John Bardburn : Un fol-en-Christ moderne

Fils d’un pasteur anglican, John Bradburne naquit en Angleterre en 1921. Converti au catholicisme, il parcourt le monde, vagabond du Christ dans un esprit franciscain. Il vécut dix-sept ans avec les lépreux en Rhodésie et fut assassiné le 4 septembre 1979.

«Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages » (1 Co 1, 27) : objet d’études théologiques et historiques (1), la « folie » pour Dieu, pour le Christ est d’abord une voie de sainteté qui traverse les siècles.

Pour leurs juges, les martyrs des premiers siècles n’étaient souvent que des fous. Puis les Pères du Désert démystifient les sagesses établies, qu’elles soient du corps, de la raison, du savoir ou des conventions : Antoine et Arsène se font passer pour des idiots, Sérapion va jusqu’à se vendre comme esclave. À leur suite, les fols-en-Christ forment une catégorie majeure de la sainteté grecque et slave. Ils cachent une vie de prière et une ascèse rigoureuse sous des excentricités simulées. Syméon traîne au bout d’une ficelle le cadavre d’un chien pour stigmatiser les impuretés de ses contemporains, Basile offre à Ivan le Terrible en plein Carême un plat de viande crue ; celui-ci se récrie : « Je suis un chrétien, et de plus en Carême ! », mais Basile : « Tu fais pire, tu te nourris de chair humaine, tu oublies non seulement le Carême, mais Dieu. » Cette tradition s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui, tant en Russie, y compris à l’époque soviétique et malgré la persécution, qu’au Mont Athos.

En Occident

En Occident, cette forme de sainteté n’a pas atteint la même popularité, mais n’est pas moins répandue. Les moines irlandais logent dans des arbres ou chez les lépreux, broutent de l’herbe et évangélisent par la joie. Saint Bernard se décrit comme un saltimbanque, un jongleur, un jouet entre les mains de Dieu. Les cisterciens cultivent une bouffonnerie sacrée qui, selon Guillaume de Saint-Thierry, est seule conforme à la folie d’amour du Crucifié. Saint François embrasse le lépreux, se met nu devant l’évêque, joue du violon avec deux bouts de bois, parle aux oiseaux, franchit les lignes pour prêcher au sultan et voit dans son expulsion de son propre couvent la joie parfaite.

Plus tard, saint Thomas More déploie un humour proche de la folie jusque sur l’échafaud : « Je vous en prie, aidez-moi à monter. Pour la descente, je me débrouillerai tout seul ! » A la même époque, saint Philippe Néri est un facétieux qui déguise sa sainteté. Au siècle suivant, le jésuite Lallemant et son œuvre centrée sur la folie du Christ offrent une alternative au rationalisme cartésien. Au siècle des Lumières, la sainte folie semble condamnée, mais saint Louis-Marie Grignion de Monfort et saint Benoît-Joseph Labre montrent qu’il n’en est rien : christocentrisme, amour fou de la Vierge Marie, mépris du monde, de l’argent, de la respectabilité, exaltation de l’enfance spirituelle pour le premier, vie vagabonde et de mendicité pour le second. Au siècle suivant, sainte Thérèse de Lisieux se réclame de la même folie que Jésus.

Et si la Réforme ne reconnaît pas les saints, les figures de fols-en-Christ n’y manquent pas. Le romancier luthérien Hauptmann obtient même en 1912 le prix Nobel après son Emmanuel Quint Fol-en-Christ. La sainte folie est un lieu d’hagiologie œcuménique, par son évidence et parce qu’elle parle à ce qui en nous tâche d’être comme le petit enfant dont le Christ parle.

John Bradburne

Pour écrire sa vie, j’ai rencontré, en Europe et en Afrique, près d’une centaine de personnes qui ont connu John Bradburne. Pour les uns, ce tertiaire franciscain gyrovague était un fou, pour d’autres un sympathique marginal, mais pour beaucoup un saint qui se cachait derrière ses excentricités et, quoiqu’il s’en soit défendu, un modèle, un père spirituel. De fait, sa vie répond aux dix critères que John Saward (cf. note 1) propose pour définir les fols-en-Christ. Né en 1921, ce fils d’un clergyman anglican se fait remarquer en passant des journées entières dans les arbres. Soldat pris dans la tourmente de la débâcle anglaise en Malaisie, il contracte un paludisme cérébral qui le conduit dans le délire : c’est là qu’il retrouve le Christ de son enfance. Après avoir survécu à un coma impaludé, il découvre qu’il n’a plus qu’un seul but : chercher et trouver Dieu. La sainte folie semble dès lors l’habiter, ainsi lorsqu’il sort de sa tranchée face aux Japonais et crie à ses hommes : « Dieu vous protégera ».

