Mgr David Macaire

« Montrer Jésus »

Mgr David Macaire est archevêque de Fort-de-France (Martinique) depuis 2015. Dominicain de la Province de Toulouse, il avait notamment été prieur des couvents de Bordeaux et de la Sainte-Baume. Entretien.

La Nef – Qu’est-ce qui vous a le plus marqué depuis que vous êtes évêque et conservez-vous des liens avec la vie dominicaine qui était la vôtre ?
Mgr David Macaire – Le plus important, c’est le ministère épiscopal de communion : présider à la charité malgré les clans, les tendances, les personnalités, les spiritualités, c’est compliqué. Il faut le faire sans se réfugier dans le plus petit dénominateur commun consensuel qui ne fâche personne, mais qui anesthésie la mission. Heureusement, le pape François montre l’exemple de l’audace évangélique d’une pastorale prophétique. Sur ce point, la vie dominicaine a été pour moi un véritable laboratoire du « vivre-et-évangéliser-ensemble » malgré les différences, voire les oppositions. L’unité de l’Église se réalise lorsque l’évêque, en chaque affaire, engage la communauté dans le service commun de la Vérité évangélique !
Malgré les Conseils qui l’entourent, contrairement au prieur dominicain avec son Chapitre, il doit « montrer Jésus », Chemin, Vérité et Vie, dans une certaine solitude spirituelle. Successeur des apôtres, il est le garant de l’action ecclésiale ; responsable, aussi, des dysfonctionnements… Ce n’est pas évident quand on réside dans de grands évêchés qui se vident à la nuit tombante et le week-end. Pour le religieux conventuel que je suis, ce dernier aspect est glaçant, mais, heureusement, mes frères me visitent, m’encouragent et me soutiennent. Et puis ici, je suis bien entouré. Le séminaire, qui loge dans l’évêché, met un peu de vie : offices, répétitions de chants, repas ou batailles d’eau… (ma « dignité » ne me permet malheureusement pas de participer à ce dernier exercice !).

Quelle est la particularité d’un diocèse d’outre-mer comme le vôtre par rapport à ceux de la métropole, ses points forts et ses points faibles ? En termes de sécularisation, de pratique, de piété… la situation est-elle la même qu’en métropole ?
Ici, l’Église est partie prenante, sans complexe ni prétention, dans la vie sociale et culturelle. 56 % des enfants sont catéchisés et l’évêque confère la confirmation à près de 3000 jeunes par an. Nous pratiquons une saine laïcité, où les autorités sont soucieuses de la collaboration de l’Église. La pratique dominicale est supérieure à la métropole, même si, pour moi, elle est insuffisante : 15 à 25 % seulement des baptisés sont messalisants. Il faut espérer 100 % des baptisés, et même 100 % de la population. Après tout, c’est ce que Dieu veut ! Que sa Volonté soit faite !
Par contre, si la ferveur est au rendez-vous, le point faible de notre Église est la famille. Je ne vais pas dresser la liste de toutes les causes qui, de l’esclavage au libertinage occidental, ont empêché la famille antillaise d’éclore vraiment. Le résultat, c’est la prédominance du matriarcat, le multipartenariat masculin, les avortements, la dénatalité, l’exode et l’avilissement de la jeunesse… Malgré l’effort de mes prédécesseurs, l’Église n’a pas réussi à évangéliser en profondeur la vie familiale et sexuelle, y compris chez les catholiques. C’est une pastorale prioritaire.

Vous avez engagé une réforme de la catéchèse dans votre diocèse : pourquoi et pourriez-vous nous en exposer les grandes lignes ?
L’aggiornamento repose sur le droit et le devoir naturels des parents (cf. Amoris laetitia n. 85) d’éduquer leurs enfants. Il ne faut plus organiser l’exclusion systématique des parents du catéchisme et faire en sorte que la famille soit le premier lieu de l’instruction religieuse. Nous encourageons le partage familial autour de la Parole de Dieu (en suivant l’année liturgique), préparé par des rencontres entre les parents et les catéchistes, avec des séances de caté en quartier pour les enfants, « chez l’habitant », avec des adultes. La préparation et la célébration de la première communion se font aussi avec les familles, en comité restreint, pour favoriser le recueillement… Gros chantier !

