ crucifié et ressuscité.

Frère Benoît du Sacré-Cœur est ordonné prêtre le jour de la fête de saint Anselme, ce moine bénédictin de l’abbaye du Bec, en Normandie, devenu archevêque de Cantorbéry, et qui est connu comme le « Docteur magnifique », car il est notamment l’auteur du fameux argument ontologique au sujet de l’existence de Dieu. C’est lui qui s’exclamait, à propos de la vie contemplative : « Seigneur très saint et très bon, vous voulez faire miséricorde à vos serviteurs. A ceux qui rentrent en eux-mêmes, vous donnez un cœur et un esprit nouveaux ; vous les établissez dans votre Cœur et dans votre âme. Donnez-vous à moi et implantez-vous dans mon âme »[1].

« Donnez-vous à moi et implantez-vous dans mon âme » : voilà la grâce que nous implorons pour notre Frère Benoît du Sacré-Cœur en ce jour glorieux où il lui sera donné de partager le sacerdoce du Christ. Mais pour cela il faut qu’il rentre constamment en lui, dans le sanctuaire de son cœur, qu’il ne reste pas dehors et superficiel comme la plupart des hommes d’aujourd’hui.

« Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde », nous dit Notre-Seigneur Jésus Christ dans l’Evangile de ce jour, au cœur de ce temps pascal. Chaque baptisé ici présent est envoyé en mission dans un monde qui, par orgueil et indifférence, s’éloigne de plus en plus de Dieu, un monde « sécularisé », où Dieu est exclu et absent. Mais un monde sans Dieu est un monde de ténèbres, d’obscurité, de confusion et de perversion ; un monde sans Dieu est un monde sans lumière, même si nos métropoles sont continuellement illuminées de multiples lumières artificielles. Depuis le jour de notre baptême, nous, chrétiens et disciples du Christ, nous sommes appelés à devenir des lumières. Effectivement, les premiers théologiens, appelés Pères de l’Eglise, comparaient Jésus au Soleil, origine de la lumière, et nous les hommes, nous les chrétiens, à la lune, qui brille, certes, mais seulement de la lumière reçue du soleil. Le Christ est le Soleil, source de Vie et de Lumière. Notre mission, comme chrétiens, est de refléter la lumière que nous recevons du Christ afin qu’elle éclaire tous les recoins de la société humaine et toutes les nations du monde. C’est exactement ainsi que l’ont compris les premiers chrétiens. Saint Paul s’adresse aux chrétiens de Philippes en les appelant « les enfants de Dieu sans tache au sein d’une génération dévoyée et pervertie, d’un monde où vous brillez comme des foyers de lumière »[2]. Si nous voulons savoir ce dont le monde a besoin aujourd’hui aussi, comme toujours, alors tournons notre regard vers les premiers chrétiens ! Ils furent appelés « chrétiens », parce qu’ils confessaient le Christ en répandant la lumière de sa doctrine et s’efforçaient d’apporter aux hommes la chaleur de son Amour. Etre chrétien signifiait pour eux appartenir totalement au Christ, mener une vie nouvelle. Les premiers chrétiens étaient prêts, par fidélité au Christ, à donner leur vie et à mourir pour que brille la lumière de l’Evangile et que la présence du Christ soit plus rayonnante et plus tangible. Or, qui mieux que le prêtre peut manifester la présence de Dieu au milieu d’une société minée par une complète indifférence à l’égard de la question de Dieu et qui, comme le dit saint Paul « se laisse emporter à tout vent de doctrine »[3]  et « court derrière une foule de maîtres pour calmer sa démangeaison d’entendre du nouveau »[4] ? Posons-nous cette question très simple : qu’est-ce qu’un prêtre ?

