Mai 68 : le désordre qui n’en finit pas

Il ne s’agit pas, quarante ans après, de revenir pour la énième fois sur le récit des événements. Ni de peser les différentes raisons d’un phénomène non seulement français mais bel et bien mondial. Cette révolte de la jeunesse ne peut certainement pas être comprise de la même manière à Prague et à Berkeley, à Varsovie et à Rome. Le contexte international n’est certes pas à négliger, de la guerre du Vietnam à la révolution culturelle chinoise, c’est-à-dire le refus de l’alternative entre l’Amérique et l’URSS. Il ne s’agit cependant pas ici de comprendre 68 pour lui-même ; plutôt de lire, à travers 68, les questions que cet événement nous pose encore aujourd’hui. En quoi révèle-t-il un trait essentiel de notre temps ? Plus précisément, en quoi manifeste-t-il la crise de la société dans laquelle nous sommes encore ?

L’ennui, crise de l’espérance

Le 25 mars 1968, le journaliste politique Pierre Viansson-Ponté publie dans Le Monde un article, devenu rétroactivement fameux, intitulé Quand la France s’ennuie… Il peut être pris comme point de départ d’un diagnostic spirituel de la société française, enfin en paix, face à sa modernisation. Qu’est-ce que la paix si elle se paye d’un sentiment de vanité voire de vacuité ? Cette question est d’autant plus cruciale lorsqu’on est jeune. Et en 68, il y a beaucoup de jeunes.

« La jeunesse s’ennuie, affirme le journaliste. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, etc. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. […] Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pis tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles. Heureusement, la télévision est là pour détourner l’attention ».

Portrait saisissant d’une société qui n’a rien à offrir de grand à sa jeunesse, d’une société qui semble avoir perdu elle-même le sens de la finalité de la vie humaine. Pour le dire autrement, De Gaulle à contre-emploi : l’homme « providentiel » de 40 ou de 58 ne s’ennuie-t-il pas lui aussi ? La modernisation économique a engendré un progrès de la rationalité instrumentale et de l’efficacité. « L’effort et la discipline », vertus auxquelles Pompidou renvoie les étudiants lors de son discours à l’Assemblée au plus fort de la crise, n’ont-ils, somme toute, pour finalité que l’enrichissement et une vie confortable ? Il ne faut pas, en effet, sous-estimer, sous la logorrhée gaucho-marxisante de ces semaines, la réelle protestation de la jeunesse face à un modèle social qui lui apparaît, à l’aune d’un authentique mais confus désir de grandeur, petit-bourgeois. 68 ou le divertissement d’une jeunesse à qui les adultes n’ont pas transmis des raisons assez nobles d’espérer, d’une jeunesse qui récuse ce que le monde adulte lui transmet pour étancher sa soif.

La jouissance contre l’effort et la discipline

Ainsi quelques semaines avant les barricades, un « livre blanc sur la jeunesse » voulu par le tout nouveau ministre de la Jeunesse et des Sports, François Missofle, conclut en affirmant que « le jeune français songe à se marier de bonne heure. Son objectif n°1 est la réussite professionnelle. Il s’intéresse à tous les grands problèmes, mais il ne demande pas à entrer plus tôt dans la vie politique. Il ne croit pas à une guerre prochaine et pense que l’avenir dépendra surtout de l’efficacité industrielle et de l’ordre intérieur. » Beau symbole d’un aveuglement de l’appareil bureaucratique projetant sur la jeunesse les valeurs qui l’animent. 68 ou le révélateur de l’impuissance de la société moderne à éduquer sa jeunesse.

On pourrait objecter que notre présentation fait la part trop belle à la révolte en cherchant à l’excuser. Nous cherchons plutôt à comprendre de quoi 68 est le symptôme. Ainsi un des déclencheurs de la révolte a été l’interdiction, dans les cités universitaires, du droit d’accès des garçons aux chambres des filles. Lorsque Missofle inaugure la toute nouvelle piscine de Nanterre le 8 janvier 68, il est interpellé par Cohn-Bendit : « J’ai lu votre livre blanc. Six cents pages d’ineptie. Vous ne parlez même pas des problèmes sexuels des jeunes. » Et le ministre de lui répondre : « si vous avez des problèmes de cet ordre, vous feriez mieux de plonger trois fois dans la piscine… » On peut certes reconnaître que la réponse était proportionnée à l’attaque mais on peut aussi y voir le signe d’une contradiction du gouvernement Pompidou. En effet, quelques semaines auparavant, la loi libéralisant la contraception a été votée par l’Assemblée gaulliste (loi Neuwirth, décembre 67). Autrement dit, c’est toute la question du sens de l’amour humain et du corps sexué qui est implicitement ouverte par cette politique nouvelle. Comment penser qu’une telle contradiction gouvernementale ne soit pas relevée avec acuité par les jeunes et ne lui soit pas renvoyée en boomerang ?