Vous avez aussi rétabli les vêpres le dimanche dans votre cathédrale : quelles étaient vos motivations ? Et quelle analyse faites-vous de la situation liturgique actuelle ?
Tout d’abord, un besoin de clôturer le Jour du Seigneur en beauté, mais aussi de permettre au pasteur de célébrer et d’enseigner toutes les semaines dans sa cathédrale (avec la catéchèse du mercredi soir, ce sont les deux rendez-vous qui permettent à tout fidèle de rencontrer l’évêque régulièrement). Enfin, l’intention principale est de prier pour les vocations en présence des séminaristes et des petits séminaristes. C’est une liturgie populaire, inculturée et solennelle, avec prédication et salut du Très-Saint-Sacrement que les fidèles apprécient parce qu’elle est contemplative.
C’est l’occasion d’exploiter les trésors de la liturgie, de célébrer au mieux le mystère par les signes, les gestes, les ornements et les chants issus du génie traditionnel du peuple catholique, à l’opposé des tentatives d’inventions liturgiques cérébrales, dé-théologisées et bavardes qui, malgré de bonnes intentions, ont jeté les gens dans le pentecôtisme ou dans des recherches mystiques superstitieuses. La liturgie est avant tout un acte mystique et spirituel. C’est seulement ainsi qu’elle est éminemment pastorale au service de la communion. Je rends grâce à Dieu que le pape François ait demandé au cardinal Robert Sarah de poursuivre son travail, commencé sous Benoît XVI, dans l’optique d’un enrichissement de la liturgie par tous les trésors de la culture et de la tradition.

Votre ministère vous donne un peu de recul par rapport à la métropole : comment analysez-vous la situation de l’Église catholique en France, quelles vous semblent être les urgences prioritaires ?
Benoît XVI nous a invités, plutôt que d’essayer de jouer dans la cour des grands organes de communication comme les partis politiques ou les grands lobbys, à devenir une « minorité dynamique et créatrice ». La pastorale des voisins, pastorale de proximité par des disciples missionnaires, au coup par coup, sera beaucoup plus efficace que les grands coups de com’ qui flattent notre orgueil. Le témoignage d’un jeune dans son lycée fera plus de conversions qu’un brillant orateur interviewé au 20h de Gilles Bouleau… N’ayez pas peur ! Les Français nous attendent, à nous de retrouver le chemin de leur cœur.

L’évangélisation, tout particulièrement dans nos pays occidentaux fortement déchristianisés, est un appel constant des papes : ne sommes-nous pas quelque peu timides sur ce terrain, notamment au regard de l’audace des évangéliques qui progressent rapidement ?
Il serait bon de promouvoir une vision plus charismatique et moins « politique » de l’Église et de sa mission. En fait, beaucoup de fidèles se font embrouiller par les médias… On reproche aux évêques leur timidité dans l’arène médiatisée de la politique nationale, mais, maintenant que je vois l’épiscopat de l’intérieur, je crois qu’ils ont saisi que c’est sur un terrain plus modeste mais plus fécond que se situe le véritable enjeu de la mission.

Les catholiques, en France, se découvrent minoritaires et s’interrogent de plus en plus sur la façon d’être chrétien dans un monde qui ne l’est plus : que pensez-vous de cette interrogation ?
Le problème, en France, n’est peut-être pas lié uniquement à la société rendue sourde par les ennemis de la vraie foi qui cherchent à excommunier les catholiques. Je crois surtout que c’est nous qui ne sommes pas encore assez unis et décomplexés dans notre façon de vivre l’Évangile. Quand les catholiques suivront les instructions du Christ et de l’Église, s’aimeront les uns les autres, ne se tireront plus dans les pattes, témoigneront de la foi autour d’eux et se manifesteront aux médias dès qu’ils sont attaqués… la force de l’Évangile suffira à ce que la France redécouvre en l’Église la Mère qui ne l’a jamais abandonnée…

Nous venons de fêter les cinq ans de pontificat du pape François : quel regard portez-vous sur ces cinq années ?
Le pape François m’a étonné dès les premiers instants de son pontificat. On ne peut douter que c’est le pape qu’il faut à l’Église. Certains sont déstabilisés parce que, traditionnellement, les papes énoncent les principes et laissent le soin aux pasteurs d’appliquer pastoralement leurs orientations. Mais François fait l’inverse : il donne une piste pastorale et laisse aux théologiens le soin d’expliciter les principes de ses orientations. Mais honni soit qui mal y pense ! (dommage que certains catholiques se fassent avoir par les catégories fallacieuses des médias). Oui, ses méthodes sont modernes, mais sa théologie est très traditionnelle (je peux vous l’assurer) et son bon sens spirituel est sans faille. Étant moi-même assez classique dans ma formation, je dois dire que je me retrouve à 100 % dans sa pastorale. Pour ma génération, Jean-Paul II était un Père et Benoît XVI est un Maître indépassable ; François est un Guide de haute montagne sur le chemin tortueux de notre monde. L’Esprit sait où il va !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

© LA NEF n°304 Juin 2018

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).