La Bible présente le prêtre comme l’homme de la Parole de Dieu : « Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit »[5]. « Nous sommes donc en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous »[6]. Mais que devons-nous donc enseigner ? Eh bien, uniquement la Parole de Dieu et l’enseignement doctrinal, moral et la discipline de l’Eglise, la vérité sur Dieu, sur le Christ et sur l’homme. Le prêtre est largement présenté comme l’homme du Pardon : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus »[7]. Le prêtre est également présenté comme l’ami intime du Christ : « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs… mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître »[8]. Et, enfin, le prêtre est l’homme de l’Eucharistie : « Faites ceci en mémoire de moi »[9]. Le prêtre est surtout l’homme de l’Eucharistie. Il me plaît de rappeler ici une page lumineuse du Pape saint Jean-Paul II sur la relation entre sacerdoce et Eucharistie :

« Le sacerdoce, depuis ses origines, est le sacerdoce du Christ. C’est lui qui offre à Dieu le Père le sacrifice de son Corps et de son Sang. Et, avec son sacrifice, il justifie aux yeux de Dieu, toute l’humanité et indirectement tout le créé. Le prêtre, en célébrant chaque jour l’Eucharistie, descend au cœur même de ce mystère. C’est pour cela que la célébration de l’Eucharistie ne peut pas ne pas être, pour lui, le moment le plus important de la journée, le centre de sa vie. Le prêtre agit, ici, vraiment « in persona Christi ». Ce que le Christ a accompli sur l’autel de la Croix et qu’il avait d’abord institué et établi comme sacrement au Cénacle, le prêtre le renouvelle avec la force de l’Esprit Saint. Dans la célébration de l’Eucharistie, le prêtre est comme enveloppé par la puissance de l’Esprit Saint et les paroles qu’il prononce acquièrent la même force et la même efficacité que celles sorties de la bouche du Christ durant la dernière Cène »[10].

C’est pourquoi un prêtre, c’est « voir Jésus dans un homme ». Et le saint curé d’Ars précise : « Si on avait la foi, on verrait Dieu à travers le prêtre comme une lumière derrière un verre, comme le vin mêlé à l’eau… »… Si on avait la foi… L’ordination sacerdotale de Frère Benoît du Sacré-Cœur doit nous inciter à regarder le prêtre avec les yeux de la foi, puisqu’en recevant le sacrement de l’Ordre, notre Frère devient plus qu’un « alter Christus » ; en effet, configuré au Christ, Tête du Corps mystique qu’est l’Eglise, le prêtre est vraiment « ipse Christus », le Christ lui-même. Saint Jean-Marie Vianney ne disait-il pas à son sujet : « Le prêtre est un homme qui tient la place de Dieu, un homme qui est revêtu de tous les pouvoirs de Dieu », mais il ajoutait aussitôt : « Combien est triste un prêtre qui célèbre la Messe comme un fait ordinaire ! Combien s’égare un prêtre qui n’a pas de vie intérieure ! » ? Oui, la Messe quotidienne doit irriguer la vie de prière de chaque prêtre… tel est le fondement de la vie sacerdotale. La prière, l’oraison, l’office divin, le face à face quotidien avec Dieu constituent le cœur de toute vie sacerdotale. Le prêtre est essentiellement un homme de prière, un homme qui se tient constamment devant Dieu.