On a souvent dit que 68 était la crise de l’autorité ; autorité du professeur, mais aussi du prêtre non moins que du père. Mais autorité étymologiquement renvoie à « faire grandir en communiquant la source ». Ainsi il n’y a pas d’autorité si celui qui en est le dépositaire ne la reçoit pas lui-même et ne l’exerce pas en vue de permettre à ceux dont il a la charge de réaliser librement leur finalité. 68 révèle donc que l’autorité, lorsqu’elle est perçue comme instrumentale, se dénature et dès lors est vilipendée comme arbitraire.

La révolte est d’abord née chez les étudiants et spécialement les étudiants en lettres et sciences sociales. Or comment ignorer que parfois ce sont les professeurs eux-mêmes qui ont donné à leurs propres étudiants les raisons et le vocabulaire de la révolte en reniant le fondement de leur propre autorité ? Mais alors si l’autorité exhortant à « l’effort et à la discipline » n’est plus vue que comme une fonction assurant la perpétuation d’un système s’auto-reproduisant, que reste-t-il comme échappatoire ? Le rêve, le fantasme, l’ivresse, la jouissance ! Le slogan « soyez réalistes, demandez l’impossible » est un bel exemple de cette quête anarchique d’une grandeur à laquelle plus aucune institution ne semble être capable d’initier les jeunes. La « brèche » fissurant une société close sur elle-même, expression utilisée par Claude Lefort pour caractériser ce qu’il voit comme un événement aussi inattendu qu’inorganisé, n’est-elle pas finalement une analogie de la grâce, le désir égaré d’une grandeur surnaturelle ?

Tout est-il politique ?

Si ni la religion, ni la morale, ni le travail, ne peuvent combler cette soif, alors c’est la politique qui est investie, mais une politique débordant ses limites traditionnelles. Ainsi lorsque Viansson-Ponté remarque que la liberté sexuelle relève d’une « conception limitée des droits de l’homme », il pointe sous la moquerie un des ressorts majeurs des années et des décennies suivantes. Derrière le maoïsme et le situationnisme, 68 représente une extension du politique à toutes les sphères de la vie. Encore faut-il ici souligner que par politique il s’agit d’entendre un rapport entre des forces vitales, les unes réactives et mues par le ressentiment et les autres affirmatives et jouissives. Tout ordre qui se présente comme naturel, toute hiérarchie prétendant gouverner en amont du consentement sont dénoncés comme arbitraires, signe et instrument de la perpétuation d’une idéologie inégalitaire et liberticide. Rien n’est soustrait au politique ; tout est négociable. Les droits de l’homme encore hier honnis comme des droits bourgeois reprennent alors du service et deviennent le vecteur principal de cette indifférenciation entre la politique et la vie.

On reconnaît là la matrice de toutes les revendications futures du féminisme à l’homosexualité, en passant par les sans-papiers ou les réformes du droit de la famille ou de l’école. 68 est la relance de la démocratie au-delà du cadre politique classique, l’extension du principe démocratique à toutes les sphères de la vie humaine, de la morale à l’art en passant par l’éducation, l’écologie, l’amour, la famille ou la médecine. Rien n’échappe à la contestation puisque le principe a été perdu. Ainsi 68 n’est que la fêlure puis l’explosion d’une société ayant perdu le sens véritable de l’ordre de la vie humaine. La vie étouffée se révolte contre un ordre qui lui paraît désormais mortifère puisqu’il veut l’enrôler au service de réalisations qui n’ont pour elle aucune consistance.

68 : le divertissement révélant le nihilisme inscrit au cœur d’une société qui s’ennuie à force de vouloir se construire à la force du poignet au lieu de se recevoir de la Source.

Thibaud Collin

À propos Thibaud Collin

Thibaud Collin
Agrégé de philosophie, enseigne en classe préparatoire au lycée Stanislas à Paris et est l’auteur de notamment Divorcés remariés. L’Église va-t-elle (enfin) évoluer ? (Desclée de Brouwer, 2014), Sur la morale de Monsieur Peillon (Salvator, 2013), Les lendemains du mariage gay (Salvator, 2012).