De retour en Angleterre, il entre dans l’Église catholique en 1947 et reçoit de sa conversion un don poétique qui en fait le plus grand poète anglais du XXe siècle (pour ce qui est de la taille de l’œuvre, surtout religieuse). Il multiplie les essais de vie religieuse ou érémitique : abbayes bénédictines, chartreuse, Pères de Sion, jardins ou grotte, ainsi que les métiers : bûcheron, maçon, enseignant, soutier, fossoyeur, musicien de rue, libraire, sacristain, gardien, etc. Il sera même quelque temps SDF. Il traverse l’Europe largement à pied, se rend en Terre Sainte. En Italie, il vit un an dans la tribune d’orgue d’une église. Partout, il laisse le souvenir d’une incroyable gentillesse, d’un homme de prière, d’un dévot de Marie, mais aussi d’un gaffeur invétéré, d’un excentrique, d’un fou.

À des jeunes qui veulent le marier à une beauté locale en Italie il dit : « Je vais vous présenter ma femme », et les conduit devant une Vierge à l’Enfant dans une chapelle. À Londres, il voit dans un musée un cerveau humain dans un bocal. Cela lui semble indigne de l’homme et il fait dire des messes pour les défunts « embocalisés ». Gardien de la résidence de campagne des archevêques de Londres, il se fâche à propos de nids d’oiseaux à respecter avec le secrétaire du cardinal Godfrey, mais ce dernier protège l’étrange gardien qui ne se nourrit que de haricots en boîte mais avec qui il parle de mystique médiévale.

En 1962, il part en Rhodésie. Il séjourne dans des missions franciscaines, un futur séminaire puis un Centre de formation, mais surtout prie. Il a une relation particulière avec le monde animal et jusqu’à 50 000 abeilles vivront dans sa cellule, ce qui fera dire à un visiteur : « J’ai été au moins de façon temporaire un résident de ce royaume de paix où le loup repose à côté de l’agneau. » Il vivra aussi des mois dans un poulailler. À près de 50 ans, il passe des heures en haut d’un arbre à jouer de la flûte pour égayer un couple d’aigles.

En 1968, il retourne, toujours sans le sou, en Terre Sainte, pour chanter devant le Mur les Lamentations de Jérémie et prier Dieu de relever le Temple. Rien ne se passe mais il n’en est pas déçu : « Christ le Juif… convertira à lui-même tout seul son peuple d’Israël. »

Peu après son retour en Afrique, il découvre Mtemwa, où une centaine de lépreux attendent la mort dans des conditions épouvantables. Il décide de vivre avec eux, forme une chorale grégorienne et le sinistre mouroir devient rapidement un intense lieu de prière, de paix, de rire et de joie. Certains en conçoivent de la jalousie et il est chassé. Qu’à cela ne tienne, il vivra six mois sur un rocher où rôde un léopard.

John Bradburne continue à prier une partie de ses nuits et à écrire des milliers de poèmes, sur ses lépreux ou sur la Trinité, souvent facétieux, et qui témoignent d’une familiarité affectueuse avec la Vierge. D’un abord toujours souriant, il est d’une rigueur morale qui étonne, et son ascétisme effraie bien qu’il se traite de glouton.

Quand Mtemwa est pris dans la tourmente de la guerre, John défend les lépreux. Rejeté par les Blancs comme par les Noirs, il est menacé de mort mais refuse d’abandonner le centre et ajoute : « Pourquoi gâcheraient-ils une balle sur un clown ? » Mais, en septembre 1979, il est kidnappé par la guérilla marxiste de Robert Mugabe, jugé par un pseudo-tribunal populaire, acquitté, mais sommé d’abandonner les lépreux. Il refuse et il est abattu. Dès sa mort, des événements inexpliqués se produisent, et les miracles semblent fleurir depuis. Son procès de béatification est ouvert.

D.R.

(1) Dernière en date, la thèse du bénédictin François Le Gal, La folie saine et sauve, pour une théologie catholique de la folie sainte, Cerf, 2003. À un niveau plus accessible : John Saward, Dieu à la folie, histoire des saints fous pour le Christ, Seuil, 1983.

Un livre passionnant

John Bradburne est une figure originale de fol-en-Christ, mais pas seulement. Sa personnalité « kaléidoscopique » échappe aux classifications. Qui privilégier, outre le « vagabond de Dieu, bouffon du Christ et troubadour de Marie », tel qu’il se désigne lui-même ? L’artiste, immense poète, musicien ? L’ami des arbres, des abeilles, des aigles, du rocher de Chigona ? L’homme de paix ? Le théologien trinitaire de l’analogie originale Père/pensée, Fils/verbe et Esprit/voix ? Le mystique habité par le Nuage d’Inconnaissance ? Le martyr ? Une vie passionnante d’un futur saint, qui touche par sa recherche insatiable de Dieu, magnifiquement racontée par Didier Rance. À lire.

C.G.

Didier Rance, John Bradburne, le vagabond de Dieu, Salvator, 2012, 512 pages, 23 e.

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