En tant que chanoine, c’est dans le chœur de cette abbatiale que Frère Benoît du Sacré-Cœur est appelé à prier la Liturgie des Heures : celle-ci scande la journée du religieux et du prêtre : elle est la prière d’adoration et de supplication de l’Eglise, car, comme le dit la Constitution sur la sainte Liturgie Sacrosanctum Concilium du Concile Vatican II, « L’Office Divin est vraiment la prière du Christ que celui-ci, avec son Corps mystique, présente au Père »[11]. Pour s’acquitter quotidiennement et intégralement de l’Office Divin, il faut du courage, de la fidélité et de la persévérance dans l’Amour, il faut donc avoir dans son âme un grand désir de voir Dieu face à face, ce désir dont témoignait humblement Frère Vincent Marie de la Résurrection : je ne cesse de méditer sur cette vive flamme d’Amour sans parole qui transparaissait dans l’attitude d’offrande de ce religieux, à la fois si vaillant et si humble, au cœur de son épreuve indicible. Oui, il faut au prêtre beaucoup de luttes silencieuses, de renoncements et de sacrifices pour se détacher du monde et de ses préoccupations en vue de se donner totalement et absolument à Dieu, car il doit sans cesse combattre la superficialité ou l’activisme effréné et mondain qui tend à bannir Dieu de notre vie de consacré. Saint Anselme, que nous fêtons aujourd’hui, peut nous aider à ne pas succomber à ce genre de tentations : « Allons, courage, pauvre homme ! », nous dit-il, « Fuis un peu tes occupations, dérobe toi un moment au tumulte de tes pensées. Rejette maintenant les lourds soucis et laisse de côté tes tracas. Donne un petit instant à Dieu et repose-toi un peu en lui. Entre dans la chambre de ton esprit, bannis-en tout sauf Dieu ou ce qui peut t’aider à le chercher. Ferme ta porte et mets-toi à sa recherche. A présent, parle, mon cœur, ouvre-toi tout entier et dis à Dieu : ˝Je cherche ton Visage ; c’est ton Visage, Seigneur, que je cherche˝ »[12]. Ainsi, dans ses charges écrasantes d’abbé du Bec, puis de primat de l’Eglise d’Angleterre, saint Anselme considérait que la prière devait irriguer toute sa vie : ses contemporains attestent que l’aube le retrouvait fréquemment à genoux devant la sainte Présence. Un jour, à l’abbaye du Bec, le Frère zélateur, dont la charge est de réveiller les moines pour le chants des Matines, aperçut dans la stalle du chapitre, une vive lumière : c’était le saint abbé, environné d’une auréole de feu. De même, je suis certain que les Chanoines de la Mère de Dieu, qui chantent les Psaumes chaque jour dans cette magnifique abbatiale, connaissent bien cette exclamation du père de la restauration de la vie monastique, Dom Prosper Guéranger : « Comment être froid quand on chante des choses pareilles ! »[13].

C’est donc par cet esprit marqué par le don de soi et la ferveur que le prêtre doit prier l’Office Divin, qui le prépare  à la célébration de la sainte Messe et la prolonge, car celle-ci est la source et l’aboutissement de toute vie sacerdotale. L’expression de Notre-Seigneur Jésus-Christ, présente dans l’Evangile de ce jour, qui s’adresse à tout baptisé, et plus particulièrement aux prêtres : « soyez le sel de la terre et la lumière du monde » doit être comprise, non pas comme une simple incitation à diffuser une un message ou une opinion parmi d’autres, qui demeurerait extérieure à celui qui proclame la Bonne Nouvelle de l’Evangile, mais comme le dit l’épître de ce jour, il s’agit de l’offrande d’une vie, de notre vie, qui « supporte la souffrance, réalise un travail d’évangélisateur et accomplit jusqu’au bout un ministère », en l’occurrence le ministère sacerdotal, qui est essentiellement centré sur la célébration quotidienne de l’Eucharistie. Vous voyez comment c’est exigeant d’être prêtre !  Mais, chers Frères et Sœurs dans le Christ, même si vous n’êtes pas prêtres, il est aussi grave et aussi exigeant de prendre part à la célébration de l’Eucharistie,  de manger le Corps et le Sang de l’Agneau immolé, de manger cette chair livrée, de boire ce sang versé. Cet acte est d’autant plus grave qu’il nous engage à prendre, avec le Christ, le Chemin de cet Amour inconditionnel, le Chemin de cet amour de Dieu donné jusqu’à l’extrême, c’est-à-dire le don de nous-mêmes jusqu’à la mort, mais une mort qui mène à la Vie éternelle, à la vie avec Dieu dans l’éternité.

Je voudrais conclure cette homélie en évoquant les vocations sacerdotales dans une abbaye, qui, grâce à Dieu, accueille chaque année de nouveaux postulants. Vous le savez, en France, et plus généralement dans les pays les plus nantis de l’Occident chrétien, sous la pression de la sécularisation, de l’athéisme pratique, du matérialisme et de l’hédonisme, qui, pour une bonne part, sont à l’origine d’une apostasie et d’une perversion sans précédent, à cause aussi de la crise et même de l’effondrement de la famille fondée sur le sacrement de mariage indissoluble, nous manquons cruellement de prêtres et de séminaristes. En 1931, donc il y a déjà longtemps, l’écrivain français François Mauriac écrivait ces lignes qui demeurent très actuelles :

« Vous dites qu’on manque de prêtres ?… En vérité, quel mystère adorable qu’il y ait encore des prêtres ! Chez eux, aucun avantage humain : nul avantage matériel, et même très souvent la pauvreté, le célibat et cette chasteté qui provoquent la suspicion des esprits forts, la solitude, et aussi très souvent la dérision, voire la haine, surtout l’indifférence d’un monde où il semble ne plus y avoir place pour eux, telle est la part que les prêtres ont choisie ! Ajoutez à cela une atmosphère païenne qui les environne de toute part jusqu’à tenter de les étouffer. Le monde rirait de leur vertu s’il y croyait, mais il n’y croit pas. Alors, on les épie, on les traque. Mille voix dénoncent ceux qui tombent. Parmi les autres, le plus grand nombre, nul ne s’étonne de les voir besogner obscurément, se pencher sur les corps qui agonisent, patauger dans les cours de patronage… Les paroles du Christ à leur sujet se réalisent chaque jour : “je vous envoie comme des brebis au milieu des loups… Vous serez en haine à tous à cause de mon nom ”[14].  Et pourtant, depuis des siècles, il se trouve des hommes pour choisir de n’être pas humainement consolés et même haïs. Ils choisissent de perdre leur vie parce que, une fois, Quelqu’un, au fond de leur cœur, leur a fait cette promesse, qui paraît folle aux yeux du monde : “Celui qui sauvera sa vie la perdra ; et celui qui perdra sa vie à cause de Moi la trouvera.” »[15].

Frère Benoît du Sacré-Cœur, en conclusion de cette méditation sur le sacerdoce, permettez-moi de vous confier à la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu et Mère de l’Eglise, en vous offrant cette prière :

Vierge Marie, Mère du Christ-Prêtre,

Mère des prêtres du monde entier,

vous aimez tout particulièrement les prêtres,

parce qu’ils sont les images vivantes de votre Fils Unique.

Nous vous en supplions, protégez les prêtres ! Protégez Frère Benoît du Sacré-Cœur. 

Vierge Marie, demandez vous-même à Dieu le Père

les prêtres dont nous avons tant besoin;

et puisque votre Cœur Immaculé a tout pouvoir sur lui,

obtenez-nous, ô Marie,

des prêtres qui soient des saints !

Amen!

Que Dieu vous bénisse et que Notre-Dame du sacerdoce vous protège !

Amen. Alleluia !

Cardinal Robert Sarah
Préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements

[1] Cf. Patrologie Latine de Migne, t. CLVIII, col. 923.

[2] Ph 2, 15.

[3] Cf. Ep 4, 14.

[4] 2 Tm 4, 3-4.

[5] Mt 28, 19.

[6] 2 Co 5, 20.

[7] Jn 20, 22-23.

[8] Jn 15, 14-15.

[9] Lc 22, 19.

[10] Jean-Paul II, Ma vocation, don et mystère, à l’occasion du 50e anniversaire de mon ordination sacerdotale, Bayard, Cerf, Fleurus Mame, Téqui, 1999. Réédition, Parole et Silence, 2013.

[11] n. 84.

[12] Saint Anselme, Entretien sur l’existence de Dieu.

[13] Dom Prosper Guéranger, Préface générale de « L’Année Liturgique ».

[14] Cf. Mt 10, 16-22.

[15] François Mauriac, Nouveaux Cahiers, Deuxième Cahier, 1931. Ed. Saint-Paul, 1982.

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